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Jacques Glénat
L'Éditeur Géo Trouvetou

L'article

Publié le 05 novembre 2011

Fondateur de la maison d’édition qui porte son nom, Jacques Glénat est aujourd’hui le premier éditeur indépendant français. Il est connu pour avoir l’ambition et le flair des passionnés, spécialement dans l’univers de la bande-dessinée. C’est son label notamment qui a importé le manga en France à une époque où personne n’aurait misé un kopeck sur le genre. Il est tantôt découvreur de talents ou soutien des âmes en peine, menant, là, par exemple, Zep au succès avec son personnage Titeuf et recueillant, ici Gos pour relancer Le Scrameustache. Récemment, sa maison d’édition a emporté au détriment d’Hachette les droits sur la licence BD de Disney...

Nous l’avons rencontré à l’occasion de la sortie des intégrales de Carl Barks et de Floyd Gottfredson. Il nous parle de sa relation personnelle avec la bande dessinée Disney et de ses nombreux projets autour d’elle...

[Chronique Disney] Jacques Glénat est-il un « fan Disney » ?

[Jacques Glénat] A vous de me le dire… Mais, disons que j’ai presque appris à lire dans le Journal de Mickey. Ma merveilleuse grand-mère m’y avait abonné. Ca devait être en 1959, quelque chose comme cela. Et donc, je descendais, le mardi, plusieurs fois par jour, pour voir si le journal était dans la boite aux lettres parce qu’à cette époque, le courrier était distribué plusieurs fois par jour. Et je guettais le facteur ! Je suis devenu un lecteur assidu du Journal de Mickey si bien qu’un peu plus âgé, j’ai vite recherché ses anciennes versions. Celles de 1934 à 1940, les fameux 296 premiers numéros que j’échangeais avec des collectionneurs. Cette quête m'a demandé beaucoup de temps…

Le 1er Journal de Mickey du 21 octobre 1934

[Chronique Disney] Et vous en avez combien aujourd'hui ?

[Jacques Glénat] Et bien, j’ai la collection complète ! Je ne suis pas du genre à m’avouer vaincu et à m’arrêter en chemin ou à lâcher prise. J’ai donc aussi le fameux numéro du 16 juin 1940, qui est très rare : c’est le dernier avant les tristes évènements que le pays a connu… Je suis d’ailleurs en train de les faire restaurer par une restauratrice spécialisée en papier ancien…

[Chronique Disney] Concrètement vous les conservez comment, ils sont exposés chez vous ou sont dans des cartons ?

[Jacques Glénat] Ils étaient un peu dans des cartons, je dois bien l’avouer… Et donc, ma volonté de les restaurer, c’est aussi pour les sortir de là. Cela va me permettre de les mettre sur onglets, c’est-à-dire de pouvoir les relier sans les perforer, sans les abimer. Ils vont être reliés en albums, ensemble, mais sans avoir besoin de leur trouer la peau, de les percer ou de les couper… J’insiste beaucoup sur cela... D’ailleurs, la première fois que nous avons rencontré les gens de chez Disney, je suis venu en bon fan collectionneur, avec un vieux Mickey des années 1930, pour montrer que j’étais sérieusement accroché par le projet.

Collection "Histoires de..."

[Chronique Disney] Et vous les avez rencontrés à quelle époque ?

[Jacques Glénat] Quand ils ont décidé de mettre sur le marché leur licence « Edition », il y a deux ans maintenant. C’est d’ailleurs cela qui m’a remis dans le bain. Parce que je n’étais plus un lecteur du Journal de Mickey depuis belle lurette. Il y a un âge où l’on s’arrête forcément et la vie vous amène à d’autres coups de cœur. Dont les éditions Glénat que j’ai créées ! Et le destin m’a ramené vers Mickey et ses amis puisque j’ai appris qu’il y avait une possibilité d’acquérir la licence Disney pour faire de l’édition en albums, à destination de la librairie. Je me suis donc précipité pour poser la candidature de la maison. Et nous n'étions pas les seuls… Avec notamment un concurrent de poids : Hachette Livres qui est le partenaire de Disney depuis -on va dire- toujours ! Mais, nous avons été choisis et j’en suis très, très fier. Peut-être est-ce notre passion pour l’œuvre qui a fait que nous avons emporté le marché ; et pas seulement, le gros chèque qui allait avec…[rires]

[Chronique Disney] Les fans vous reconnaissent un grand respect dans le traitement des éditions, avec notamment le fait de ne pas arrêter une collection en cours de route…

[Jacques Glénat] Je pense qu’un éditeur doit être honnête avec ses lecteurs et ne pas les laisser sur le bord du chemin avec des séries qui démarrent dans tous les sens et qui capotent. Bon, ça nous est aussi parfois arrivé mais toujours, faute de combattants, lorsque l’auteur était dans l’incapacité - y compris physique - d’achever son œuvre. Nous essayons d’être toujours honnêtes : quand une série ne marche pas - ce qui peut arriver - nous cherchons à la boucler d’une manière correcte, avec une fin, sans jamais laisser les choses à l’abandon.

Le Scrameustache
Titeuf

[Chronique Disney] Au tout début du processus d’édition, comment déniche-t-on des talents chez Glénat ?

[Jacques Glénat] Tous les moyens sont bons et permis ! Y compris d’attendre l’auteur au coin du bois avec un gros chèque ! Mais, vous le savez bien, au fond, ça se passe assez naturellement. Nous recevons d’abord du courrier, énormément de courrier ! Concrètement, des gens nous envoient leurs travaux par la poste. Et non, ce n’est pas moi qui ouvre ou découvre toute cette matière. J’ai une équipe qui fait cela pour moi et qui me remonte ses coups de cœurs. Il faut se rendre compte que nous recevons énormément de choses intraitables : 95% sont issus de « gamins » dont mêmes les mères sentent bien qu’ils n’ont aucun talent pour la bande-dessinée. Mais, bon, quelque fois, parmi tout cela, se trouve une perle ou plutôt une graine que nous pouvons choisir de recueillir. Et, alors, le processus se met en branle pour aboutir ou non à la signature d’une collection.
A côté du courrier, nous rencontrons - je rencontre -  beaucoup d’auteurs dans les salons. Là, je reviens tout juste de Saint-Malo par exemple. Beaucoup d’auteurs viennent spécialement nous y voir, avec leurs cartons à dessin, avec des choses vraiment sérieuses.
Puis, nous-mêmes, nous allons un peu chercher les auteurs que nous aimerions signer, qui peuvent être dans d’autres maisons d’éditions. Pour Le Scrameustache, par exemple, nous sentions bien que Gos était délaissé par Dupuis. Nous l'avons rencontré, nous avons tissé des liens de sympathie. Cela correspondait, en plus, avec une stratégie éditoriale. Sa venue nous permettait de combler des manques dans le catalogue. L’opportunité de travailler ensemble était  réelle : Dupuis était très « Jeunesse » et cherchait à aller vers l’adulte et, nous, Glénat, nous voulions faire le chemin inverse...
Ensuite, nous allons également voir ce qui se fait à l’étranger pour le reprendre en France, sous licence. Nous travaillons avec des dessinateurs italiens, espagnols, américains, japonais, chinois…
Enfin, nous recherchons aussi spécialement des candidats pour des séries dont nous avons, nous-mêmes, l’envie ou le projet. Nous savons alors exactement ce que nous voulons, quel style nous visons, etc.
Bref, la recherche de talents est une recherche constante, multicanaux. C’est un peu comme de l’investissement boursier dans des entreprises. Sur dix, un aura un succès phénoménal ; deux/trois marchoteront ; et le reste fera un four ou presque.

Akira
Dragon Ball

[Chronique Disney] C’est donc dans le cadre de votre recherche de talents à l’international, que vous est venue l’idée, le premier, d’importer le manga en France ?

[Jacques Glénat] Ca a été très compliqué. D’abord, c’est parti de l’idée qui m’est chère de voir nos bandes dessinées franco-belges et plus largement européennes, reprises à l’étranger. De les voir traduites à travers le monde. De même que je suis allé voir des éditeurs américains  - qui n’en ont pas voulu ! - , je suis allé voir des japonais - qui n’en ont pas plus voulu !-. Mais, eux n’ont pas manqué de me montrer ce qu’ils faisaient et notamment un manga, finalement assez proche de la BD européenne : Akira, d’Otomo. Son système narratif, son format, ses couleurs qui ont été faits par les américains m’ont donné le sentiment que cela pouvait marcher en France parce que cela faisait le pont entre le manga traditionnel et la BD européenne. Donc, nous avons commencé avec Akira. Et ça n’a pas pris ! Ca n’a pas marché au début : le public français a rejeté le format « fascicule ». Le manga, plus généralement, fonctionne en librairie mais pas en kiosque. Puis, peu à peu, nous voyions bien qu’il se passait quelque chose. C’est à ce moment là qu’on nous a proposé Dragon Ball. C’était toujours aller un peu vers l’inconnu mais sa diffusion dans le Club Dorothée nous a confortée dans l’idée de tenter le coup. Et là, ça a été le carton plein ! Et très vite !... En revanche, nous avons du faire face à un flot de critiques dont nous avions, somme toute, peu l’habitude. Nous avons été accusés des pires maux et subi des attaques venues de toutes parts. Les dessinateurs français nous ont, par exemple, conspués sur le motif que nous ouvrions notre marché à l’étranger et que cela allait tuer « notre » BD. Les associations familiales -bien pensantes- nous ont accusé de vouloir rendre les enfants dyslexiques en les faisant lire dans l’autre sens… Pendant cinq ans, le climat a été extrêmement houleux Nous avons tout eu mais nous avons tenu bon… Et je crois que nous avons eu raison ; la preuve la plus forte étant de voir nos concurrents venir sur nos plates-bandes [Rires].

Le Troisième Testament
Le Triangle Secret
Le Décalogue

[Chronique Disney] Et vous en tirez une certaine fierté d’avoir été le précurseur du manga en France ?

[Jacques Glénat] Y’a pas de fierté à en tirer… Il n’y a que des maisons où ce genre de succès arrive qui peuvent survivre. Donc, il faut rêver plutôt à ce que tous les cinq ans se passe un truc comme ça. Nous avons, avant cela, inventé la bande dessinée historique avec la collection « Vécu ». Tout le monde a fait de même après, et un peu dans tous les sens. Nous avons inventé (au sens découvert puis importé) le manga. Nous avons inventé aussi la bande dessinée du 3e millénaire avec Le Troisième Testament, Le Triangle Secret, Le Décalogue, etc. Nous avons inventé Titeuf avec une œuvre destinée à la jeunesse mais décalée par rapport à la bande dessinée traditionnelle belge. Maintenant, il nous faut inventer de nouvelles choses. Nous avons des projets mais il est trop tôt pour en parler. En tous les cas, nous cherchons toujours, toujours, toujours… Et quelque fois, cela se trouve dans l’existant. Avec la confiance que nous a faits Disney, j’ai le sentiment que nous allons inventer une nouvelle approche. Nous ressortons tout Disney en mettant en valeur les auteurs qui ont travaillé pour eux et qui ont toujours été un peu ignorés, passés sous silence. Et ça, c’est nouveau ! C’est finalement super rare que l'on parle de Carl Barks alors que Disney lui doit tant pour leurs canards ! Nous, nous inventons une nouvelle approche de Disney en mettant en valeur leurs auteurs ! Nous souhaitons faire un travail de mémoire, de qualité et non, simplement imprimer des planches. Nous avons ainsi retraduit, remis en couleur pour garantir une belle unité à l’ensemble. Nous tenons à faire une vraie intégrale, avec le sérieux qui s’impose, sans rien zapper. Nous reprenons tout dans l’ordre, sans oublier un bout de dessin quelque part. Nous jouons à fond la carte des collectionneurs en incitant de la sorte à acheter la collection complète !

Les premiers volumes de l'intégrale "Carl Barks"

[Chronique Disney] Est-ce que les ventes sont à la hauteur de vos attentes ?

[Jacques Glénat] Ca marche du tonnerre ! Nous en sommes à la 4e réimpression, en fait la 4e édition et 3e réimpression. Nous somme enchantés par ces résultats. Et ce n’est pas fini… Les dos que nous avons faits  - dont le visuel se suit - vont être du plus bel effet dans les librairies et inciter, encore plus, les lecteurs à avoir toute la collection. Cette fois, c’est vraiment bien parti. Et nous allons faire Mickey exactement dans le même esprit. Sauf que pour Mickey, nous ne sommes pas sur des formats comic books, mais sur du strip. Donc, il n’est pas cohérent ou possible de faire le même format que celui de l’intégrale Carl Barks. Car il est trop petit pour donner son aise à la bande dessinée. Les strips auraient été illisibles sur ce format-là. Je ne voulais pas non plus faire le format à l’italienne, c’est-à-dire, tout allongé avec un empâtement énorme quand il est ouvert, avec trois strips à gauche et trois à droite. Parce que je le trouve peu pratique et assez laid au final. D’ailleurs, ce format n’a pas beaucoup de succès auprès du public, même en Italie. Donc, nous, nous avons décidé, pour Mickey, d’un format dit hebdomadaire : les six strips, du lundi au samedi, sont présentés sur une même page. Et pour que cela soit lisible et presque au format original américain, nous avons choisi un très, très grand format. Cela va faire un grand livre qui va se voir sur les étales ou vitrines, avec des couvertures très graphiques et un Mickey toujours aussi porteur. Ce livre va ravir les collectionneurs et autres passionnés parce qu’il est beau (avec signet, tranchefile, papier et carton très épais) et qu’il respecte tout ce que veut l’amateur éclairé. Alors, bien sûr, il est en couleur alors que les strips sont parus en noir-et-blanc ; mais nous avons fait très attention à l’effet obtenu avec des couleurs au rendu adorable. Tout est bien sûr retraduit et re-lettré. L’unité sera parfaite y compris dans les noms des personnages qui ont eu tendance à en changer au fur et à mesure des traducteurs successifs français. Les Rapetou s’appelleront toujours les Rapetou !

Le 1er volume de l'intégrale "Floyd Gottfredson"

[Chronique Disney] Pour Mickey et Floyd Gottfredson, vous vous êtes basés sur l’édition italienne. Pourtant, et contrairement à elle, vous semblez ne pas partir pour tout sortir, pourquoi ?

[Jacques Glénat] Nous sortirons tout ! Mais, même si ça ne me plaisait pas bien au départ, je me suis rendu à l’idée des italiens. A savoir que, quand on souhaite lancer une collection, il vaut mieux commencer par le meilleur plutôt que de proposer directement les premières planches, qui sont toujours les plus difficiles d’accès, les moins abouties…Les premiers strips de 1930 sont un peu en vrac, avec un dessinateur différent (Ub Iwerks). Quand vous entrez dans un musée, à l’entrée le conservateur met toujours quelque chose que le public attend. Dans cette collection, c’est un peu pareil. Mais je vous rassure, nous allons faire tout Gottfredson mais simplement, pas exactement dans l’ordre. Nous commençons en cours de route, nous allons jusqu’au bout puis nous revenons au début. Mais, vous aurez tout, je vous l’assure. La fin sera sans doute réservée à un public plus spécialiste ; le grand public ayant lui décroché en cours de collection…

La collection "Plus Belles Histoires"

[Chronique Disney] Pensez-vous que le succès de ces collections va tenir dans la durée ? Pas mal d’éditeurs se sont cassés les dents dessus dans les années 70-80 ...

[Jacques Glénat] Franchement, et sans citer de noms, leurs éditions étaient de mauvaise qualité. J’en suis d’ailleurs étonné. Les albums alors sortis sont moches, mal foutus… Or, nous, j’ai le sentiment que nous avons fait un travail de qualité ! Et je compte dessus pour garantir le succès… En plus, et là c’est indépendant de nous, le Mickey des années 30 a, dans nos années 2010, le vent en poupe. Il est à la pointe de la mode des nostalgiques et fait craquer le public. Il est une sorte de Madeleine de Proust, puissance mille. Mais, bon quoiqu’il arrive, sachez que nous irons au bout de l’intégrale de Mickey. Je vous le signe ! [rires]

Epic Mickey - La BD du Jeu

[Chronique Disney] Dans votre catalogue, comment s’organisent toutes vos éditions ?

[Jacques Glénat] Nous avons un programme annuel où il y a les Intégrales de Donald et de Mickey qui sont « haut de gamme » et s’adressent aux librairies et magasins spécialisés pour les collectionneurs. Compte tenu de leur qualité et contenu, leur prix à l’unité est, donc, dans l’absolu, élevé : 29€. Ensuite, pour les librairies mais aussi pour les hypermarchés, il y a une gamme intermédiaire qui sort pour les occasions saisonnières comme Mes Plus Belles Histoires de Noël (un best-seller, très gros tirage), Les Plus Belles Histoires de Vacances, etc. Les albums coutent 15€ pour 170 pages. Et enfin, pour les supermarchés et autres réseaux, nous avons une collection de petits albums à 6€90, tous construits avec des histoires complètes. Disney nous a demandé, et nous l'avons parfaitement compris, de nous adresser à tous les publics pour rayonner au maximum. Et c’est bien normal !

Les 1ers volumes de la collection "Histoires Longues - Doubleduck"

[Chronique Disney] Y’a-t-il eu, de la part de Disney, des censures sur des histoires qu'ils ne voudraient plus voir rééditées comme c’est le cas pour certains films à l'image de Mélodie du Sud, par exemple ?

[Jacques Glénat] Nous sommes totalement libres de nos choix. Tout le matériel concerné par la licence est à notre portée. A nous d’aller le chercher un peu partout dans le monde, et dès lors, nous pouvons le proposer. Non, le contrôle existe mais pas sur le choix des œuvres à éditer ou pas. Il se fait plus sur la façon de les sortir. Tous les produits qui sortent font l’objet d’un processus de validation, d’approbation où, dans le cadre de navettes, de comités, d’échanges, toutes les parties y vont de leurs remarques. Tous les tomes avant leur sortie reçoivent l’approbation de Disney et la bataille se fait quelquefois sur des détails : la couleur d’une couverture par exemple…
Mais ceci n’est pas le propre de Disney, c’est aussi vrai pour les licences japonaises… Tout cela est normal jusqu’à un certain point : celui de laisser à l’éditeur - qui est un professionnel - le champ d’action qui est le sien naturellement.

[Chronique Disney] Allez-vous sortir l’intégrale de Don Rosa ?

[Jacques Glénat] Oui. Bien sûr. Mais je ne veux pas tout faire en même temps ! Ce serait les desservir plus qu’autre chose. Nous avons commencé par le meilleur ou du moins le plus légitime chronologiquement parlant. Nous poursuivrons logiquement avec Don Rosa.

Les 1ers volumes de la collection "Histoires Longues - Le Cycle des Magiciens"

[Chronique Disney] Et au delà ? La collection de Claude Marin sur les Bébés Disney par exemple ? Le manga Disney Kilala ?

[Jacques Glénat] C’est Hachette qui a les droits sur Kilala donc il vous faudra leur demander leur intention… Nous, nous avons récupéré W.I.T.C.H. qui appartient à Disney même s’il n’est pas disneyen dans le style. Ensuite, en ce qui concerne notre fond « pur style disneyen », sur la collection de Claude Marin, je n’ai pas arrêté encore d’avis définitif.
Tout comme d'ailleurs pour Mickey à Travers les Siècles (publié dans le Journal de Mickey dans les années 50) que j’adorais et que j’ai redécouvert récemment… Il faut reconnaitre que ce n’est pas très bon. Ce n’est pas en quadri-couleur. Il y a des rythmes de récits différents, le plus souvent vite expédiés, avec des histoires franchement inégales de 5 à 40 pages selon le thème… Il y a vraiment tout et son contraire. Donc, je ne sais pas si nous allons arriver à en faire quelque chose de bien. Je ne veux pas que cela fasse vieillot, dépassé… Mickey est un personnage d’aujourd’hui et doit le rester (sauf bien sûr quand il s’agit d’honorer sa période des années 30 mais là, c’est une autre démarche).
Enfin, au-delà de la simple reprise, j’ai un projet qui me tient particulièrement à cœur parce que c’est notre vocation ! Je l’ai proposé dès le début à Disney. Je souhaite créer du nouveau matériel. Par des auteurs français ! Au dernier salon de Saint Malo, Loisel par exemple m’a redit son intérêt à faire un épisode de Mickey. Il m’a plus ou moins raconté l’histoire d’ailleurs. Sauf que, c’est compliqué juridiquement. Les personnages appartenant à la Walt Disney Company, il faut arriver à trouver des modèles économiques pour parvenir à ce que les auteurs – Loisel par exemple – soient rémunérés à la hauteur de leurs talents, au prix qu’ils pratiquent habituellement ; que Disney touche des royalties en ligne avec ses attentes ; que le matériel tombe dans le panier de la licence et soit dès lors exploitable dans le monde par tous les éditeurs nationaux sous licence ; le tout à un prix pour qu’ils vivent eux-mêmes dessus… Tout cela n’est pas facile !

Autres volumes de la collection "Histoires Longues"

[Chronique Disney] Créer de la BD Disney française ne subit donc pas de blocage «philosophique» de la part de Burbank mais bien «technico-juridique» ?

[Jacques Glénat] C’est exactement ça. Il est évident aussi que n’importe quel auteur qui voudra reprendre des personnages Disney devra en respecter la bible et devra se soumettre aux approbations des détenteurs des droits et également de mon propre garde-fou. J’ai une anecdote parlante à ce sujet : montrant quelques planches d’essais françaises, on m’a gentiment fait remarquer, alors que Minnie sortait au petit matin de la maison de Mickey pour aller faire des courses, que Minnie n’habitait pas chez Mickey !!!
Bref, tout cela, encore une fois n’est pas facile. D’ailleurs, cela fait que je ne proposerai pas ce travail d’écriture et de dessin à n’importe qui : je le proposerai à des gens dont je sens bien qu’ils ont la fibre pour le faire et qu'ils maitrisent l’univers concerné, afin de passer tous les contrôles divers et variés qui nous attendent. Quitte à me lancer, c’est pour aboutir : je veux créer un style « Disney français », comme il en existe un américain, un italien ou un nordique.

Les 1ers volumes de la collection "W.I.T.C.H."

[Chronique Disney] Et comment vous le voyez ce style Disney français ?

[Jacques Glénat] Je ne le vois pas comme Marin ou tous ceux qui ont travaillé dans le Journal de Mickey… Je rêve d’épopées, d’histoires fouillées, d’aventures… En faisant intervenir une foultitude de personnages. Par exemple, toute la galerie des personnages secondaires des univers respectifs devra être de la partie avec, pourquoi pas, des clins d’œil de Donaldville à Mickeyville et vice versa…

[Chronique Disney] Trouve-t-on facilement en France des auteurs prêts à se mettre à disposition de Mickey et Donald ?

[Jacques Glénat] Oui ! Sans vrai problème d'ailleurs. Il faut savoir que, déjà, 30% des auteurs en France ont été éduqués à Disney. 10% ont travaillé pour Disney que cela soit pour le dessin animé, la pub ou la création diverse et variée… Donc, au contraire, quand vous leur demandez s’ils veulent faire des planches inédites de Mickey ou Donald, leur réaction première est l’étonnement. Personne n’imagine en fait que cela soit possible ! Dès lors, cela les fait rêver et ils ont tous, peu ou prou, envie de faire ça ! Je vous parlais de W.I.T.C.H. tout à l’heure : et bien, c’est fait par Barbucci, un grand dessinateur Disney qui rêve de reprendre Donald… Sait-on jamais !

[Chronique Disney] Walt Disney a très rapidement passé la main à d’autres artistes en leur confiant toujours ses personnages pour qu’ils continuent d’exister après lui. Cet état d’esprit ne va pas de soi dans la BD franco-belge ? En votre qualité d’éminent spécialiste, d’où vient ce blocage d’après vous et qu'en pensez-vous ?

[Jacques Glénat] Walt Disney était un découvreur, un dénicheur, un explorateur. Quand il avait la sensation d’avoir fait le tour de quelque chose, il la confiait à d’autres. C’était donc naturel pour lui de passer à autre chose, tout en conservant toutefois - et c'est bien normal - la main mise sur ses créations. Il est toujours resté le patron. Mais, son rythme créatif fait que, sans cesse, il voulait passer à autres choses. C’est plus dur pour un artiste français. Prenez Uderzo par exemple, il a vécu avec le seul Astérix pendant quasiment toute sa vie et a livré 34 albums. On peut comprendre qu’il ait du mal à vouloir le confier, à couper le cordon après avoir vécu tout ça.
Ensuite, l’état d’esprit anglo-saxon en ces matières n’est pas le même que le français. Le mot "Auteur" est dix-mille fois plus respecté en France et en Europe que n’importe où ailleurs. Mais, bon, sur le fait de confier la destinée de ses personnages ou créations, ça change peu à peu en France. Et c’est plutôt de bon aloi.


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