Les aventures de Bernard et Bianca, 23ème long-métrage de
Walt Disney, marque un tournant dans les productions du studio aux grandes
oreilles. Il constitue en effet non seulement un film de transition entre
l'ancienne génération d'animateurs et la nouvelle fraichement recrutée mais se
démarque aussi considérablement de ses prédécesseurs par une construction
différente de celle respectée jusqu'alors chez Disney et mise en place par le
Maître en personne.

L'histoire se base sur une série de livres pour enfants signée de l'auteur
Margery Sharp. Née en Angleterre le 25 janvier 1905, sous le nom de Clara
Margery Melita Sharp, elle passe sa jeunesse sur l'île de Malte. De retour, en
Angleterre, elle débute une carrière d'écrivaine en 1930 avec le roman,
Rhododendron Pie. Elle écrit un total de vingt-six romans pour adultes, quatorze
histoires pour enfants, quatre pièces et deux suspenses auxquels s'ajoute un
grand nombre de nouvelles. Son œuvre la plus connue reste cependant sa série
pour enfants, Les Sauveteurs. Neufs romans la composent : The
Rescuers (1959), Miss Bianca (1962), The Turret (1963),
Miss Bianca in the Salt Mines (1966), Miss Bianca in the Orient
(1970), Miss Bianca in the Antarctic (1971), Miss Bianca and the
Bridesmaid (1972), Bernard the Brave (1977) et Bernard into Battle
(1978).

L'idée de porter à l'écran Les aventures de Bernard et Bianca
provient, comme la plupart des films d'animation sortis dans les années 70 par
la compagnie de Mickey (Les
aristochats,
L'apprentie
sorcière,
Peter et Elliott le dragon), des
fonds de tiroir regorgeant des projets abandonnés du vivant de Walt Disney. Le
Maître a en effet acquis les droits de la série de Margery Sharp dès les années
60. Il a
alors pour ambition de développer comme pour les
Winnie l'Ourson une série de
moyens-métrages. Devant l'incroyable richesse des histoires, il se ravise et
s'attèle à la construction d'un long-métrage. Ses artistes commencent ainsi à
développer un récit autour de la libération par la S.O.S. Société d'un poète
prisonnier des communistes. En 1966, l'idée est présentée à Walt Disney et fait
chou blanc. Trouvant le thème à la fois trop politique, négatif et angoissant,
il le balaie d'un revers de main. Plus que tout, il souhaite mettre à l'abri ses
œuvres de toutes polémiques diplomatiques. Le projet est ainsi purement et
simplement abandonné.
Il revint sur la table après la mort de Walt Disney avec pas moins de trois
versions différentes d'histoire. Le scénario retenu se base finalement sur les
deux premiers romans de Margery Sharp, The Rescuers et Miss Bianca. Véritable
aubaine, ils offrent des personnages, de l'action et de l'émotion à profusion,
permettant aux artistes des studios Disney de sortir de la routine dans laquelle
ils s'étaient enfermés depuis
Le livre de la jungle et Robin des bois.
Même s'il pêche par un manque d'ambition artistique évident,
Robin des bois
participe, sans le savoir, à l'incroyable qualité des (Les) aventures de Bernard et Bianca. Vrai succès au box-office, il remplit en effet les caisses de la
compagnie et contribue à sauver son département animation. Quelques années
auparavant, les financiers du studio s'étaient, il est vrai, auto-persuadés
qu'une fois Walt Disney défunt, ils pourraient sans mal abandonner, doucement
mais surement, l'activité historique de la firme de Mickey. Les Neufs Vieux
Messieurs commençaient à réellement à prendre de l'âge, et beaucoup ne
travaillaient même plus sur les longs-métrages d'animation. Il en était de même
pour certains de leurs collègues qui, ayant participé à l'élaboration de
l'héritage animé du studio, faisaient désormais valoir leur droit à la retraite.
Aucun plan de succession n'a jamais été mis en place, chacun étant persuadé que
son art mourrait avec lui. L'ampleur du succès de Robin
des bois en 1973 change
pourtant la donne ! Il devient l'un des longs-métrages, tous genres confondus, le
plus rentable du début de la décennie pour le studio. Plus question depuis lui de fermer l'un
des départements les plus dynamiques de la compagnie. Il faut, au contraire,
désormais organiser la relève : la tache n'est pas simple...

En 1973, décision est donc prise de recruter à tour de bras pour former la
nouvelle génération d'animateurs. Eric Larson, l'un des Neufs Vieux Messieurs,
se charge du challenge. Il s'appuie pour cela sur l'apprentissage et
l'entrainement dispensés par la fameuse CalArts (Calfornia Institute of the
Arts), une école fondée par Walt Disney lui-même en 1961, née de la fusion du
Los Angeles Conservatory of Music et du Chouinard Art Institute qui avaient
contribué à former les équipes d'animation durant les années 1930. Le Papa de
Mickey est tellement attaché à son établissement qu'il lui lègue, à sa mort, un
quart de ses biens, dont des terrains du ranch de Golden Oak à Valencia. L'école
s'y installe dans des bâtiments flambants neufs en 1971.
Sur une promotion de cent étudiants venant des quatre coins du monde, seule une
quinzaine est finalement embauchée dont Don Bluth (Peter et Elliott le dragon),
Glen Keane (Tarzan) ou Ron Clements (La petite
sirène). Ils apportent du sang
neuf au studio tout en profitant de l'exceptionnel héritage de leurs ainés.
Unité de l'histoire, restauration de l'audace graphique, développement de
l'émotion, la jeune génération poursuit mille et un idéaux. Adapter une quête
médiévale tirée des Chroniques de Prydain est d'ailleurs leur premier souhait
clairement formulé. Ron Miller, le producteur exécutif des studios Disney de
l'époque, et également gendre de Walt Disney, leur promet d'accéder à leurs
requêtes, dès lors qu'ils auront su démontrer leurs savoir-faire dans des
projets plus conventionnels. Les jeunes recrues se mettent donc au travail sur
leur premier long-métrage, Les aventures de Bernard et Bianca.

Comme son titre français le laisse préjuger, Les aventures de Bernard et Bianca
repose avant tout sur des personnages charismatiques et attachants.
Les deux héros du film, tout d'abord, reprennent globalement l'apparence des
illustrations effectuées par Garth Williams pour la publication du roman en
1959. Ce sont Frank Thomas et Ollie Johnston, deux des Neufs Vieux Messieurs qui
prennent en charge pour Disney la direction de leur animation. Le but recherché
est de disposer de souris plus proches dans leur apparence de l'animal que ne
peut l'être, par exemple, Mickey. Ils ne revêtent pas ainsi des proportions
humaines mais restent de petits êtres vivant à côté des hommes tout en singeant
leur mode d'organisation.
Bernard et Bianca jouissent de personnalités opposées dont l'interaction fait
des merveilles. Bianca, déléguée internationale, représentante de la Hongrie,
est ainsi une souris de la haute société. Parfaitement éduquée, classieuse, elle
n'en est pas moins téméraire. Bernard est quant à lui son parfait contraire.
Modeste employé new-yorkais, concierge de son état, il est handicapé par un
léger bégaiement, sublimé par le doubleur Roger Carel. D'une timidité maladive,
peu hardi, il est le contraire du casse-cou et recherche avant tout la
tranquillité. La ravissante Bianca l'embarque d'ailleurs contre son gré dans une
aventure bien trop grande pour lui qui finira, contre toute attente, par révéler
sa vraie nature de justicier baroudeur. La relation des deux souris qui aboutit
à l'amour amène beaucoup de tendresse au récit. L'humour découle lui du choix de
plonger des petits êtres dans un monde aux proportions humaines.

Penny, la petite fille en détresse, s'inscrit elle dans le registre du réalisme.
Terriblement attachante, tout chez elle invite à l'affection. Son ours en
peluche, notamment, est à l'évidence un redoutable élément d'identification pour
les jeunes spectateurs, cible assumée du long-métrage. Son apparence ravissante
et fragile est à l'inverse de son existence, difficile et dramatique. Mignone à
souhait, elle est la victime idéale. Ses interventions atteignent des sommets
d'intensité. Difficile par exemple de résister à la charge émotive quand le chat
Rufus tente de persuader la petite fille que sa longue présence à l'orphelinat
n'a rien à voir avec sa valeur personnelle. Que dire encore des conditions de
vie qu'elle subit... Penny incarne pour Disney l'horreur, à savoir, l'enfance
maltraitée.
Sur le registre des personnages attachants, à l'évidence grandes réussites du
long-métrage, deux intervenants, Orville et Evinrude, dépassent - et de loin -
toutes les espérances. Le premier comme le second, tout deux s'inscrivant dans
le domaine des transports, marquent l'inconscient collectif de générations
entières de spectateurs.
Orvile, l'albatros maladroit, livre une scène mémorable signée d'Ollie Johnston
et incarne depuis, à lui seul, le cauchemar de tout voyageur aérien.
Evinrude la libellule des bayous, brille, lui, par sa capacité à être
parfaitement audible alors qu'elle est muette. Personnage de pantomime,
s'identifiant par le bruit de ses ailes, il est le moteur de hors-bord le plus
surprenant de l'histoire du cinéma. Sa magnifique animation due au vétéran Art
Stevens lui confère une consistance rare pour un personnage somme toute, à la
base, très secondaire.

Regorgeant de rôles forts sympathiques, Les aventures de Bernard et Bianca se
devait de contrebalancer son casting par un méchant digne de ce nom. Compte tenu
de l'ambiance bienveillante du long-métrage, le vilain de service ne pouvait
pas, en effet, se permettre la moindre fadeur. Pour se faire, il est même
envisagé un temps de rappeler Cruella d'Enfer ! Finalement, le choix se porte
sur une malfaisante totalement originale. L'option s'avère après coup fort
judicieuse ! La perfide Médusa assume, il est vrai, parfaitement son rang au
panthéon des affreux (affreuses serait plus juste) de Disney. Elle est, à n'en
pas douter, la vraie vedette du film. Caricature tout à la fois de la femme
fatale, de la mégère et de la belle mère, elle affiche une mauvaise foi aussi
épaisse que son maquillage. Outrancière, ridicule d'entêtement, avide de
richesses, elle cumule tous les vices. Totalement égocentrique, irresponsable et
sujette à des moments de panique, elle apparait souvent plus drôle qu'effrayante
même si sa capacité de nuisance est bien réelle. Son excentricité vient
également de sa voix nasillarde placée à l'origine par l'américaine Géraldine
Page, dont l'intonation sera reprise ensuite dans tous les doublages nationaux,
français compris. Son animation est une véritable leçon de savoir-faire,
dispensée par Milt Kahl, un des Neufs Vieux Messieurs, qui entendait avec elle,
juste avant de se retirer de la vie professionnelle, répondre à Marc Davis, un
de ses compères légendaires, créateur désormais à la retraite, de l'incroyable
tordue des
(Les) 101 dalmatiens. La tentative de destitution de l'adepte de la
fourrure est sérieuse mais échoue finalement ; Madame Médusa se posant plutôt en
première dauphine attitrée de Cruella d'Enfer !
Si l’histoire, l’animation et les personnages de (Les) aventures de Bernard et Bianca sont des franches réussites, il est un aspect où le film pèche
énormément. La bande originale n’est en effet pas à la hauteur de l’enjeu. Les
chansons, tant sur le point de vue du nombre que de celui de la qualité, sont
loin de retenir l’attention. Légères pour ne pas dire insipides, les
ritournelles ne fonctionnent pas. Signées d’Artie Butler et de Sammy Fain,
interprétées par Shelby Flint en anglais et Dominique Poulain en français, les
quatre malheureuses compositions (The Journey, Rescue Aid Society,
Tomorrow is Another Day, Someone's Waiting for You)) sont, il est vrai, aussitôt oubliées une
fois jouées. Et ce n’est pas la modeste nomination pour l'Oscar de la meilleure
chanson de Someone's Waiting for You qui change la donne. Les aventures de Bernard et Bianca n’existe pas par sa bande son : un véritable loupé chez
Disney.

La Critique est plus qu'enthousiaste sur le film. Elle salue tout à la fois le
retour à une animation de qualité, la magnifique galerie de personnages,
l'émotion, l'aventure et l'humour du récit. Elle prend acte aussi de la
renaissance du département animation de Disney qu’elle juge affranchi des
recettes désormais datées de son créateur.
Le public lui emboite le pas. Il accueille Les aventures de Bernard et Bianca
triomphalement, lui réservant alors le plus beau box-office pour un long-métrage
d'animation en première sortie. En France, il réunit sept millions d'entrées et
se paye le luxe de battre La Guerre des Etoiles présenté la même année. Le
succès est tel qu'il a droit à deux ressortis, l'une en 1983 accompagné en
première partie du nouveau moyen-métrage,
Le Noël de
Mickey ; puis en 1989.
Cette nouvelle présentation au public poursuit également le but de rafraichir la
mémoire des spectateurs, en vue de préparer la sortie de
Bernard et Bianca au pays
des kangourous. Les aventures de Bernard et Bianca a en effet la
particularité d’être le seul Grand Classique Disney à avoir droit à une suite,
prévue directement pour le cinéma et réalisée par Walt Disney Animation Studios
;
Les trois Caballeros et Fantasia 2000 ne pouvant pas se
prévaloir réellement de cette condition. D’autres Grands Classiques (Aladdin,
Le
bossu de Notre-Dame...) affublés de petits frères sortis directement en vidéo et réalisés par DisneyToon n’auront eux pas droit au même traitement, voyant pour la plupart
leurs personnages historiques malmenés dans des suites à la qualité plus que
douteuse...
Le succès commercial et critique des (Les) aventures de Bernard et Bianca ne
permet pas pour autant aux studios Disney de relever la tête. Les résultats du
film permettent juste d'éponger la dette. Le département animation de la firme
de Mickey ne s’épargne donc pas une période fort troublée. La plupart des Neuf
Vieux Messieurs (Frank Thomas, Ollie Johnston, Milt Kahl...) prennent leur
retraite. Parallèlement, la nouvelle génération, malgré son talent, ne parvient
pas à avoir l'oreille de la Direction. Il lui manque en outre une personne apte
à canaliser son énergie. Les prochains films seront ainsi tout sauf équilibrés,
du trop gentil Rox et
Rouky au totalement chaotique Taram
et le chaudron magique sans oublier l’académisme ronronnant de
Basil, détective privé ou Oliver
et Compagnie.
Les aventures de Bernard et Bianca marque paradoxalement l’entrée des studios
d'animation de Mickey dans les pires années de leur second âge noir. Totalement
original, regorgeant de qualités, plébiscité par le public, il est pourtant la
meilleure production Disney des années 70 et de la décennie 80, exception faite
de
La petite sirène (1989).