Les
Gremlins partage avec Destino la même génèse. Tous les
deux sont, en effet, le fruit de la rencontre, pour le premier, de Walt
Disney avec Roal Dahl et, pour le second, du Maître de l'animation avec le
Maître du Surréalisme, Salavador Dali. Mais la comparaison s'arrête là tant
leur devenir diffère grandement. Si Destino a été, il est
vrai, terminé, (certes, après la mort de Walt Disney) et a eu droit à une
sortie en salles dans un circuit limité de cinémas d'art et d'essai,
Les Gremlins, lui, ne verra jamais le jour. Roal Dahl deviendra
ainsi un auteur de roman pour enfant à succès pour d'autres œuvres, dont les
plus célèbres restent, sans aucun doute, Charlie et la chocolaterie
ou James et la grosse pêche. Cette dernière est d'ailleurs adaptée
par les studios Disney en 1996 dans un long-métrage mélant acteurs et
animation image par image sous le titre de James et la pêche géante. Il ne reste aujourd'hui des
(Les) Gremlins qu'un livre richement illustré donnant un avant
goût de ce qu'aurait pu être le film.

Né à Cardiff, le 13 septembre 1916, de parents norvégiens, dans un milieu
aisé, Roald Dahl connait une jeunesse dorée mais mouvementée. Dès l'âge de 4
ans, il perd, en effet, sa sœur aînée et son père. Sa mère décide alors
d'installer toute la famille en Angleterre. Pendant la Seconde Guerre
mondiale, il s'engage en qualité de pilote de chasse dans la Royal Air
Force. Les combats sont féroces et il échappe miraculeusement, de nombreuses
fois, à la mort. Le crash de son avion en 1940, dans le désert saharien, a
finalement raison de son désir de lutte active contre les nazis en le
rendant inapte à tout nouveau vol. Il est alors envoyé en mission à
l'ambassade britanique située à Washington.D.C. Il met à profit cette période
pour commencer à écrire. Partageant avec d'autres pilotes de la R.A.F. les
histoires mythiques de Gremlins, il s'intéresse de plus en plus à ces
petites créatures accusées de saboter les avions de chasse.
Discipline militaire oblige, il s'attache à obtenir l'autorisation de ses
supérieurs avant de publier. L'un deux, producteur dans le civil, lui
souffle l'idée d'aller voir Walt Disney pour une adaptation
cinématographique. Roald Dahl se laisse convaincre et rencontre le papa de
Mickey lors de l'été 1942.
Entre temps, les USA sont entrés activement dans la guerre. L'attaque de la
base américaine de Pearl Harbor par l'aviation japonaise a en effet
précipité la grande puissance dans le conflit. Les studios Disney passent
alors, de facto, sous emprise militaire. Leur outil de production est mis
tout entier à contribution pour la propagande du monde libre. De nombreux
projets voient ainsi le jour, et parmi les plus remarquables, le
court-métrage Der Fuehrer's Face
ou le long-métrage Victory Through Air Power.
La rencontre de Roald Dahl avec Walt Disney ne peut donc pas mieux tomber.
La toute première réaction du papa de Mickey et de son frère Roy, alors directeur
financier des studios, est de négocier les droits des petits personnages.
Meurtri par sa dépossession d'Oswald en 1928, Walt Disney est désormais intraitable quand il s'agit de s'assurer le contrôle
total de ses créations. Toutefois, sans remettre en cause le talent du
jeune Dahl, il arrive bien vite à la conclusion que les histoires de Gremlins, circulant depuis le début des années 40 dans la RAF, relèvent plus
de l'inconscient et de la mémoire collectifs que d'une création artistique
personnelle. La mise en sécurité juridique des droits sur le design des
personnages ne s'en trouve alors que mieux facilitée. Parallèlement, Walt
Disney négocie avec le magazine Cosmopolitan une preview du
long-métrage sur les Gremlins dans le numéro de décembre 1942, l'article
devant reprendre une partie du texte de Dahl. Mais le projet tombe à l'eau :
le mot "Gremlins", vite tombé dans le vocabulaire commun,
s'est en effet trop éloigné de sa signification initiale.

Les studios Disney tâtonnent également dans l'approche artistique du projet.
Il leur faut, en effet, conserver la particularité des Gremlins tout en les
rendant sympathiques. La tache est ardue. Il est ainsi envisagé, dans un
premier temps, d'élaborer un film mêlant acteurs réels et toons, seuls les
petits personnages restant animés. Dans un deuxième temps, au début de 1943,
une décision de Walt Disney lui-même change complètement la donne : le
long-métrage comportera 100% d'animation. Au milieu de cette même année, un
livre, Les Gremlins, sort chez Random House, avec un texte signé par
le Lieutenant Roald Dahl, des copyrights enregistrés au nom des studios
Disney et des illutrations non créditées à l'époque, mais attribuées depuis à
Bill Justice. La confusion se fait dès lors plus grande encore. Cette
édition marque toutefois le début du marketing autour du film-projet. Les
personnages "Gremlins Disney" apparaissent ainsi dans une des histoires du
magazine de bandes dessinées Walt Disney's Comic and Stories dans un
numéro de juillet 1943. De nombreux articles de merchandising sont
parallèlement mis en vente. Entre temps (mai 1943), deux scripts du
long-métrages sont bouclés. Mais il s'avère que des producteurs concurrents
sont aussi sur des projets similaires mettant en scène les petites
créatures. Les frères Disney courent alors les bureaux des directeurs de
studios pour les prier amicalement de ne pas ôter au public l'effet de
surprise du film-projet en banalisant à outrance les "Gremlins". Warner
Bros s'exécute et, bonne volonté manifeste, débaptise le nom de deux
Bugs Bunny : Bugs Bunny and the Gremlin devient
Falling Hare et Gremlins from the Kremlin
s'intitule désormais Russian Rhapsody. Mais ces gesticulations
n'empêchent pas le constat sans appel de la situation d'impasse dans
laquelle se trouve le projet Disney. 50 000 $ sont déjà partis en fumée. Walt
Disney décide finalement d'arrêter la production à la fin de l'année 1943.
Il s'en explique à Roald Dahl, dans une longue lettre en date du 18 décembre
1943. Il insiste notamment sur le peu d'entrain des distributeurs à voir
une énième production sur le thème de la guerre, jugeant alors le marché
saturé. Cette mésaventure n'entache toutefois pas les relations de respect
mutuel qui prédominent entre les deux hommes.

Le design des Gremlins survit néanmoins à l'abandon du projet. Il est ainsi
utilisé pour illustrer les insignes des avions de l'armée américaine. Les
personnages de Gremlins sont finalement adaptés au cinéma en 1984 par le
réalisateur Joe Dante. Ce dernier prend le parti de présenter des créatures
bien plus machiavéliques que celles de l'histoire originale. Il rend
néanmoins, en clin d'œil, hommage à Walt Disney dans une scène culte où l'on
voit ses hideux Gremlins visionner
Blanche Neige
et les septs nains. Devant le succès rencontré par le
premier opus, le film connait une suite en 1990. Le livre publié en 1943
tombe, quant à lui, dans l'oubli jusqu'à une salutaire réédition en 2006, à l'heureuse initiative de Dark Horse.
Le
livre des (Les) Gremlins est ainsi un véritable trésor pour tous les passionnés des studios Disney.
Sa simple lecture est, en effet, un pur bonheur. Elle permet d'envisager ce
qu'aurait pu être le long métrage éponyme s'il n'avait pas connu le triste sort
d'être purement et simplement abandonné.

Le livre révèle ainsi les forces et faiblesses du projet mort-né de Walt Disney
et Roald Dahl. Les personnages apparaissent ainsi trés vite emblématiques tant
ils jouïssent d'un désign à trés fort potentiel. En revanche, l'ancrage du récit
dans la Seconde Guerre mondiale apparait grandement préjudiciable. Elle est, en
effet, de nature à plomber l'avenir du long-métrage tout entier. A l'image de Victory Through Air Power
mais bien plus que
Saludos Amigos ou
Les trois
caballeros, le film aurait eu visiblement beaucoup de mal à
passer l'épreuve du
temps. Ajoutez à cela des faiblesses évidentes dans le scénario (qui s'apparente
plus à
une succession de scénettes qu'à un véritable récit unifié) et une conclusion
manquant cruellement de panache, et vous obtenez un résultat peu convaincant.
Il n’empèche ! La réédition de ce livre est louable à bien des égards. Elle permet,
il est vrai, de comprendre toute la génèse d’un long-métrage d’animation du
vivant de Walt Disney, à commencer notamment par la
recherche graphique.
Il contribue en outre à réveler le processus qui mêne à l'abandon pur et simple
d'un projet, tout enthousiasmant qu'il paraissait au départ.
Véritable pépite historique, Les
Gremlins comblera les fans et intéressera les néophytes. A
déguster à sa juste valeur.