Alice au pays des merveilles,
13e long métrage des studios Disney, est assurément l'opus le plus atypique de
tout le catalogue des films d'animation produits par la firme de Mickey du
vivant de Walt Disney lui même. Ce dernier vouait, en effet, un véritable culte
à l'oeuvre de Lewis Carrol et tenait beaucoup à cette adaptation. Certes, il
avait déjà, en partie, réalisé son rêve, dès 1923, avec sa série des
Alices
dans lesquels une petite fille réelle se voyait projetée dans Cartoonland, le
pays des dessins animés. En 1936, il signe également,
Thru the mirror,
un cartoon de Mickey, librement inspiré du roman de Lewis Carroll,
De l'autre côté du miroir.
Mais le Maître de l'animation ne veut pas se contenter de ce qu'il aime à
considérer comme de simples tâtonnements. Il désire absolument réaliser un
long-métrage basé sur l'oeuvre de son auteur fétiche. En 1933 déjà, il avait eu
de sérieuses discussions avec Mary Pickford pour
participer à un film mélangeant univers animé et monde réel. En 1945, il
envisage même Ginger
Rogers dans le rôle principal. Enfin, un an après, lors de la sortie de
Mélodie du sud,
il pense confier le rôle d'Alice à Luana Patten, la nouvelle jeune star alors
sous
contrat avec ses studios, pour finalement décider, la même année, qu'
Alice au pays
des merveilles serait un long-métrage exclusivement animé.

Walt Disney a toujours été passionné par l'histoire de Lewis Caroll.
Né Charles Lutwidge Dogson, troisième fils d'un pasteur, ce dernier passe sa jeunesse
dans le Yorkshire. Très vite, il se singularise en aimant monter des spectacles de marionnettes. En 1851, il
entre à l'université d'Oxford et obtient un diplôme de mathématiques. Il
y entame alors une carrière d'enseignant et se fait parallèlement ordonner diacre en
1861. En plus de ses travaux pédagogiques, il écrit des
nouvelles dans le magazine The Train sous le pseudonyme de Lewis Carroll.
En 1865, il publie l'oeuvre qui restera sa plus célèbre Alice au pays des
merveilles, un récit surréaliste ayant pour héroïne une petite fille. Il lui
donne une suite en 1872 sous le titre de De l'autre côté du miroir. Mais,
force est de constater que la
société victorienne passe à côté de son oeuvre phare voire la boude. Alice, conte moderne
élevant l'enfant au-delà de la mièvrerie en le rendant capable de saisir le ridicule des adultes et la prison
de leurs conventions, est, en effet, tout bonnement ignoré. Initialement destinées à la jeunesse, les oeuvres de
Carroll ont, depuis, pris une autre dimension résolument adulte, tant leurs
discours sont complexes.

Pour adapter Alice, Walt Disney pense, au départ, utiliser les
illustrations réalisées pour le livre originel par Sir John Tenniel. Mais,
il prend conscience peu de temps après que la tache est trop ardue. Les
dessins convoités ont, il est vrai,
une telle abondance de traits qu'ils auraient fatalement abouti à un visuel
incompatible au format cinéma. Les illustrations de Teniel seront donc, au
final, largement modifiées : si elles conservent
leurs apparences initiales, elles revêtent en effet bien vite un style purement disneyen.
Le travail d'adaptation en est confié à Mary Blair, remarquée pour sa
participation aux films latino-américains,
Saludos Amigos et
Les trois caballeros. Elle prend le parti d'utiliser
des couleurs primaires et de simplifier les dessins des décors, jusqu'à leur
donner un aspect minimaliste caractérisé par une quasi absence de contours
et de réalisme. Elle a su parfaitement coller aux attentes de Walt Disney,
très attaché à donner à son film, à la fois, une atmosphère
britannique, un côté enfantin et une ambiance d'absurde. Tout le fruit de
l'incroyable travail de Mary Blair dans Alice au pays des merveilles
peut assurément se trouver condensé dans les décors de la maison du Lapin
Blanc et ceux
du puit dans lequel chute la jeune ingénue.

Si Walt Disney est arrivé à obtenir un visuel en
phase avec sa propre interprétation de l'œuvre de Lewis Carroll, il a été
moins heureux dans sa volonté de bâtir
un récit cohérent, apte à tenir sur la durée d'un long-métrage. Le film
apparaît ainsi plus comme une succession
de scénettes ayant bien du mal à se lier entre elles, qu'à une histoire
disposant d'un fil conducteur solide. Les deux premiers tiers d'Alice
au pays des merveilles voit ainsi la jeune fille passer le plus
clair de son temps à poursuivre le Lapin Blanc tandis que dans le
dernier tiers, elle s'efforce simplement de rentrer chez elle. Il n'est
ainsi pas évident pour le spectateur de suivre le réalisateur dans sa
volonté de mettre en exergue la grande curiosité dont fait preuve Alice. Les
innombrables bizarreries en chemin, toutes réussies qu'elles soient,
existent indépendamment les unes des autres et ne forment, à aucun moment,
une trame claire. Le délicieux et inestimable passage du morse et du charpentier coupant la rencontre de Tweedle Dee et Tweedle Dum
résume à lui seul le sentiment de perdition éprouvé par le spectateur qui se
demande alors où l'on veut bien le conduire. Jamais Disney n'avait atteint
un niveau d'absurde aussi élevé. Tous les repères sont en effet habilement
malmenés. Le temps, d'abord, se voit tout entier déréglé, tant sur son
écoulement ( le rythme effréné empoisonne joyeusement le Lapin Blanc) que
sur ses symboles (les fêtes de non-anniversaire célébrées quotidiennement
par le Chapelier Toqué et le Lièvre de Mars font voler en éclat la notion
même d'age). L'espace, ensuite, est méticuleusement explosé. Sans dessus, ni dessous,
sans queue, ni tête, l'environnement - de l'agencement de l'habitat à la
nature en passant par les directions- semble n'obéir qu'à la seule règle de
l'absurde. La
morale enfin est généreusement ignorée pendant le film. Le meilleur exemple
de l'état de quasi-rébellion de tout le long-métrage devant le politiquement
correct se trouve à l'évidence résumé dans le destin tragique des petites huîtres
aussi naïves que curieuses.

Alice au pays des merveilles prend toute sa
valeur quand le spectateur accepte d'en vivre l'absurde et le loufoque. Le
film tout en entier est d'ailleurs porté par des personnages tous plus
charismatiques et cocasses les uns que les autres.
Alice, rôle-titre, est en apparence la plus fade. Elle est, en fait, censée
porter le fil conducteur du récit tout en représentant l'ordre, dont
son éducation incomplète l'a imprégnée. Elle apparaît ainsi comme un rempart,
à l'évidence très faible, contre le (des)ordre et l'absurde régnant dans le
pays loufoque qu'elle traverse. Elle se révèle, alors, par petites touches,
tout au long du film, en apprenant, peu à peu, à envisager la logique de
l'univers qu'elle visite, jusqu'à affronter, avec courage, le symbole de la
force représentée par la Reine dans un procès mémorable. Alice, seule
personnage cohérent portant les valeurs traditionnelles, est fort
logiquement représenté de façon réaliste. Ses mouvements sont d'ailleurs
repris de Kathryn Beaumont, une actrice en chair et en os qui lui prête
également sa voix.
Alice évolue bien sûr dans une galerie de personnages, éblouissante de
trouvailles et de surprises. La vraie réussite du film est là : dans sa pléiade de
rôles secondaires, tous réussis !
Le chat du Cheshire est ainsi à couper le souffle. Il est, par
excellence, le symbole de
l'absurde. Paradoxalement, il est aussi le seul
personnage à vraiment "écouter" Alice. Son design, créé par Ward Kimball,
un des Neuf Vieux Messieurs, est, à bien des égards, génial. Son sourire, en
parfaite demi lune, éclatant de blancheur, son corps rondelet et rassurant,
ses rayures harmonieuses rappelant un pyjama de bagnard et son aptitude à se
fondre dans le décor font porter de nombreuses interrogations sur sa réelle
personnalité. Pour rajouter au mystère, c'est curieusement Sterling Holloway
qui lui prête sa voix. Très connue dans les productions Disney, elle
confère en effet à ce chat du Cheshire, éminemment curieux, une aura
de vieille connaissance. Doux agneau ou méchant loup : le mystère
reste entier !
Le Chapelier Toqué, également sous la responsabilité de l'animateur Ward Kimball,
n'est pas en reste. Sa meilleure scène est assurément celle où il s'affaire
à réparer la montre du Lapin
Blanc en acceptant, sans tiquer, tous les objets absurdes que lui tend le Lièvre de Mars
peu décidé à en faire le tri. Seule la proposition d'utiliser de la moutarde le
fait réagir et préférer un zeste de citron ! La
mimique est alors excellente et le passage tout entier jubilatoire. La voix d'Ed Wynn (qui joue Oncle Albert dans
Mary Poppins)
colle à merveille au personnage.
La Reine de Coeur, enfin, est tout aussi emblématique. Dotée de la
voix Verna Felton et dessinée par Frank Thomas, un autre des Neuf Vieux
Messieurs, elle est plus inquiétante que véritablement effrayante. Elle vaut
d'ailleurs essentiellement pour son sale caractère et son manque de patience
maladif. Ses brusques colères comme son inconsistance permanente la rendent,
tout à la fois, antipathique et comique. La scène où elle reçoit un cadeau
lors du procès final est un délice tant il est bluffant de la voir passer
radicalement d'une colère noire à la mine d'une bêta réjouie.

Alice au pays des merveilles est assurément bien loin des
standards de Disney. Il faut dire que mettre en image le merveilleux conte
de Lewis Carroll s'avère un pari audacieux. Très controversée, la sortie du
film en 1951 se fait sous les quolibets de la critique anglaise que ne
trouve pas, à l'époque, de mots assez durs pour la dénoncer. Le public se
laisse d'ailleurs convaincre et boude les salles. La déception est immense
pour Walt Disney. Il décide, d'ailleurs, très vite, de donner à son
adaptation une nouvelle chance de rencontrer l'adhésion du plus grand nombre
en la proposant dans son show télé Disneyland,
et ce, dès le deuxième épisode. Le film est ensuite remisé pour une durée
indéterminé. Il redevient disponible à la location en bobines 16 mm à la fin des années 60
et connaît alors un vrai succès dans le circuit
universitaire, emballé par son côté loufoque et surréaliste. En phase avec
la culture hippie naissante, il semble prendre le chemin de
Fantasia pour devenir l'emblème de toute une
génération. Mais c'est sans compter sur l'intervention de Disney qui, si elle
laisse faire pour son film-concert, retire immédiatement de tout circuit
de diffusion Alice au pays des merveilles. Finalement, le film
a droit a une ressortie officielle au cinéma en 1974 accompagnée d'une affiche
psychédélique. Il sera ensuite proposé à la vente en vidéo sans discontinu et remporte dès lors un franc succès
commercial. Entre temps, le long métrage est entré dans
l'inconscient collectif grâce notamment à sa musique (nominée pour l'Oscar
de le Meilleur Musique) et ses chansons tandis que les
critiques s'apaisaient. Elles le considèrent même désormais comme un grand
classique intemporel.

Alice au pays des merveilles est un chef d'œuvre à voir et à revoir
sans modération tant il surprend par ses innombrables qualités, au premier rang
desquelles son incroyable capacité à traverser les époques.