La Belle et la Bête à Mogador
Un Pari Gagné d'Avance ?

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Publié le 22 septembre 2013

Ce sera sans doute l'un des évènements culturels de la fin d'année. La Belle et la bête, comédie musicale basée sur le classique des Walt Disney Animation Studios pose ses valises à Paris pour une durée minimum de neuf mois, à Mogador, à partir du 24 octobre (les réservations sont d’ores et déjà ouvertes). Derrière le projet, Stage Entertainment et Disney unissent une fois de plus leurs talents créatifs pour proposer ce spectacle encore inédit en version française. Joué pour la première fois à Broadway en 1994, il aura, en effet, fallu attendre 19 ans (et déjà quelques adaptations partout en Europe) pour voir Belle, Lumière et leurs amis fouler les planches de l’hexagone. Présentés à la salle Gaveau le 2 juillet dernier en compagnie du compositeur Alan Menken et devant un parterre de journalistes et passionnés (dont Chronique Disney), les extraits du show-case semblent avoir conquis les spectateurs d'alors. Le pari du succès est ainsi déjà sur toutes les lèvres des connaisseurs du genre et des fans Disney en particulier...

L’engouement sera-t-il pour autant le même auprès du grand public et des familles ? Et bien, quitte à devoir calmer l'ardeur de certains : c'est loin d'être gagné d'avance ! C'est d’autant plus délicat que l’arrivée de La Belle et la Bête a la lourde tache de faire oublier le succès en demi-teinte de Sister Act (autre musical de Broadway qui n’a tenu l’affiche qu’une petite année) et l’abandon en dernière minute du projet Mary Poppins. La surprise de son arrivée, si elle est de taille, sonne déjà forcément comme un plan B, déployé en dernière minute par Stage Entertainment allié pour la circonstance à Disney France, avec la volonté intacte de reproduire le succès du (Le) Roi Lion, autre film d’animation Disney des années quatre-vingt-dix, qui, porté sur scène fit les beaux jours du théâtre Mogador pendant plus de trois ans.

Sister Act, malgré la participation là aussi d’Alan Menken, n’a en effet pas véritablement rencontré son public à Paris. En dépit de très bonnes critiques, le spectacle finit par brader ses places pour boucler sa première (et seule) année d’exploitation. Le rideau tombe définitivement le 30 juin dernier ; Stage Entertainment étant seul maitre à bord sur ce musical basé sur le film initialement produit par Touchstone Pictures, filiale de The Walt Disney Company.

Annoncé comme son successeur, Mary Poppins, réussite incontestée à Londres et à New-York, ne verra finalement pas le jour à Paris. Laurent Bentata, PDG de Stage Entertainment annonce, il est vrai, début février que les castings, étalés sur plusieurs mois, en France et même au Québec, n’auraient pas permis de trouver les rôles titres de la nounou, Mary, et du ramoneur, Bert. Est-ce là la seule raison ? Difficile d’être catégorique mais d’officieux sondages auraient mis du plomb dans l’aile au projet : les panels testés ne manifestant aucun enthousiasme à l’arrivée en France sur scène de Mary Poppins là où celui de La Belle et la Bête enregistrait de jolis scores. L’idée est alors de repousser la décision et de prolonger Sister Act au moins jusqu’à la fin de l’année. Cependant, à la surprise générale, la production revient sur cette déclaration quelques semaines plus tard pour annoncer la création de La Belle et la Bête, en lieu et place des nonnes disco de Whoopi Goldberg. Dès lors, la machine marketing se déploie progressivement : le spectacle s’affiche dans le métro parisien et le site officiel est mis en ligne. Si aucun faux pas n’est à noter jusqu’à aujourd’hui, il est légitime de se demander si le choix d’une campagne communicationnel aussi sobre à l’instar du Roi Lion, est adapté à l’évènement.

En 2007, le seul titre du dessin animé éponyme et du logo Disney apposé sur des affiches avait, il est vrai, réussi à faire vendre à tour de bras des tickets pour le spectacle. Il faut dire que Le Roi Lion est considéré comme l’un des films d’animations les plus populaires toutes générations confondues et reste le 3ème plus gros succès de l’empire Disney. Surtout, il avait le mérite de plaire à une audience familiale très large, évitant l’étiquette de film de « princesse » destiné aux petites filles. Sur ce point, La Belle et la Bête part à l'évidence avec quelques aprioris, surtout en France où la culture du musical reste un net cran au dessous de celle des voisins outre-manche et outre-Atlantique. Au rythme de sept représentations par semaine, il va donc falloir réussir à faire déplacer une population hétérogène pour qui La Belle et la Bête reste un conte de fée Disney sur fond d’histoire d’amour entre une femme prisonnière et un prince ensorcelé. Mais alors quid des jeunes garçons et des adultes ?

Les communicants français, conscients de cette image potentiellement réductrice et handicapante, adoptent tout de go la solution trouvée par leurs homologues anglo-saxons. Ils optent pour une affiche qui gomme le coté « girly » : très sobre, à dominante noire, elle présente, en effet, les contours du buste majestueux de la Bête tenant la rose enchantée, l’un des symboles du long-métrage. Le titre, rouge flamboyant, est lui accompagné d’une accroche « le mythe s’installe à Mogador », volontairement pompante et à double lecture. Pour les plus jeunes, le mythe fait évidemment référence au film des Walt Disney Animation Studios sorti en 1991 ; les plus âgés, parents ou grands-parents, pourront eux y voir un clin d’œil implicite au conte original, puis à son adaptation cinématographique la plus célèbre, le film de Jean Cocteau avec Jean Marais et Josette Day sorti en 1946 et considéré depuis comme un classique du 7ème art.

Le public français, déjà réputé particulièrement difficile, présente également la particularité de prendre connaissance des chansons avant de se décider d’aller les écouter sur scène. C’est même l'une des spécificités du pays ! Et il ne faut alors commettre aucun impair dans le processus de conquête. Si Mamma Mia, dont les chansons du groupe Abba sont légendaires, n’as pas eu à craindre de rejet ; l’album du (Le) Roi Lion à Mogador, soutenu par les singles et clips Il Vit en Toi et Quand Soudain l’Amour est Là s’est planté dans les bacs, le public ne reconnaissant pas les ritournelles. Echec également pour le single Fabuleuse, Baby de Sister Act qui n’est jamais parvenu à tourner en radio. C’est donc sur ce terrain là que La Belle et la Bête doit apprendre à tirer son épingle du jeu ! C’est d’autant plus aisé que les paroles des chansons ne seront, cette fois-ci, pas modifiées et que les titres mythiques sont dans toutes les mémoires. Cependant, à la mi-septembre, force est de constater qu'aucun grand média ne s'est pour l'instant intéressé aux titres du spectacle et pour cause : aucun n'a été dévoilé ! Accentuer la visibilité du projet au delà des cercles de fans Disney et amateurs de Musicals de Broadway semble donc toujours compliqué pour le moment. Il serait pourtant astucieux de jouer la carte du souvenir en remettant au gout du jour le très célèbre et oscarisé Histoire Eternelle, chanté en version originale par Céline Dion et repris en version française par Charles Aznavour et Liane Foly, puis plus tard par Patrick Fiori et Julie Zenatti...

Autre exigence de la mouture hexagonale, beaucoup attendent une version modernisée et une mise en scène réactualisée, qui, au delà du bénéfice pour le spectateur, permettrait au spectacle de mieux affronter la concurrence toute spécifique à Paris faites des deux autres « blockbusters » franco-français qui se jouent, eux dès la rentrée, à quelques encablures de là. En effet, alors que le lancement du (Le) Roi Lion s’est fait sans réel adversaire, La Belle et la Bête va devoir se partager la capitale avec Robin des Bois et la présence au casting de Matt Pokora, capable d’attirer massivement la gente féminine ; et du retour de 1789, les Amants de la Bastille, qui après plus d’un an de tournée et un premier passage au Palais des Sports (Paris XVème) réinvestit la salle à partir du mois de novembre (ce spectacle musical possédant lui aussi une tête d’affiche en la personne de Louis Delort, jeune chanteur de 17 ans rendu célèbre par la première saison de The Voice sur TF1). Les internautes peuvent déjà observer, sur le classement des meilleures ventes de la région parisienne du site Ticketnet, que le spectacle Robin des Bois arrive en tête, suivi à la deuxième place par 1789, les Amants de la Bastille ; La Belle et la Bête n'étant pour le moment qu'en cinquième position...

Les fans Disney doivent donc en prendre absolument conscience : La Belle et la Bête à Mogador est un pari bien engagé mais n’est pas, pour autant, un pari gagné d’avance !
L'adaptation dans la langue de Molière se doit tout à la fois, d'être à la hauteur des standards de qualité des Musicals Disney (y compris visuellement) tandis que sa distribution, prometteuse, (elle se compose de plusieurs anciens artistes de Stage Entertainment et d’habitués de la scène parisienne) doit convaincre de sa prestation : elle doit aussi faire la différence face à une concurrence franco-française particulièrement féroce cette saison...Car, finalement, au delà des attentes et de la frilosité du grand public français (les fans et les professionnels semblent eux déjà convaincus), c’est bien le bouche-à-oreille allié à la qualité intrinsèque du spectacle qui fera de ce prochain musical un véritable triomphe !

La Belle et la Bête est un investissement majeur pour Stage Entertainment et Disney France mais aussi pour l’industrie du spectacle en France : il a la lourde tache de confirmer le poids des productions Disney dans le paysage scénique et artistique français tout en démontrant que Le Roi Lion n’était pas la seule, grande et belle réussite au compteur...

La réponse dans quelques semaines...