Dingo est assurément un personnage unique au sein des compagnons de la première
heure formant la galaxie "historique" de Disney. Alors que Donald et Pluto sont
vite devenus des stars au même titre que Mickey et Minnie, il a dû, lui,
attendre de nombreuses années pour passer au premier plan.
Dingo apparaît, ainsi, pour la toute première fois, en 1932, dans Mickey's
Revue. Il joue le rôle d'un spectateur, hilare devant les gags de la
plus célèbre des souris. Il n'a d'ailleurs pas encore son apparence
contemporaine. Il porte, en effet, des lunettes et une petite moustache. Même
son nom est différent : il répond alors au patronyme de Dippy Dawg. Il adopte,
en revanche, déjà, le ressort de son identité propre : la maladresse.
Au cours des années 1932 et 1933, il fait quelques apparitions sans jamais être
considéré comme un personnage secondaire à part entière. La raison de ce déni
d'existence est simple :
Mickey Mouse a déjà un chien dans son entourage, Pluto.
Il ne peut dès lors revendiquer cette place. Il semble alors condamné au destin
similaire de Clarabelle ou d'Horace qui n'arriveront jamais à véritablement percer
dans l'univers Disney. Sauf que... Dingo est, au même moment, en train de se
forger une sacrée réputation dans la bande dessinée. La publication journalière
du Mickey Mouse Comic Strips lui offre, il est vrai, une belle exposition
et l'intègre à la joyeuse troupe de Mickey, au même titre que Minnie, Donald ou
Pat Hibulaire.
A l'écran, Dingo n'est pas encore Dingo. Il n'est pas, en effet, le naïf
maladroit plébiscité depuis. Il connait, en réalité, une lente mais irrémédiable
mutation. Ainsi, en 1934, dans Orphan's Benefit, Dippy Dawg change
de nom pour devenir, à jamais, Goofy. L'année suivante, dans La Fanfare,
il passe à la couleur. Entre temps, l'animateur Art Babbitt l'a pris sous son
aile et, à force de transformations progressives, le conduit, peu à peu, à son
rang de star historique. Sous son crayon, Dingo devient un toon sympathique et
familier, mélange improbable d'optimisme invétéré, de bon samaritain crédule,
d'idiot du village et de rustre instable. La véritable naissance du personnage a
lieu d'ailleurs dans l'avant-dernier cartoon en noir et blanc des studios Disney, Mickey's Service Station. Dingo y prend ses marques et pose ses
caractéristiques intangibles. Ayant pour mission de désosser la voiture de Pat
Hibulaire, il s'interroge, en effet, sur la présence d'une main, tout droit
sortie du véhicule pour lui tapoter le dos. Benêt à souhait, limite simple
d'esprit, il ne se doute alors pas un instant qu'il s'agit en fait de sa propre
main, ayant simplement traversé la carrosserie. Quand Dingo comprend la
provenance de l'incongrue, il arbore lentement un sourire et, avec une voix
reconnaissable entre mille, manifeste une satisfaction béate. Il a trouvé
"sa" personnalité !
S'il fait quelques apparitions dans des cartoons de
Mickey Mouse en noir et blanc,
l'arrivée de la couleur lui apporte la consécration. Dans un premier temps,
Dingo se contente de partager l'affiche avec Mickey et Donald dans des cartoons
à construction similaire (Les Revenants Solitaires,
Nettoyeurs de Pendules...). Le trio y fonctionne à merveille et
l'interaction entre la souris, le canard et le chien maladroit apparait alors
redoutable. La trame est ainsi la même à chaque fois. Les trois amis poursuivent
un but commun (chasser les fantômes, construire un bateau...) quand le hasard
les fait se séparer pour vivre des aventures distinctes et résoudre, chacun à
leurs manières, les problèmes rencontrés, pour finalement, se retrouver en
fanfare. Ce schéma, somme toute convenu, permet un nombre de gags impressionnant
et transforme les cartoons concernés en véritable pépites.
Dingo doit patienter jusqu'en 1939 pour disposer de son propre cartoon.
Dingo et Wilbur inaugure ainsi une longue série, fruit d'une nouvelle
politique mise en place par Walt Disney. En effet, dès la fin des années 30, le
Maître organise des unités de production séparées, destinées à s'occuper des
cartoons de chacun des personnages disneyens. Le mot d'ordre est désormais de
faire vivre la galerie des amis de Mickey séparément les uns des autres. Plus
question de les réunir systématiquement dans un seul cartoon. De nombreuses
raisons motivent cette décision. D'abord, la réunion de plusieurs personnages
dans une même œuvre monopolise un grand nombre d'animateurs et d'équipes en même
temps. Cette situation conduit à des blocages dans la capacité de production du
studio, entravée, en outre, par des coûts de fabrication trop élevés, notamment
pour de simples court-métrages. L'apparition d'une star dans un cartoon était
déjà onéreuse, alors que penser de trois ou quatre ! Ensuite, la création
d'unité consacrées spécialement à un personnage permet une plus grande attention
dans son traitement. Mieux définis, bichonnés comme il se doit, les personnages
gagnent en réputation et aura, tant le résultat se voit à l'écran. La troisième
raison à la séparation des parcours s'inscrit dans la droite lignée de la
deuxième. Disposant de la durée d'un cartoon pour s'exprimer, les personnages
explosent, en effet, leur capital sympathie et ne se retrouvent jamais dans
l'ombre d'un collègue, à la popularité plus grande. Enfin, en multipliant les
cartoons, Walt Disney augmentent ses possibilités de rentrées financières, en
occupant le terrain, face à de féroces concurrents, tels les Looney Tunes de la
Warner Bros.
Donald est donc confié à Jack King et Jack Hanna, Pluto à Norm Fergusson et
Nick Nichols, Mickey à Bill Roberts et Riley Thomson. Jack Kinney reprend, lui,
Dingo avec la ferme intention d'en développer plus encore, la notoriété. Si la
popularité du personnage ne fait, alors, plus aucun doute, il y a, chez lui, un
trait, plus important que tous les autres. Dingo s'est, il est vrai, fait
remarquer du grand public par sa voix grave, et au delà d'elle, son rire si
particulier et ses mimiques faciales. L'animateur Pinto Colvig est, en fait, à
l'origine de ces incroyables atouts. Il est, en effet, devenu le spécialiste
vocal du personnage, ajoutant même le geste à la parole en servant de modèle
comportemental à son confrère, Art Babbitt, au début de la carrière du gaffeur
attitré de la Walt Disney Company. Rien d'étonnant dès lors, à voir le
personnage rencontrer son premier pépin notable quand, en 1937, sa "voix" quitte
le studio de Mickey. Jusqu'à son retour en 1941, Dingo perd donc ses vocalises
originales, pour les retrouver ensuite, à la faveur d'un retour de Pinto Colvig
chez Disney, et ce, jusqu'à son décès, en 1967.
Dans l'intervalle, plusieurs remèdes sont utilisés pour faire face à
l'extinction de voix du personnage. Les innombrables rushes découlant des
sessions d'enregistrement de Pinto Colvig sont d'abord exploités. Stuart
Buchanan est, ensuite, appelé à la rescousse. Voix officielle de Dingo pour la
radio, il permet ainsi au personnage d'accéder, plus librement, à des scènes
inédites. George Johnson ou Bob Jackman sont aussi mis à contribution mais de façon nettement plus
sporadique. La technique de la narration, qui permet à Dingo de rester aphone,
est enfin plébiscitée. La compagnie de Mickey, bien décidée à sauver coûte que
coûte son gaffeur attitré, contourne ainsi la difficulté en le mettant en scène
dans des aventures narrées par une voix-off. La série des "How to..." est née.
Le court-métrage Dingo Fait de
l'Équitation, surprenant d'humour
décapant, l'inaugure de façon magistrale. RKO Pictures, le distributeur exclusif
de Disney à l'époque, trouve le cartoon tellement réussi qu'il décide de
l'inclure dans le long-métrage,
Le Dragon
Récalcitrant, pensant qu'il toucherait ainsi un plus large
public. En fait, le court-métrage ne parvient pas à sortir du lot et ce n'est
que, quelques années plus tard, à la faveur d'une ressortie en salle, de manière
autonome, qu'il marque l'inconscient collectif. De nos jours, il est plus connu
que le film d'animation qui l'a accueilli ! Dans le même temps, la série des "How to" continue sa
route vers le succès, regorgeant de cartoons, véritables pépites, mi parodiques,
mi éducatifs, aux sujets aussi variés que le sport ou une quelconque pratique
artistique.
Le Dragon
Récalcitrant n'est pas le seul long-métrage des années 40 où
Dingo apparait. Il est, en effet, à l'affiche de
Saludos Amigos
dans la séquence, El Gaucho Goofy, très proche de la série des "How To".
L'humour de la session de ralenti, dont la "chute" n'est pas en rapport avec
celle de la scène à vitesse normale, fait des merveilles. Dingo est aussi la
vedette, avec ses comparses Mickey et Donald, du moyen-métrage Mickey et
le Haricot Magique inclus dans le long-métrage
Coquin de Printemps.
Fort des succès rencontrés, Dingo incarne, vers le début des années 50,
l'américain moyen. Les studios Disney décortiquent, avec lui, l'"american way of
life". Ses parodies de la société de consommation (et notamment, Father’s
Day Off et Father’s Week End) sonnent tellement justes,
qu'elles n'ont toujours pas pris une ride, un demi siècle ans plus tard !
Au cours de sa carrière, Dingo voit son aspect physique évoluer. Il perd ses
deux dents de devant mais aussi son petit chapeau. Sa personnalité change
également. Oublié le bon samaritain un peu naïf, il devient papa d'un enfant,
Junior. Par contre, il conserve toujours sa maladresse mêlée à de la malchance.
Dingo est également utilisé dans des cartoons beaucoup plus éducatifs, en
particulier sur l'automobile (Motor Mania,
Freewayphobia...). Goofy's Freeway Troubles, sorti en 1965, est
d'ailleurs son tout dernier court-métrage.
Ce coup d'arrêt n'empêche pas Dingo de conserver l'affection du grand public. Sa
popularité reste immense, aidée par les multiples rediffusions de ses exploits
sur le petit écran, à travers le monde. Dans les années 80, les studios Disney
tentent curieusement de lancer le personnage de Sport Goofy au travers de
compilations de cartoons qui sortent en vidéo ou à la télévision. Ce Dingo
"revisité" voit son apogée dans le moyen-métrage de 1987,
Footmania pour Dingo,
un temps prévu pour le cinéma mais finalement proposé à la télévision.
Dingo revient finalement au septième art par le biais de sa participation aux
films, Le Noël de Mickey en 1983 et Le Prince et le Pauvre
en 1990. Dans les années 90, il obtient la consécration suprême et accède à "sa"
propre série télé (La Bande à Dingo) et à "son" propre film (Dingo et Max)
qui connait une suite vidéo (Dingo et Max 2 : Les Sportifs de l'Extrême).
Dingo reprend alors son apparence des années 40 et Max devient, quant à lui, un
fils bien plus légitime que Junior.
Dingo est une star historique et indémodable de la Walt Disney Company. A la
fois populaire et moderne, il est en passe de revenir au cinéma, dans un
court-métrage où il entend expliquer comment brancher son home-cinéma. Le public
saura, sans nul doute, fêter dignement le retour du plus célèbre gaffeur de
l'univers Disney.
49 cartoons sont ici listés, 13 sont analysés.