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L'Herbe Repousse
Après le Tchernobyl Culturel !

L'article

Publié le 01 octobre 2007

Alors que Disneyland Resort Paris fête actuellement en grandes pompes (et tiroir-caisse plein) son quinzième anniversaire, il n’est pas inintéressant de jeter un petit coup d’œil dans les rétroviseurs pour se remémorer le climat d’avant-ouverture. Peu de gens se rappellent, en effet, aujourd’hui, le front d’opposition qui a accueilli alors la venue du royaume de Mickey sur le sol français.
Conspué par une presse quasi-unanime à l’occasion de la signature à l’Hôtel de Ville de Paris de la convention officialisant la naissance du quatrième resort disneyen dans le monde, martyrisé lors de l’introduction de l’action d’Euro Disney à la bourse de Paris (les personnages Disney qui avaient fait spécialement le déplacement sur le perron de l‘honorable institution avait reçu une pluie d’œufs lancée par des militants autant antilibéraux qu’antiaméricains), l’annexe française de l’empire Disney naît dans une franche hostilité.
L’intelligentsia de l’époque, qui, peu ou prou est la même aujourd’hui, se retrouve alors autour d’une formule assassine : Disneyland est un Tchernobyl culturel ! Les civilisations française et européenne ont toutes entières capitulé devant l’ogre américain. Après la «mal bouffe», le «mauvais loisir» envahit l’Europe. Et tant pis si la même réflexion, aux relents nationalistes, n’a jamais été formulée contre le parc Astérix ! Le petit gaulois est, lui, curieusement plus respectable et ne va pas faire basculer tout un peuple dans la niaiserie. Il vaut mieux, à l'évidence, inviter les français à faire un tour en Gaule, fusse-t-elle en carton-pâte, que de les convier dans un royaume faussement magique. Ainsi, les penseurs de l’époque entretiennent une curieuse réflexion selon laquelle faire une montagne russe au parc Astérix ne fait supporter aucun risque à la culture française alors qu’embarquer dans une attraction disneyenne marque la fin de l’intelligence ! Une chose est sure : la bêtise préexiste visiblement au «Tchernobyl culturel»...

Quinze ans après, la culture française est-elle donc morte d’irradiation disneyenne ?

Déjà, il est aberrant de voir à quel point les pourfendeurs de Walt Disney de l’époque ignorent alors la passion de ce dernier pour la civilisation du vieux continent à laquelle il n’a, pourtant, cessé de rendre hommage, au cours de sa longue carrière. L’exposition du Grand Palais menée à Paris en 2006 a, d’ailleurs, depuis remis les pendules à l’heure...
EuroDisney regorge, ainsi, dès son ouverture, de belles références à l’Europe des cultures, et notamment dans sa partie consacrée aux bambins, Fantasyland. L’ouvrage principal du parc est d’ailleurs le château de la Belle au Bois Dormant ! Mieux, sa silhouette reprend celle du Mont Saint-Michel, pour appuyer un peu plus l’hommage aux bâtisseurs français. Un autre « land » se voit, lui aussi, tout entier dédié au génie hexagonal, en la personne de Jules Verne dont une citation trône d’ailleurs au milieu de Discoveryland : « tout ce qui est du domaine du possible doit et sera accompli ».

Les esprits chagrins pestent alors contre le sort réservé à la langue de Molière dans l’enclave disneyenne. Entre les «Cast members », «Fast pass » et autres «Lands », le français rend, pour eux, les armes, sur son propre territoire, devant l’anglais nord-américain triomphant. C’est aller un peu vite en besogne et douter à l'excès de la vigueur de notre langue. La greffe imposée de barbarismes anglophones a souvent été, en effet, victime d’un rejet radical : «It’s a small world» recule devant le non-officiel mais plébiscité «Maison des poupées», «Big Thunder Mountain» succombe lui chaque jour au «Train de la mine» sans oublier, toujours pour l’exemple, «Phantom Manor» mis à mal par le «Manoir hanté». Il suffit, en réalité, de se promener dans le parc pour voir – entendre serait plus correct – à quel point le jargon disneyen est malmené. Mieux, de nouvelles attractions subissent les foudres de la particularité française. L’imposante «Tour de la Terreur» a ainsi la coquetterie de plonger ses visiteurs dans la quatrième dimension pour les francophones et la cinquième pour les anglophones !
Le bilan linguistique n’est pourtant pas toujours à la faveur de Molière. Le nom du parc en est sans doute son plus retentissant échec. EuroDisney, aux sonorités bien françaises, a, il est vrai, du plier bagage accusé d’être dénué de magie et difficilement localisable. Disneyland Paris a donc pris le relai pour terminer finalement plus parisien que nature ! Le combat n’est donc jamais perdu...

Disney n’est pas parvenu non plus à faire de ses visiteurs de parfaits « américains ». Mickey a même, pour ainsi dire, été victime du caractère gaulois des français, et tout aussi trempé des autres européens. Très vite, il s’est vu contraint de réintroduire l’alcool à ses menus tout en les variant à souhait, la recette «Hamburger-Frites» ne parvenant pas à satisfaire le vieux continent. Impossible aussi de discipliner les troupes ! Alors que les personnages déambulent tranquillement dans les parcs américains et voient se former devant eux spontanément des files d’attente aussi sages que respectueuses, le parc parisien organise lui tous les déplacements de ses stars « maison » en prenant mille précautions pour éviter la cohue des visiteurs. Point de retenue en Europe, les spectateurs sautent littéralement sur les "characters" et se battent presque pour obtenir une photo. De même, la parade fait l’objet d’une attention particulière en France où des employés sont spécialement chargés de faire la circulation, à grand renfort de cordes et sollicitations en tous genres, là où il est suffisant de tracer une simple ligne au sol dans les parc américains pour ne voir personne la traverser...

Le «Tchernobyl culturel» ne s’est donc pas produit. Disneyland s’est acculturé au climat parisien, et pas seulement pour les caprices du ciel. Il s’inscrit, chaque jour un peu plus, dans l’inconscient collectif de générations entières de français et d’européens et finira bien par avoir, enfin, une place de choix dans le patrimoine hexagonal. Avant cela, il faudra sans doute se débarrasser des pseudos gardiens du temple de la Culture française, toujours prompts à décider pour les autres ce qui peut s'en revendiquer et ce qui ne peut pas...