Victoire dans les airs aurait pu être un simple
film de pure propagande. C'est, en réalité, le plus gros effort de guerre de la
Compagnie de Mickey qui n'a d'ailleurs reçu, pour lui, aucune commande du
gouvernement américain. Toute la machine Disney s'est, en fait, sous l'impulsion
de Walt lui-même, mise au service de la nation américaine. Il estimait, ainsi,
que sa compagnie, déjà indissociable de l'inconscient collectif, ne pouvait se
tenir à l'écart de ce conflit majeur. Du propre aveu du Maître de l'animation, Victoire dans les airs poursuit en effet un double objectif :
initier le grand public à la stratégie militaire et mener une action de lobbying
sur les autorités de l'époque pour leur faire prendre en compte la théorie du
Major Alexander P. de Seversky.
A la différence des autres producteurs de documentaires,
Walt Disney, dès qu'il exploite le genre des films d'entraînement et de
propagande, prend toute la mesure du pouvoir du cinéma. Il sait que les
spectateurs ne s'intéressent pas au propos si son abord n'est pas rendu ludique
et pédagogique. Il refuse ainsi les lectures monocordes et soporifiques des
sujets. L'information distillée dans une œuvre ne doit, certes, pas être
sacrifiée. Mais elle peut assurément être présentée de manière simple et
captivante avec beaucoup de dessins et autant de graphiques. Instructif et
divertissant, Victoire dans les airs devient un modèle du genre.

Parfait outil de propagande, le film pêche, néanmoins, par
un manque de moyens évidents, en particulier dans son animation. Il parvient
toutefois à retenir l'attention grâce à des passages amusants dans sa première
partie consacrée à l'histoire de l'aviation et à l'exposé limpide de la théorie
qu'il défend. La scène finale, où l'aigle américain frappe en plein cœur la
pieuvre japonaise, bénéficie en revanche d'une qualité proche de
Fantasia.
Pas étonnant dans ces conditions que le film ait été nominé pour l'Oscar de la
Meilleur Musique. Victoire dans les airs a aussi servi de ban d'essai pour une
technique qui fera fureur dans les années 50 : l'animation minimaliste.
Les passages d'acteur sont eux particulièrement bien traités.
Walt Disney refuse d'emblée l'idée de proposer les interventions du Major
Alexander P. de Seversky, de manière traditionnelle. Hors de question en effet
de mettre à l'écran des plans fixes et un cours magistral. Il engage ainsi le
réalisateur H.C. Potter, pilote d'avion et ami du Major de Seversky afin de
faciliter la mise en scène. De nombreux artifices sont naturellement utilisés
pour rendre vivant l'exposé. L'astuce la plus visible est sans aucun doute
l'emploi de cartes ou de dessins en début et fin de chaque partie "live". Les
transitions, assurées ainsi par de l'animation, n'en sont que plus douces.

Victoire dans les airs, fut boudé par le grand
public. Il eut néanmoins le mérite méconnu d'influer sur le cour des évènements
militaires. Churchill, en personne, convainc en effet Roosevelt de le visionner,
et contribue ainsi à persuader le Président des États-Unis, contre son haut
commandement qui exécrait le Major Alexander P. de Seversky, de bombarder la
Normandie pour préparer le débarquement...
Avec Victoire dans les airs, Walt Disney, dans
un élan patriotique fort, a fait prendre à la Compagnie un parti prix dangereux.
En effet, si la cause défendue (délivrer le monde du joug nazi et despotique)
est noble, l'histoire nous enseigne les limites de la théorie qui lui était
chère : une guerre ne peut pas se gagner uniquement par des bombardements,
ciblés ou intensifs. Au delà de l'erreur de stratégie militaire, Walt Disney a
aussi amené la compagnie sur le délicat terrain politique, lui faisant courir le
risque mortel de la "partisaniser". On est là bien loin des valeurs
d'universalité que la Walt Disney Company n'a eu de cesse de revendiquer
depuis... Est-ce pour autant critiquable ? Assurément, non ! Les enjeux du
deuxième conflit mondial étaient tels qu'ils méritaient bien un engagement clair
de la firme de Mickey. Et qui pouvait mieux que Walt en personne décider de
"sonner la mobilisation" ?

Il faut attendre 2004, plus de 60 ans après la sortie du
film, pour que Victoire dans les airs, ait enfin droit d'être de
nouveau proposé au public. Le film est en effet resté, jusque là, dans les
archives de la Compagnie sans jamais être projeté nulle part, même pas et
curieusement, dans les festivals dédiés au genre. Seule la partie sur l'Histoire
de l'aviation, désolidarisée du film, a l'honneur d'être diffusée dans un
épisode de l'émission télé, Walt Disney's Wonderful World of
Color : Fly with Von Drake, le 13 octobre 1963.
Victoire dans les airs n'entre bien sûr pas
dans la catégorie des films de divertissement mais se classe hors norme.