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Les Studios Disney et le Tabagisme

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Publié le 30 mai 2014

Aujourd'hui, dans un large mouvement engagé depuis une vingtaine d'années, le tabac est banni à la télévision et de moins en moins présent au cinéma. Gentils ou vilains, ils sont rare désormais les personnages qui fument : la cigarette est implacablement proscrite ! Elle est devenue un absolu objet tabou. Disney bien évidemment n'échappe pas à la règle, plus encore depuis 2007, année au cours de laquelle Bob Iger, PDG de The Walt Disney Company promet devant le Congrès américain que Walt Disney Studios Entertainment expurgera le tabac de tous les films sortant sous son label et, pour les œuvres préexistantes, rajoutera un avertissement sur les dangers de fumer. Cette décision éminemment volontariste intervient, en réalité, trois mois après que la puissante Motion Picture Association of America ait indiqué commencer à réfléchir à une éventuelle interdiction d'accès au jeune public des films montrant des personnages fumeurs. Il n'empêche ! Disney devient donc le premier studio de cinéma à mener une politique anti-tabac de grande envergure. Et, au regard de son histoire, ce n'était pas si évident que cela ! Dans le patrimoine audiovisuel de The Walt Disney Company, le tabac est en effet omniprésent, à commencer chez son créateur lui-même, Walt Disney, qui en sera d'ailleurs une victime directe.

Walt Disney commence à goûter ses premières cigarettes en France, lorsqu'il est ambulancier pendant la Première Guerre Mondiale. Il faut dire qu'à ce moment-là, le geste est quasiment encouragé par l'Etat-Major, soucieux du moral des troupes : tous les soldats fument, en effet, pour couvrir l'odeur de la mort. Plus tard, quand il devient directeur de son propre studio, les Disney Studios Brothers, Walt Disney prend des airs de vraie caricature du producteur de cinéma type, toujours un cigare ou une cigarette au bec.

Walt Disney était donc indéniablement un gros fumeur (cigarette ou pipe) et fumait environ l'équivalent de trois paquets par jour. Cela lui a développé une toux incessante, signal d'alarme de ses employés qui l'entendaient ainsi venir depuis le couloir. Cela lui a également coûté de laisser sa place à Jim McDonald pour doubler la voix de Mickey : il ne parvenait plus à faire le timbre fluet tant connu ; sa dernière contribution étant pour Coquin de Printemps et bien plus tard, de façons anecdotiques, pour quelques séquences de présentation du Mickey Mouse Club.

Conséquence direct de son tabagisme, Walt Disney meurt, relativement jeune, à l'âge de 65 ans d'un cancer du poumon quelques semaines après avoir été diagnostiqué...

Compte tenu du contexte de grande tolérance à son égard - venue de la mode savamment orchestrée par l'industrie qui le commercialise - le tabac a toujours été présent dans les productions cinématographiques de Disney. Il apparait ainsi, sous différentes formes, comme un accessoire incontournable de la mise en scène. Si sa présence est généralisée dans le catalogue, il est intéressant de se focaliser sur les personnages animés et certains films lives emblématiques des labels de Mickey.

Déjà et contrairement à un apriori largement répandu, ce ne sont pas que les « méchants » qui fument dans les Disney : ils ne représentent, en effet, que les deux tiers des fumeurs. Pire encore, ce sont parfois des enfants qui utilisent du tabac. Autre élément notable, mais à décharge celui-là,  les personnages secondaires fument plus que les héros des films.

Il faut dire que depuis le début de l'animation, le tabac dispose d'une place privilégiée dans les cartoons alors même qu'il est un format de divertissement qui attire essentiellement les enfants ou comme aimait à le dire Walt Disney, « l'enfant qui sommeille chez l'adulte ». Plusieurs types de tabac sont ainsi représentés dans les dessins animés selon leur époque de diffusion avec chaque fois une signification assise sur un contexte culturel et historique.


Les années 1940 apparaissent ainsi comme les années cigares, probablement en raison de la production de Pinocchio qui est le film de Disney qui en présente le plus. Grand Coquin et Gédéon fument, il est vrai, à tour de bras pour fêter les pièces obtenues de Stromboli après la revente du pantin ou des enfants ; Crapule et Pinocchio passant même leur temps à fumer des cigares dans l'Île aux Plaisirs ! De façon générale, les cigares sont consommés par des personnages puissants à l'exemple de Pat Hibulaire ou plus tard Hadès ; riches à l'image de Don Diego de la Vega dans Zorro et Sykes dans Oliver & Compagnie où Tito va jusqu'à déclarer en humant un cigare : « Mmm si c'est vraiment ça la fortune, je suis pour la fortune éternelle ! » ;  ou encore, en leader d'un groupe comme Jim le corbeau, chef du gang des corbeaux dans Dumbo ou Smarty, leader des belettes dans Qui Veut la Peau de Roger Rabbit. Les fumeurs de cigares s'en servent également pour fêter leur réussite comme le renard dans Petit Poulet se félicitant d'avoir berné tous les habitants du poulailler ; le Roi et le Grand Duc dans Cendrillon fêtant le futur mariage du prince ; Edgar croyant avoir tué les chats de sa maîtresse dans Les Aristochats ou enfin, Jasper après avoir capturé tous les dalmatiens réclamés par Cruella dans Les 101 Dalmatiens...


Dans les années 1950 à 1980, le cigare cède peu à peu sa place à la pipe. Les personnages qui l'utilisent sont alors plus sages et plus réfléchis tel Basil à l'instar de son modèle Sherlock Holmes ; et plus doux mais aussi plus âgés, à l'exemple de Merlin l'enchanteur ; le Dodo, le donneur de conseil du Pays des Merveilles ; Baltus Van Tassel, l'un des fermiers riches de la Vallée Endormie ; Roger, Mr. Banks ou le pompeux Grimsby...


La cigarette est, quant à elle, plutôt associée aux personnages indépendants, charmeurs, intelligents et vifs d'esprit... Rien d'étonnant dès lors à voir une fameuse souris l'utiliser. Et oui ! Mickey Mouse a goûté à la cigarette une seule fois, dans le cartoon Mickey Gaucho, sa deuxième apparition sur les écrans, et délicieux clin d'œil du personnage envers son créateur Walt Disney. Fort heureusement, devenu ambassadeur de sa compagnie, Mickey ne touchera jamais plus une clope et échappera ainsi finalement au principal défaut de son papa...  L'honneur est donc sauf,  car bien sûr, les autres consommateurs de cigarettes sont plutôt tous des voyous comme c'est le cas de l'insecte dans Woodland Café ou des souris et rats qui squattent le bar où Basil se fond dans Basil, Détective Privé. D'autres personnages, le plus souvent en quête de respectabilité, usent - et abusent - du  porte-cigarette à l'exemple de Cruella d'Enfer, de Ratigan, et du Capitaine Crochet ; Edna Mode se donnant elle juste des airs de diva... Qui Veut la Peau de Roger Rabbit, vrai polar, réunit, quant à lui, quasiment tous les archétypes des vices de l'homme et, bien-sûr, le tabac : Eddie Vaillant, le personnage humain, éminemment terre à terre, est ainsi accro à l'alcool et à la cigarette, n'hésitant pas à réclamer une clope à des jeunes du coin. Pire encore, Baby Herman  n'est autre qu'un bébé obsédé qui fume un gros cigare tandis que Wheezy, une belette, est le toon Disney littéralement accro à la nicotine, avec toujours une cigarette au bec, les dents jaunes, les ongles sales, et des tas de paquets rangés sous ses vêtements. Egalement personnage addicte à la cigarette et dernière fumeuse des films Walt Disney Animation Studios : Madame Placard, la standardiste stéréotypée des années 20 aux mégots omniprésents et cendriers débordants...


Autre produit du tabagisme bien plus rare dans les films Disney puisqu'il n'apparaît que dans un seul long métrage d'animation : le narguilé ! Il est, en effet, utilisé par la chenille dans Alice aux Pays des Merveilles et permet à son utilisateur de transformer sa fumée en une lettre ou en une forme (un crocodile par exemple) : bien des critiques se sont demandées, depuis, quel genre de « tabac » renfermait ce narguilé...

Le tabac peut s'inscrire aussi dans un contexte précis : Cruella et Crochet allument ainsi cigarette sur cigarette en élaborant des plans machiavéliques ; Peter Pan fume lui le calumet de la paix avec le chef des Indiens et le génie d'Aladdin se déguise en serveur français avec la stéréotypée cigarette à la bouche. Il peut également faire office de gag comme Gustave le Géant dans Le Brave Petit Tailleur qui fume une meule de foin roulée en cigare dans lequel le pauvre Mickey se retrouve coincé (une scène semblable se reproduit d'ailleurs dans Mickey au Pays des Géants avec toujours Mickey face à un géant).  Autre exemple d'utilisation du tabac : la punition ! De façon démoniaque, Donald, dans une séquence controversée du cartoon Pile ou Farces, impose par exemple à ses neveux de fumer des dizaines de cigares jusqu'au dégout. Mais c'est ici l'arbre qui cache la forêt car le tabac est rarement accompagné de messages négatifs ou d'avertissement sur ses effets secondaires. Au contraire, il est toujours présenté comme acceptable dans la société. Les quelques contre-exemples se retrouvent dans Pinocchio où le pantin prend une longue bouffée et remarque qu'elle contribue à le transformer en âne et le rendre malade ; dans Peter Pan, quand Wendy se bouche le nez, repoussant le calumet de la paix et... le faisant passer à un enfant assis à côté d'elle ; dans Oliver & Compagnie, Sykes incommode Fagin en lui soufflant sa fumée au visage ; dans Basil, Detective Privé, Watson trouve honteux le fait que des clients lui fument au visage dans un bar malfamé ; dans Les 101 Dalmatiens avec le nuage vert nauséabond qui accompagne Cruella ou, enfin, l'air dégouté d'Horace qui découvre du tabac provenant du cigare de Jasper dans son sandwich.


Le rapport au tabac dans la société a ensuite rapidement évolué. En 1981, l'animateur de cartoon John Ewing, qui a notamment travaillé sur La Belle au Bois Dormant, Merlin l'Enchanteur ou encore Le Livre de La Jungle, réalise ainsi un court-métrage d'animation pour Disney Educational Media Company sur ses méfaits : Smoking : The Choice is Yours. L'essai avait d'ailleurs déjà été tenté en 1951 avec le cartoon Défense de Fumer avec Dingo, sous le nom de George Geef (l'américain moyen), essayant d'arrêter de fumer et testant plusieurs méthodes ; ce cartoon (finalement pro-tabac) étant tenu à l'écart des émissions de télévision. Il n'a été, il est vrai, inclus que dix ans plus tard comme l'un des dessins animés présentés dans Goofy's Salute to Father de l'émission Walt Disney's Wonderful World of Color, avec une fin modifiée. Après avoir subi l'explosion d'un cigare piégé, Dingo jure désormais d'arrêter de fumer pour de bon !

De plus en plus d'études scientifiques commanditées par l'Organisation Mondiale de la Santé sont ensuite apparues prouvant les effets néfastes du tabac sur la santé publique et sa responsabilité dans le décès de six millions de personnes par an dans le monde : il provoque ainsi des maladies cardio-vasculaires et respiratoires et est à l'origine de bon nombre de cancers... Une étude menée par l'American Academy of Pediatrics démontre parallèlement que les enfants voyant leurs personnages favoris fumer tout en restant cools entrainent un réflexe d'imitation et d'incitation à la cigarette ; les chercheurs ayant calculé que l'exposition au tabac dans les films étant responsable à 35% de l'initiation au tabagisme. Les Studios Disney ne pouvaient donc plus se tenir à l'écart du sujet : devenus proactifs dans la lutte contre la cigarette, ils prennent des décisions fortes. Pour les films déjà existants, ses labels mettent en place un avertissement mettant en garde le téléspectateur sur les risques liés au tabac. Des compilations d'images de Pinocchio ou des (Les) 101 Dalmatiens sont également réalisées pour montrer les effets nocifs de la nicotine avec l'aide de l'American Legacy Foundation, organisme dédié à la prévention du tabagisme notamment chez les adolescents qui avait, par exemple, constaté que 90% des films réalisés comportaient une scène avec une cigarette, et que parmi eux, les trois-quarts étaient tout public...

L'entreprise va également jusqu'à renier son patrimoine : les ressorties DVD faisant l'objet de quelques censures. Pecos Bill remplace par exemple sa cigarette à l'écran au profit d'une brindille copiant ainsi Lucky Luke qui, dès 1983 à la faveur de son arrivée sur le petit écran, a échangé sa cigarette contre un brin d'herbe. José Carioca se voit aussi privé de cigare lors de sa réapparition dans Disney Tous en Boîte en 2001. Pareil pour le segment Dingo en Argentine du film Saludos Amigos où la scène où Dingo fume a été purement et simplement supprimée.

La politique anti-tabac de Disney va donc loin. Elle s'est par exemple appliquée à L'Ombre de Mary - La Promesse de Walt Disney, où Walt Disney, contrairement à la réalité, apparait presque non-fumeur, sachant que la seule demande émise par le studio au réalisateur était « Pas de Fumée » ; seule une petite référence subtile est donc de mise, Walt mettant sa cigarette directement dans le cendrier sans l'avoir fumée à l'écran et sans fumée qui s'échappe.

Les resorts Disney ne sont pas en reste et appliquent également une politique anti-tabac de grande ampleur, les restaurants des parcs étant devenus par exemple en France des endroits non-fumeurs bien avant que la loi l'exige...

Accepter son patrimoine et ses errances d'une part et d'autre part, ne pas reproduire les fautes du passé : tel est le défi que relève dignement The Walt Disney Company dans la lutte contre le tabagisme. Une vraie démarche citoyenne !