Tim Burton intègre, en 1976, Cal Arts, la célèbre école d'animation fondée
par Walt Disney, lui-même. Il y côtoie alors des animateurs et réalisateurs en
devenir, dont le talent est déjà grand : Brad Bird (Les Indestructibles),
John Musker (La Petite Sirène), Henry
Selick (James et la Pêche Géante) ou
John Lasseter (Toy
Story). Il rentre ensuite logiquement chez les studios de Mickey en 1979 où
il travaille notamment sur l'animation de Rox et Rouky.
Très rapidement, il s'y sent peu à son aise. Faire des animaux gentils tout
plein avec des lignes simples n'est, en effet, pas vraiment sa tasse de thé. Son
passage en qualité d'artiste concepteur sur
Taram et le Chaudron Magique confirme
d'ailleurs le malaise : ses idées sont jugées tellement bizarres qu'aucune n'est
finalement retenue dans la version finale du film. La touche Burton se marie à
l'évidence fort mal avec celle de Disney...

Pour autant, il s'étonne de trouver des alliés de poids dans le studio du
grand Walt. Julie Hickson, directeur exécutif, et Tom Wilhite, responsable du
développement créatif, se rendent, il est vrai, compte de son grand potentiel,
même s'ils conviennent tout deux qu'il s'éloigne beaucoup trop des standards
Disney. Ils lui offrent ainsi l'opportunité de réaliser un court-métrage en le
produisant pour la somme (ridicule en soi !) de 60 000 dollars. Il s'agit là
d'une œuvre de cinq minutes, animée en image par image, d'après un poème en vers
écrit par Tim Burton lui-même, en hommage aux histoires duDr Seuss, un de ses
auteurs favoris de contes pour enfants.
Tim Burton se met donc au travail entouré d'une petite équipe et livre, en
deux mois, le court-métrage attendu. Tourné en noir et blanc, utilisant le jeu
des contrastes, le "prototype" se réfère non seulement aux nouvelles d'Edgar
Allan Poe mais aussi aux films d'horreur en noir et blanc interprétés par
Vincent Price dont Burton est un grand amateur ; le jeune réalisateur
convainquant d'ailleurs l'acteur d'assurer la narration de son court-métrage.
Les deux hommes se lient à l'occasion d'une profonde amitié...

Vincent suit des thèmes qui deviendront, dès sa seconde réalisation (Frankenweenie),
presque récurrents chez Tim Burton : le mythe de Frankenstein et
l'expérimentation morbide. Son ton suit d'ailleurs le même chemin et s'avère
depuis emblématique de la touche du réalisateur. Le film s'achève ainsi par
l'image de Vincent, allongé sur le sol, citant la fin du Corbeau d'Edgar
Poe. La direction de Disney apprécie alors moyennement l'idée de voir le garçon
laissé pour mort (ce qui n'est, en fait, ni le cas, ni la volonté "déguisée" du
réalisateur). En réalité, il laisse au spectateur le soin d'imaginer ce qu'il
veut : le décès, la folie ou tout simplement la beauté d'un Vincent, heureux
d'être projeté dans le monde qu'il s'est construit...
Disney ne sait finalement pas quoi faire de Vincent ! Jugeant l'œuvre
de fort bonne qualité, le studio lui reproche essentiellement de ne pas
correspondre à sa signature. Dès lors, les difficultés pour l'exploiter se font
jour. Vincent sort donc en catimini, pendant deux semaines à New York, en
première partie d'un long-métrage "live" et sans envergure,
Tex. Il tourne ensuite dans des festivals internationaux de Londres à
Chicago en passant par Seattle. Il y remporte des prix notables : deux au
Festival de Chicago et le prix de la Critique au Festival International du Film
d'Animation d'Annecy.

Vincent peut se voir aujourd'hui comme un portrait (certes bien
involontaire) du Tim Burton de l'époque : une véritable allégorie sur son état
émotionnel du moment, emprisonné dans un studio familial croulant sous les
principes et les carcans. Paradoxe aidant, c'est cette maison "traditionnelle "
qui lui met le pied à l'étrier et lui permet de se révéler. D'ailleurs, Disney
renouvelle sa confiance au jeune homme en lui fixant un nouveau projet destiné,
cette fois-ci, pour le média télévision. Tim Burton signe ainsi un petit
moyen-métrage "live" destiné à être jumelé à Vincent et diffusé sur la
toute nouvelle chaine câblée, Disney Channel, dans une émission intitulée
Disney Showcase. Il livre donc une version asiatique du conte des frères
Grimm Hansel et Gretel, où deux jeunes enfants adeptes du kung fu
affrontent un vilain sorcier ! Le film ne convainc personne : sa diffusion
demeure unique à ce jour, la légende voulant que son auteur lui-même souhaite
qu'il en soit ainsi...
Première œuvre de Tim Burton à avoir les honneurs des salles obscures,
bizarre et horrifique, le court-métrage Vincent contient déjà tout
l'univers si particulier du réalisateur. Une pépite.