Dossier » Films d'Animation » Mémoires
Films d'Animation » Mémoires

Le Statut des Femmes chez Disney
De Blanche Neige à Aurore [1937-1959]

L'article

rédigé par
Publié le 15 août 2011

Pythagore écrivait au VIe siècle avant Jésus Christ : « Il y a un principe bon qui a créé l’ordre, la lumière et l’homme et un principe mauvais qui a créé le chaos, les ténèbres et la femme ». L’homme représente ainsi l’intelligence, la perfection, la bonté tandis que la femme personnifie le mal, le négatif, le danger. C’est donc en toute légitimité que le mâle peut dominer, régner, contrôler, manœuvrer la gente féminine. Cet héritage, la femme doit le subir durant des siècles : longues périodes de souffrances, de résignation, d’ignorance, où la femme n’avait même pas accès à la culture. C’est bien connu, on manipule et on soumet mieux des êtres laissés dans l’ignorance. La place de la femme dans la société la confine à un rôle de mère et d’épouse. Totalement dépendante matériellement (le droit à la propriété lui est interdit), financièrement, socialement, elle est soumise à ce destin qu’elle n’a pas choisi. La femme n’est donc pas élevée au rang de dignité inhérent à tout être humain. Elle appartient tout d’abord au père, puis au mari. Si elle ose se rebeller, elle est répudiée, bannie de la société, enfermée (notamment dans les asiles, ce qui est le meilleur moyen de réellement devenir fou).
Cependant, de profonds changements se dessinent au XXe siècle. Et c’est à l’aide des héroïnes mises en lumière par Disney que nous allons suivre l’évolution du statut de la femme.

La première héroïne à laquelle nous allons nous intéresser est une princesse, Blanche Neige, dont le film sort en 1937. Elle est douce, belle et soumise à son destin, c'est-à-dire qu’elle ne cherche pas à se révolter contre la jalousie exacerbée de sa belle-mère, la Reine. Mais elle rêve d’une vie meilleure en imaginant « son » prince qui viendra la délivrer de cette situation par un chaste baiser. L’histoire de Blanche Neige et les Sept Nains sort tout droit d’un conte de fées, dont le but est de délivrer un message universel, éducatif et moral, valable à tout moment. Revisité par Disney, le message est assez clair et reflète une manière de penser des années 30. La femme aspire à un avenir meilleur, elle rêve d’amour et de liberté. Mais avant que les rêves ne se réalisent, Blanche Neige doit assumer, affronter de nombreuses difficultés. La jalousie de la Reine l’oblige à quitter son foyer. Elle se soumet à son destin passivement, malgré ses droits légitimes en tant que princesse. En trouvant refuge chez les Nains, elle fait preuve d’un savoir-faire pour ce qui est de tenir une maison. Cela fait effectivement partie de l’éducation typiquement féminine, transmise par les mères. Comme le note Jean-Paul Sartre dans Les Mains sales (1948), à propos des femmes : « À moitié victimes, à moitié complices, comme tout le monde. » Autrement dit, les habitudes, les mentalités, les préjugés se modifient avec lenteur et la femme est loin d’être exempte de toute responsabilité puisqu’elle pérennise les rôles traditionnels masculin/féminin. De la même manière, Blanche Neige est jolie, constituant, aux yeux des hommes (et de la femme lorsqu’elle en a conscience, ce qui n’est pas le cas de l’héroïne) un atout majeur. Mais qu’entendons-nous par beauté ? Quels sont les canons de beauté féminins dans les années 1930 ?

Blanche Neige est menue, sans forme, une peau pâle, (c’est encore l’époque où le teint hâlé est synonyme de « populaire », la peau est donc protégée du soleil). Cependant, des solutions pour la rendre visuellement moins fade sont trouvées : les joues sont teintées directement avec du fard sur le cellulo. Ses lèvres sont bien rouges, pulpeuses ; ses yeux sont grands, avec de longs cils recourbés, très expressifs (ce qui sera longtemps une des marques de fabrique de Disney). Ses cheveux sont d’un noir ébène correspondant à la description des frères Grimm. Il se trouve que cette description coïncide avec la mode des années 1930 « qui permet aux femmes d’abandonner la sempiternelle frange au profit d’un front plus dégagé à l’image de Jean Harlow ou Maureen O’Sullivan. » (Christian Renaut, Les Héroïnes Disney, p. 21).

Jean Harlow
Maureen O'Sullivan

L’héroïne est donc maquillée comme le sont toutes les héroïnes hollywoodiennes. Christian Renaut souligne : « Dans certains dessins, en particulier de Grim Natwick, il y a même certaines réminiscences des yeux de Betty Boop qu’il avait animée, dont l’ovale est parfois plus vertical » (p. 21). Et Grim Natwick ajoute : « Ils ne voulaient pas vraiment la faire ressembler à une princesse mais bien à une petite fille mignonne qui pouvait éventuellement être une princesse. » L’effet recherché est réussi car la condition sociale de l’héroïne est loin d’être marquée. Joe Grant, responsable des personnages, précise que : « Blanche Neige était une petite, d’une beauté délicate, l’utilisation des cosmétiques étaient limitée à l’époque, elle devait donc n’être que pureté et innocence alors que pour nous la Reine avait quelque chose venue de l’étranger par contraste. » Et l’étranger, pour les Américains, c’est l’inconnu, objet de tous les fantasmes, de peur et de fascination.
Blanche Neige est rassurante, c’est une jeune fille que l’on a envie de protéger. Ce côté ingénu, petite fille modèle, correspond bien à la culture de la femme-enfant de ces années là. Walt Disney est lui-même sous le charme d’actrices comme Janet Gaynor ou Mary Pickford. L’idée était de s’inspirer de Janet Gaynor, et Robin Allan évoque en ces termes : « Elle avait été une actrice style enfant des années vingt dans le cinéma muet et présentait une sexualité ambiguë qui s’est compliquée dans les années trente.» (C. Renaut, Les Héroïnes Disney, p. 19). Mais Blanche Neige hérite de plusieurs influences cinématographiques et artistiques, notamment l’Art Nouveau.

Janet Gaynor
Mary Pickford

L’influence de l’Art Nouveau se retrouve dans l’aspect longiligne de la femme. Kate Mulvey et Melissa Richards dans leur livre Feminin notent : « Les femmes voulaient être plates comme des planches et serraient même leur corps afin d’avoir le moins de formes possibles (…) elles devaient être grandes et fines ». Il est vrai que désormais, la femme adopte des vêtements adaptés à son nouveau mode de vie tout en mettant en valeur ses formes, sa taille fine et son charme. Et c’est tout à fait l’impression que nous laisse Blanche Neige : légèreté, grâce, élégance, maîtrise du mouvement. Walt, en effet, décide de faire appel à des danseuses classiques afin de mieux saisir les mouvements des personnages pour les rendre plus réels et authentiques. La danseuse est Marjorie Celeste Belcher, plus connue par la suite sous le nom de Marge Champion.Pour la voix, bien que le procédé paraît daté aujourd’hui, Disney fait appel à des chanteuses d’opéra, ce qui les rend particulièrement romantiques et talentueuses. Ainsi, la voix de Blanche Neige sera celle d’Adriana Caselotti.

Marjorie Belcher
Adriana Caselotti

Lorsqu’un héros est réussi, cela signifie que le public s’est identifié à lui. C’est le cas de Blanche Neige qui est un véritable succès. Beaucoup se sont retrouvés dans l’histoire de cette jeune fille menacée et vulnérable, sauvée par un prince. Si le personnage de Blanche Neige est peu fouillé, fade, et nous semble simpliste aujourd’hui, que dire du prince dont nous avons encore moins d’éléments ? Nous ignorons tout de sa personnalité. Mais là n’est pas la question puisque ce Prince Charmant est là uniquement pour faire briller l’héroïne.
Simone de Beauvoir, dans Le deuxième sexe, explique : « La littérature enfantine, mythologique, contes, récits, reflète les mythes créés par l’orgueil et les désirs des hommes : c’est à travers les yeux des hommes que la fillette explore le monde et y déchiffre son destin.» C’est sans doute la raison pour laquelle les films d’animation Disney, dont les héroïnes sont souvent des princesses, ont un impact si important. Le succès de Blanche Neige a été immédiat et son influence semble, encore aujourd’hui, perdurer.

Mais même celles qui ne naissent pas princesses peuvent le devenir. Entre Blanche Neige et les Sept Nains et Cendrillon, treize ans se sont écoulés, jalonnés d’événements historiques qui resteront gravés dans les mémoires. Le temps est à la reconstruction. L’après guerre permet aux femmes d’occuper des positions sociales jusque là réservées aux hommes. Il s’agit d’une lente progression marquée toutefois par un sexisme ambiant. Par exemple, les rares femmes occupant des postes importants seront décrites tout d’abord sous leurs traits physiques, leur esthétisme puis leur vie familiale. Ceci est valable pour tous les secteurs traditionnellement réservés aux hommes. La femme, en plus d’être professionnelle, compétente, doit aussi être jolie et correspondre aux critères de beauté en vogue. Curieux qu’il n’en soit pas de même pour les hommes dont le professionnalisme prévaut à leur physique ! Est-ce la raison pour laquelle la femme est si souvent mise en lumière ? Elle est photographiée, filmée, dessinée, enfin bref, portée aux nues. Bien sûr, toutes les femmes ne se retrouvent pas sous les feux de la rampe. Sont bannies toutes celles qui n’ont pas les bonnes mensurations, une esthétique adéquate, en somme, celles qui ne vont susciter aucune convoitise de la part de leurs congénères. Implicitement, les modèles féminins s’imposent à travers l’image, car l’ère moderne met à l’honneur l’image, sur tous les supports. C’est ainsi que de nouvelles normes façonnent le corps féminin et l’esprit de tous les citoyens. La taille de la femme s’est affinée, ce qui permet aux grands couturiers de redessiner le corps féminin. Les produits cosmétiques, le maquillage, en l’occurrence ceux d’Helena Rubinstein, envahissent les grands magasins, et les femmes prennent conscience de l’importance de ces soins. Le message de cette pionnière dans le domaine cosmétique ne s’adresse plus désormais aux femmes riches et célèbres. Son génie est d’avoir compris avant l’heure que la beauté intéresse toutes les femmes. L’évolution du maquillage contribue à mettre en valeur le visage. L’eye-liner permet d’agrandir les yeux, signe caractéristique, rappelons-le, des héroïnes Disney. Les nouveaux critères de beauté féminins se retrouvent magnifiquement dans la nouvelle héroïne de Disney, Cendrillon, fruit d’un long travail de toute une équipe. Ces derniers s’inspirent des films, des photos des magazines (excellents indicateurs de mode), du travail des photographes qui valorisent la femme. Steven Watts écrit : « Peut-être l’image la mieux définie de la femme Disney apparaît-elle au début des années cinquante avec Cendrillon. Son héroïne se devait tout simplement d’être la femme idéale de l’époque » (Christian Renaut, Les Héroïnes Disney, p. 30). De fait, Cendrillon est très belle malgré ses haillons. Disney choisit la version de Perrault qui souligne son extrême beauté : « Cendrillon, avec ses méchants habits, ne laissait pas d’être cent fois plus belle que ses sœurs, quoique vêtues très magnifiquement (…). Elle dansa avec tant de grâce qu’on l’admira encore davantage. » La taille de guêpe, indispensable pour toute beauté qui se respecte, habille merveilleusement Cendrillon dont la démarche est aussi gracieuse qu’élégante. C’est Helene Stanley, danseuse classique, qui joue le rôle de Cendrillon. En effet, Disney réutilise des valeurs sûres qui ont fait leurs preuves dans Blanche Neige et les Sept Nains. Ceci ajoute à la perfection de l’héroïne. De même que pour la voix, il s’agit de celle d’Ilene Woods, chanteuse d’opéra.

Helene Stanley
Ilene Woods

La chevelure ajoute incontestablement à la beauté de Cendrillon. À partir de la Seconde Guerre mondiale, les femmes pensent de manière plus pratique et la mode est aux cheveux courts, à l’image d’Ingrid Bergman. Or, Cendrillon ne reflète pas la nouvelle tendance avec ses cheveux longs pouvant être attachés, ce qui favorise une coiffure plus sophistiquée lors du bal, à l’image d’une Joan Crawford ou d’une Lauren Bacall « qui portent les cheveux au bas du cou et une retenue au sommet du crâne. Les cheveux ne sont pas laissés libres mais contrôlés. Les nouvelles technologies d’un boom économique américain naissant n’y sont pas étrangères » (Christian Renaut, Les Héroïnes de Disney, p. 30).

Ingrid Bergman par John Florea
pour le magazine Life (1943)
Joan Crawford
Lauren Bacall

Avec les grands yeux expressifs, d’autres marques de fabrique Disney se retrouveront chez la plupart des héroïnes : le nez en trompette typiquement américain, ainsi que les lèvres bien dessinées, toujours pulpeuses, qui amplifient la sensualité féminine, comme le montrent les magazines de mode, avec un maquillage qui souligne la beauté. Qui ne voudrait donc pas ressembler à Cendrillon ?
Mais qu’en est-il de sa personnalité ? De fait, Walt Disney a voulu tenir compte des critiques négatives faites sur Blanche Neige « trop inoffensive, nunuche ». Toujours victime d’une belle-mère, véritable marâtre, avec deux filles aussi laides que stupides, Cendrillon est leur esclave. Ses seuls amis sont les animaux qui la soutiennent et contribuent à sa délivrance. Cendrillon n’accepte pas sa situation, mais quelle est son alternative ? Rêver ! Ses qualités naturelles et culturelles feront le reste : patience, douceur, ironie. Cette ironie discrète contribue à rendre l’héroïne moins fade que Blanche Neige. La scène de la leçon de chant est éloquente : Cendrillon se moque du piètre niveau de ses sœurs, scène amplifiée par la réaction des animaux qui n’apprécient guère ces nuisances sonores. Doug Krohn, un des grands animateurs des femmes chez Disney note : « Là, elle devient soudain réelle : une vraie personne avec un peu de piquant, elle n’est plus seulement une beauté plastique mais de chair et de sang ! » (Christian Renaut, Les Héroïnes de Disney, p, 26) Elle assume également les tâches innombrables imposées par sa belle-mère, pour pouvoir se rendre au bal. Quand enfin, après avoir abattu un travail colossal pour réaliser son projet, et au moment où l’espoir l’abandonne (ses sœurs ayant détruit sa belle robe), sa marraine la bonne fée lui vient en aide. Transformée en véritable princesse, elle apparaît d’une beauté exceptionnelle. Véritable coup de foudre, le Prince et Cendrillon dansent ensemble toute la soirée et l’impression de sérénité transparaît totalement.

Les couleurs (le blanc et le bleu), le ciel étoilé, contribuent grandement à ce sentiment de bonheur. « Le bleu et le blanc qui sont toujours utilisés de façon pâle et nuancée » (cf. mémoire de Zuzu, Il était une fois... L'univers Disney, La stimulation de l'imaginaire) confirme que la nuit est tombée et que Cendrillon a trouvé la sérénité : « Cendrillon est apaisée, son rêve de toujours s’est réalisé ».
Ensuite vient l’histoire du soulier, avec la référence aux petits pieds, qui fait l’objet de fantasmes et de fétichisme. En Chine, où l’histoire de Cendrillon semble trouver sa source au IXe siècle, les pieds des petites filles étaient bandés, car petit est synonyme de beau, attrait irréfutable de séduction. Cette tradition implique des souffrances physiques extrêmes différentes de celles imposées à Cendrillon. Mais la souffrance et l’abnégation semblent être inhérentes à la gente féminine dont la transmission est assurée par la femme elle-même. Est-ce pour cela que Disney éclipse la véritable mère pour faire revêtir le rôle de la méchante à la belle-mère ? En tout cas, la vie malheureuse de Cendrillon est bien l’œuvre de la seconde épouse de son père, tout comme pour Blanche Neige. Les scènes cocasses des sœurs aux pieds démesurés qui tentent de les insérer dans la pantoufle sont une manière de plus de les ridiculiser. Pendant ce temps, Cendrillon est séquestrée par la marâtre. Mais, délivrée par les souris, l’héroïne fait son entrée avec la volonté d’être enfin reconnue pour ce qu’elle est. Même le dernier acte de malveillance de la marâtre n’empêchera pas Cendrillon d’aller vers son Prince.
Les scènes finales, drôles, rendent justice à Cendrillon : la morale est sauve, les méchants sont vaincus et les gentils connaissent un bonheur auquel ils n’ont cessé de rêver. Les malheurs de Cendrillon et ses rêves en font un personnage qui nous ressemble, favorisant notre identification à l’héroïne. Comme le dit G. K. Chesterton, écrivain anglais du XXe siècle : « Les contes sont le miroir de l’expérience intérieure. » Et c’est la raison pour laquelle ils nous touchent autant.
Certes, le temps n’est pas encore au grand changement. Cendrillon, malgré l’immense succès du film, et l'évolution par rapport à Blanche Neige, fait partie des héroïnes qui restent malgré tout fades, sans personnalité réelle, mais avec des qualités humaines exceptionnelles. L’émancipation féminine en est à ses balbutiements, et c’est principalement par leur esthétique que les femmes peuvent devenir indépendantes et célèbres. Du temps se passera encore avant de considérer la femme autrement que comme un objet de séduction. L’époque est à la recherche d’une beauté idéale et Aurore, dans La Belle au Bois dormant, est emblématique de l’idée que l’on se fait de la femme dans les années 1950.

Aurore incarne la perfection au plus haut point. Le directeur artistique, Eyvind Earle, s’inspire du livre de Jean Premier, Duc de Berry, Les Très Riches Heures. Il y a véritablement une recherche artistique qui est mise en œuvre dans ce film d’animation. Et Eric Larson note : « L’influence d’Eyvind Earle a été capitale. Jamais on était allés aussi loin dans le design des personnages, ils devaient être anguleux et verticaux pour épouser le graphisme réel. » Est-ce parce que le conte est particulièrement court que les animateurs ont accentué le degré de perfection artistique, tant au niveau des décors que des personnages ? C’est semble-t-il, surtout la volonté de faire quelque chose de nouveau qui excellerait. Le style Renaissance, gothique, reste étonnamment contemporain. Les couleurs de l’arrière-plan, inspirées par Mary Blair, donnent un côté chaleureux et intime. S’ajoute à cette véritable œuvre artistique, l’idéal de beauté de l’héroïne, à un point inégalée. Andreas Deja écrit : «Marc Davis dessine tellement bien, il contrôlait si bien son art. Aurore est sans doute l’héroïne la mieux dessinée étant donné le traitement imposé par Eyvind Earle et l’histoire qui ne l’aidait guère » (Christian Renaut, Les Héroïnes Disney, p. 39).

L'âme de deux princesses résumée dans ces deux images : la voix (Ilene Woods/Cendrillon, Mary Costa/Aurore) associée à l'animateur (Marc Davis) :

En effet, l’héroïne est parfaite, c’est un « ange », elle est « surnaturelle », elle s’inscrit dans le « divin ». C’est, de la même manière, ce que l’on trouve dans les magazines de mode : des top-modèles à la beauté parfaite mais froide, inaccessibles, pour lesquelles on ne ressent aucune empathie par manque d’identification. Le personnage est sans caractère : il faut attendre 26 minutes avant qu’Aurore dise enfin quelque chose (en dehors de deux phrases à sa sortie du cottage pour aller ramasser des mûres en forêt). Puis, nous entendons sa voix, celle de Mary Costa, pure, merveilleuse, faire des vocalises.

Mary Costa

Ollie Johnston, animateur des fées, écrit : « Aurore ne savait ce qui se passait, personne ne lui avait raconté l’histoire. Cela commence dans le berceau, puis on la retrouve à ses seize ans, et en un rien de temps, la voilà hypnotisée, un type vient l’embrasser et l’affaire est réglée. » Il est ainsi difficile de s’attacher à un tel personnage, aussi éthéré, sans personnalité. Ajouté au professionnalisme d’Helene Stanley qui, comme pour Cendrillon, a servi de modèle pour Aurore, l’héroïne est pourvue de qualités hors du commun : beauté, voix, démarche. Sa chevelure blonde, longue, épaisse, se termine en forme d’arabesque, rappelant le style Renaissance. « Comme le signalait Charles Solomon, la chevelure est dessinée selon un motif très précis qui n’est pas sans rappeler l’Art Nouveau où la moindre ligne se termine en courbe spirale élaborée. C’est d’ailleurs ce qui fit surnommer « style nouille » par ses détracteurs. » (Christian Renaut, Les Héroïnes Disney, p. 40).
Aurore semble effectivement venir d’un autre temps, elle est sublime mais inaccessible. L’histoire ne lui confère aucune personnalité et le film se prête peu à la drôlerie dont Disney fait habituellement preuve. Ce film ressemble un peu à une œuvre d’art, on sublime l’esthétique, on l’admire, sans pourtant pouvoir se fondre en elle. Seules les fées nous sont familières et chaleureuses, avec leur disputes, leurs bêtises et leur manque de savoir-faire, le comble pour des fées ! À l’heure où la femme commence à prendre son avenir en main, cette héroïne est un peu décalée, décidément trop fade et sans avenir. Certes, la femme reste encore confinée dans les stéréotypes qui ont la vie longue. L’évolution se fait lentement. De surcroît, le succès que remportent les femmes par leur physique peut représenter un piège car il leur faut prouver autre chose que ce qu’elles montrent, leur personnalité et leur intelligence. L’expression populaire : « soit belle et tais-toi » vient renforcer cette idée qu’elle est peu apte à décider elle-même de ce qui lui convient et qu’heureusement, l’homme est là pour la guider, la faire vivre, la protéger, l’admirer, tout ce qui incombe au Prince Charmant de Disney.

En outre, en 1959, la poupée Barbie devient très vite célèbre, ce qui renforce cette image de la femme, sensuelle, en rapport avec les pulpeuses pin-up (premières apparitions dès les années 1920), sous l’influence de la mode Art Déco : cheveux longs, poitrine opulente, taille très fine. Barbie est créée par une femme américaine, qui a bien compris, tout d’abord, comment devenir indépendante financièrement, ensuite, l’impact de l’esthétisme féminin sur le marché économique, valeur sûre (digne d’une cotation en bourse). Ceci va contribuer à façonner l’esprit des petites filles : pour réussir, mieux vaut être belle, séduisante, très mince (malédiction pour celles qui n’ont pas cette chance) et blonde ! Pourquoi blonde ? Sujet sensible et délicat, surtout si l’on considère le point de vue de Jane Lyle dans Le Langage du corps : « Les brunes sont davantage susceptibles de réussir aux interviews, car la couleur de leur cheveux est associée à la maturité, la stabilité, et à l’intelligence. » Autrement dit, les brunes auraient plus de caractère et de personnalité que les blondes à qui on demande essentiellement d’être belle et séduisante.

Même si les princesses se placent sur la plus haute marche au panthéon des héroïnes, elles n’ont pas été les seules préoccupations de Disney. En effet, Walt a su mettre en scène d’autres types de personnages féminins. En 1946, la séquence All The Cats Join In, extraite de La Boîte à Musique, présente des adolescents qui ont une folle envie de s’amuser et de danser. Reflet d’une jeunesse marquée par les années terribles (le film est en préparation durant la guerre), l’heure est au loisir, à l’évasion, à la consommation. Les personnages sont dessinés par Fred Moore, réputé pour ses dessins d’adolescents, aux charmes irrésistibles, pétillants, insouciants, osés. Effectivement, voir une adolescente au sortir de sa douche avec pour seul vêtement, une serviette pour s’essuyer le dos nous fait faire un pas de géant dans la représentation de la jeune fille. S’habiller sans mettre de soutien gorge, dans les années 40, prolonge ce sentiment de liberté, reflet d’une absence de complexe et d’affirmation de soi. La scène se passe essentiellement dans un dancing, avec la mise en lumière des biens de consommation : juke-box, téléphone, voiture. Le décor est relativement dépouillé, sobre, en harmonie avec les tenues vestimentaires, jupes, longs pulls, l’ensemble étant très coloré. Les personnages n’ont pas forcément les proportions exactes, les bras sont parfois un peu trop longs par rapport au corps, cela ne les empêche pas d’être très vivants, dynamiques et leur originalité ajoute à leur éclat.

En 1954, le court métrage Casey Contre-Attaque (Casey Bats Again) montre avec ironie et drôlerie l’histoire d’un père, joueur de baseball, sûr de lui, qui rêve d’avoir un fils. Or, son épouse lui donne neuf filles. Il est désespéré, jusqu’au jour où il transforme ce qu’il considère comme un handicap, un atout : il compose une équipe de baseball avec ses filles et devient leur coach. Ainsi, les filles prouvent qu’elles sont capables de jouer au baseball, tout comme les garçons. L’idée est moderne et met en valeur les qualités des personnages féminins.

Avec deux américaines, Slue-Foot Sue dans Mélodie Cocktail (1948) et Katrina dans Le Crapaud et le Maître d’Ecole (1949), Disney met en scène des femmes dotées d’une personnalité nettement moins fade et soumise que celles de Blanche Neige, Cendrillon et Aurore, d’origine européenne. Doit-on pour autant en déduire que les européennes sont issues d’un temps révolu contrairement aux américaines, plus modernes ? L’histoire de l’émancipation de la femme américaine s’inscrit tout d’abord à travers la Conquête de l’Ouest, avec notamment Calamity Jane, puis un militantisme qui œuvre pour l’abolition de l’esclavage. Comme les Noirs, les femmes sont « égales mais séparées ». Elles s’organisent donc plus tôt que les européennes pour leur indépendance.

Slue-Foot Sue, dessinée par Milt Kahl, est l’antithèse de nos trois princesses. Sa première apparition la révèle dans une activité typiquement masculine : elle fait du rodéo, non pas sur un cheval mais sur un poisson. Cette aptitude la rend tout à fait atypique des héroïnes Disney aux origines européennes. En pratiquant une activité spécifique aux hommes, elle en devient « presque » leur égale et impose ainsi un certain respect, voire une admiration. C’est sans doute ce qui la rend encore plus séduisante. Et Pecos Bill, héros tout droit sorti du Far West, succombe totalement à son charme. La sensualité et le caractère bien trempé de Slue-Foot Sue sont envoûtants. Elle hérite du physique des pin-up qui apparaissent dès les années 20 : taille fine, poitrine généreuse, lèvres pulpeuses, attitude aguicheuse. Les pin-up font la une des publicités, et sont à la tête des calendriers, vêtues d’un simple maillot de bain. Ainsi, Slue-Foot Sue a des formes et n’hésite pas à les montrer, elle a conscience de ses atouts féminins et les utilise sans vergogne pour séduire les hommes. En même temps, elle est téméraire et courageuse. Contrairement à Blanche Neige, Cendrillon et Aurore, elle est active, athlétique, ce qui est tout à fait novateur. Le corps musclé de la femme sera à la mode plutôt dans les années 1950 avec notamment le développement des sports d’hiver. Son teint hâlé traduit un style de vie tourné vers des activités extérieures. Son maquillage est bien marqué et son nez en trompette est régulièrement poudré. Nous apercevons également souvent ce qu’elle porte sous sa robe, ce qui reste assez inédit (si on élude les culottes de Minnie visibles dans les premiers Mickey Mouse, reflets d’une époque moins censurée). Nous sommes loin du modèle de la femme au foyer, épouse docile et soumise à son mari. Un an plus tard, Katrina Van Tassel, confirme l’héroïne dans ses pouvoirs de séduction.

En effet, Katrina, animée essentiellement par Fred Moore, exerce ses charmes sur les hommes sans réelle discrimination. Deux d’entre eux se démarquent pour lui faire la cour : Ichabod Crane, le faible mais instruit et Brom Bones, l’homme viril dans toute sa splendeur. Ces derniers sont manipulés, tour à tour humiliés, valorisés aux yeux de la belle. Mais il n’y aura qu’un seul gagnant. Katrina joue avec eux un moment, flattée d’être ainsi convoitée, pour ensuite se marier avec le vainqueur, par défaut, puisque le maître d’école Ichabod disparaît opportunément. Ce que l’héroïne gagne en formes, très généreuses (peut-être pour mieux marquer ses origines paysannes, populaires), elle le perd en personnalité. L’absence de candeur et d’innocence est indéniable pour Slue-Foot Sue et Katrina. Et si toutes deux ressemblent beaucoup physiquement à Cendrillon, elles en diffèrent par le pouvoir de séduction qu’elles exercent sciemment sur les hommes. Dans un registre encore différent, un autre personnage féminin, Alice, de la même époque, 1951, va se démarquer.

Alice, d’origine anglaise, sortie de l’imagination de Lewis Carroll, va particulièrement se distinguer des autres héroïnes européennes. Dans son éducation transparaît la morale victorienne, stricte, sévère, qui accentue le conflit qu’elle vit entre ses deux "moi". Jackie Wullschlager écrit : « Alice est parfaitement convaincue que sa bonne éducation et son autodiscipline, accompagnées de petites remontrances affectées qu’elle s’adresse, l’aideront à vaincre l’adversité » (Christian Renaut, Les Héroïnes de Disney, p. 69). Ainsi, à la différence des autres héroïnes, nous pénétrons quasiment dans l’esprit d’Alice, qui se débat entre son "moi" juge, gardien d’une certaine morale, et son autre "moi" qui est spontané, curieux, insoumis. Lors de la préparation du film, il est noté : « Elle a deux voix dans le film, l’une « propre » et, l’autre ses « pensées ». Beaucoup de gens se parlent à eux-mêmes mais, Alice se répond. Sa voix « propre » c’est ce qui est droit et sain, ses « pensées » reflètent ses réactions et ses visions en toute honnêteté » (Christian Renaut, Les Héroïnes de Disney, p. 68, 69). Son éducation ne l’a pas préparée à faire face à l’absurde, à la fantaisie de la situation. Elle reste pourtant d’une curiosité insatiable, sans peur de ce qui pourrait lui advenir, sans s’inquiéter de savoir si elle pourra ressortir du terrier du lapin. Sa taille qui grandit ou rétrécit au gré des événements représente une métaphore : elle se cherche elle-même. Comme elle le dit à la chenille : « Je ne sais plus qui je suis ». On n’est donc plus dans le registre de la douce héroïne dont la patience est inébranlable. Alice sait se débrouiller seule face à un contexte difficile et des aventures des plus cocasses. Malgré son éducation qui ne plaisante pas avec les bonnes manières, elle montre des signes d’impatience, d’agacement, voire de colère. Brian Sibley écrit à cet égard : « Je trouve qu’Alice est parfaitement réussie, elle est la meilleure interprétation sur pellicule du personnage. Toutes ces qualités et ses défauts tels que mis en avant par Carroll se retrouvent : un peu irritable, excédée par les gens qui disent ou font des choses ridicules à ses yeux, et elle perd vite patience comme la Alice originale. Elle a en même temps un instinct de conservation que j’aime beaucoup (…) » (Christian Renaut, Les Héroïnes Disney, p. 69, 70). Alice est une petite fille touchante, sensible, partagée par cette dualité inhérente à tout individu, ce qui la rend proche, et en même temps, l’histoire en elle-même peut perturber et inquiéter. De fait, l’aventure porte en germe l’inquiétude, qui éclaire les héroïnes sous un autre jour. Une autre jeune héroïne anglaise, Wendy, révélera ses sentiments et ses émotions.

Kathryn Beaumont, d'origine anglaise, sera et la voix d'Alice et celle de Wendy :

Wendy, dans Peter Pan (1953), film inspiré de la pièce de Barrie, reçoit une éducation peut-être moins stricte que celle d’Alice (les mœurs évoluent sensiblement à la fin du règne de Victoria), ce qui la rend tout à la fois responsable et audacieuse, protégée par la bienveillance de ses parents. La nuit passée avec Peter Pan, dans son monde imaginaire, avec ses frères, traduit son passage entre le monde de l’enfance et celui de l’adolescence, qu’indique le changement de chambre imposée par son père. La rencontre avec Peter Pan qui la considère comme une mère, lui fait vivre de véritables aventures palpitantes. Wendy est partagée entre ses désirs et ses responsabilités. Son discours est teinté d’un moralisme ambiant, entre ce qu’il faut faire ou pas, tout comme Alice. Dans le même temps, ses émotions la tiraillent : la jalousie envers Lily-la-Tigresse est nette et s’exprime quand cette dernière se colle un peu trop à Peter, d’autant plus qu’une membre de sa tribu lui demande de remplir les fonctions d’une indienne, porter le bois. Là, Wendy refuse d’obéir et laisse exprimer sa colère. On voit dès lors à quel point Wendy est humaine par ses faiblesses, ses envies et ses audaces. Elle est partagée entre le devoir, conséquence de son éducation, et ses désirs. On est loin de l’abnégation des princesses comme Blanche Neige, Cendrillon et Aurore.

Ainsi, les héroïnes de Disney, de 1937 à 1959, sont très contrastées et évoluent en fonction des mœurs, mais également de l’audace des Studios Disney. On a des princesses de contes de fées, où ni l’époque ni le lieu ne sont vraiment définis, avec des jeunes filles destinées au bonheur, presque à l’insu de leur plein gré. Elles sont en effet lisses, ternes, sans préoccupation morale étant donné que le bien semble inné chez elles. Elles peuvent endurer l’injustice sans sourciller, avec bonté et générosité. Le contraste est saisissant en comparaison des héroïnes typiquement américaines, dont la personnalité est bien trempée. Elles sont bien ancrées dans la réalité, prennent leur avenir en main, reflètent leur époque, marquée par l’influence des pin-up qui usent de leurs charmes sur les hommes. Enfin, les héroïnes anglaises de l’ère victorienne, partagées entre leurs propres désirs et leur éducation. Cette dualité marque bien la difficulté de devenir une personne autonome, libre de penser par soi-même tout en étant morale et digne, afin de devenir indépendante et bien sûr, heureuse, objectif qui n’est pas propre aux princesses mais inhérent à tout être humain.

À suivre...