À la Conquête de l'Espace
L'écran titre
Titre original :
Man in Space
Production :
Walt Disney Television
Date de sortie USA :
Le 9 mars 1955
Genre :
Animation 2D / Film "Live"
Date de sortie cinéma :
Le 18 juillet 1956
Réalisation :
Ward Kimball
Durée :
51 minutes

Le synopsis

Ce court métrage met en vedette les scientifiques Willy Ley, Heinz Haber et Dr Wernher von Braun pour vulgariser les défis de la conquête spatiale : de l'histoire des fusées à l'effet de l’apesanteur sur le corps humain en passant par la simulation du premier vol habité dans l'espace.

La critique

rédigée par
★★★★

Si tout le monde sait que Walt Disney est "Le" grand précurseur du film d'animation qu’il a élevé au rang d'art à part entière, beaucoup ignorent qu'il est aussi à l'origine de la popularisation des documentaires animaliers auprès du grand public. Et moins de personnes encore savent que Walt Disney est également un petit peu à l'origine du programme spatial américain, et donc indirectement, des voyages de l'Homme dans l'espace. En France, ce dernier aspect est carrément ignoré, tant les spectateurs de l’Hexagone connaissent peu ou pas À la Conquête de l'Espace, une œuvre pourtant pierre angulaire de l'histoire audiovisuelle de Disney mais aussi de l'Histoire avec un grand H...

Dès lors, un retour en contexte est nécessaire ! Walt Disney, en parfait précurseur, a vite compris tout l'intérêt du média télévision pour soutenir la réalisation de son parc à thèmes Disneyland dans le but d'en assurer ainsi le succès populaire. Il se décide, en effet, à présenter une série hebdomadaire dénommée Disneyland en revisitant les différents mondes du parc. En bon maître de cérémonie, (et véritable VRP !), il enchante ainsi l'Amérique chaque semaine dans une émission qui reprend sans détour les quatre thèmes du parc : de Fantasyland, plongeant le visiteur dans l'univers de ses films d'animation et cartoons, à Adventureland, reprenant des documentaires animaliers ou géographiques (True Life Adventures, People and Places) ; en passant par Frontierland, basé sur des séries "western" (Davy Crockett) sans oublier Tomorrowland, invitant au voyage dans le futur et l'espace.

Walt Disney est ainsi un homme à la fois grand visionnaire et fervent optimiste sur le devenir de l'humanité. Passionné de technologies, il a d'ailleurs toujours été à la pointe de la technique de l'animation. N'est-il pas le premier à avoir "osé" un long métrage d'animation ? Il n’est d'ailleurs pas en reste pour le passage du muet au son dans ses cartoons, l'utilisation de la couleur ou l'emploi de la caméra multiplane... Le parc Disneyland se doit, également, dans son esprit, de représenter plus encore tout ce qui le fascine. Rien d'étonnant dans ces conditions qu'une part entière du site, totalement inédite et révolutionnaire pour l'époque (1950), soit consacrée à sa vision du futur. Si, avant lui, l'avancée des technologies avait permis le développement de la science-fiction, personne n'avait, il est vrai, jusqu’à lui, osé se projeter, grandeur nature, dans le futur. Le succès est alors à la hauteur de l'ambition : immense et généreux.


Ward Kimball

Une plongée dans les archives et autres coffres du studio permet sans mal aux équipes de Walt Disney de « remplir » les séquences consacrées à Fantasyland et Adventureland dans son émission de télévision Disneyland. Les deux autres lands sont, eux, bien plus délicats à couvrir. Frontierland ne donne pourtant pas trop de fil à retordre, si ce n’est qu’il convient de produire de l’inédit pour le traiter. Tomorrowland, en revanche, est un vrai casse-tête. A l'époque, dans les années 50 donc, le but de Tomorrowland est, en effet, de présenter ce que sera le futur de l’Homme... Rien à voir avec ce que le land est devenu à partir des années 90 : il a changé, il est vrai, d’ objet en présentant un futur qui ne sera pas (sans parler du Discoveryland du parc français qui présente, lui, le futur vu par les visionnaires du 19ème siècle !).
Difficultés aidantes, les émissions produites à l’époque du show Disneyland sur Tomorrowland se comptent sur les doigts d'une main. Il faut dire qu'il est extrêmement difficile de parler du futur, tant le risque de se tromper est grand. Conscient de l’enjeu, Walt Disney fait donc appel à Ward Kimball, l'un des Neuf Vieux Monsieur, en lui confiant la lourde tâche de s'imprégner des éléments scientifiques disponibles alors et de les transmettre au mieux aux téléspectateurs. Son collaborateur prend le défi à bras le corps, et y met, pour y parvenir, tout son génie de l’animation et son humour si particulier.


Willy Ley

Au cours de ses recherches préparatoires pour l’émission, Ward Kimball tombe sur une coupure de presse du magazine Collier's, datée du 22 mars 1952, qui reprend des articles de Wernher von Braun, Willy Ley et Heinz Haber.
Pionnier de l'astronautique dans les années 1930, Wernher von Braun se met, peu glorieusement, au service du régime nazi pour poursuivre ses recherches. Il joue ainsi un rôle majeur dans la conception et la réalisation du V2, premier missile balistique utilisé vers la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Récupéré après la défaite allemande avec d'autres scientifiques allemands de premier plan par les forces américaines dans le cadre de l'opération Paperclip, il change d’étendard et développe les principaux missiles balistiques de l'armée américaine. Lorsque la course à l'espace est lancée, il devient logiquement l'un des principaux responsables de l'agence spatiale américaine (NASA) et, à ce titre, conduit le projet de la fusée Saturn V, lanceur des missions lunaires du programme Apollo.
Willy Ley est, quant à lui, un auteur scientifique américain d'origine allemande. Il est l’un des pionniers de la conquête spatiale, et a notamment aidé à rendre les fusées et les vols spatiaux populaires, dans son pays natal comme aux États-Unis. Le cratère Ley sur la face cachée de la Lune est ainsi baptisé en son honneur ! Son livre Rockets - the Future of Travel Beyond the Stratosphere est sans aucune doute son plus fameux. Il y décrit les premières fusées de la VFR ainsi que des projets plus futuristes visant à atteindre la Lune avec un engin à trois étages « haut du tiers de l'Empire State Building », estimation très proche de ce que sera, en fait, Saturn V, vingt ans plus tard.
Heinz Haber est, enfin, un auteur scientifique américain d'origine allemande. Il est à l'origine de travaux sur les effets du vide et des poussées de fusée sur les corps humains. Il devient également consultant scientifique au Walt Disney Studios, participe en plus des trois programmes spatiaux à l’écriture d’un livre et présente une émission, Our Friend The Atom, sur les bienfaits du nucléaire civile.
Walt Disney demande donc à ces trois spécialistes aux parcours disparates d'être des consultants pour son studio afin de vulgariser leurs théories dans les séquences Tomorrowland de Disneyland. Le Papa de Mickey réalise en cela un joli coup tant ces hommes sont clairement en avance sur leur temps et présentent des thèses qui, à l'époque, sont certes de la science-fiction mais se confirmeront par la suite... Cet état de fait est résumé en une formule par Walt Disney lui-même qui nomme judicieusement « science-factual » «(science des faits) leur démarche...


Heinz Haber

À la Conquête de l'Espace est pour, toutes ces raisons, un document exceptionnel car il démontre, de la plus belle des manières, le talent inné de Walt Disney pour vulgariser les exposés tout en donnant une bonne part de divertissement. C’est d’autant plus bluffant que le moyen-métrage expose des principes qui ne sont alors que des idées ou des hypothèses mais qui s'avèreront, des années plus tard, vraies !


Wernher von Braun

L'émission se divise en cinq parties.
La première est une brève présentation des artistes de Disney. Après l’introduction de Walt Disney, Ward Kimball prend la parole et fait une rétrospective rapide de la conception de la conquête de l'espace dans la science mais aussi dans l'imaginaire. Il en profite pour rendre hommage à deux génies français : Jules Verne avec son fameux roman De la Terre à la Lune et l'idée de la Columbiad, canon servant à envoyer des hommes sur la lune (l'idée sera d'ailleurs reprise bien des années plus tard dans la version parisienne de Space Mountain) ; et Georges Méliès, en reprenant là des images de son fameux Le Voyage dans la Lune.

Après cela, Willy Ley explique le principe physique des fusées, puis spécifiquement des fusées à étages et de la mise en orbite. Ensuite, c’est au tour d’Heinz Haber de se charger de présenter les effets de l'apesanteur et de la poussée du décollage sur le corps humain quand, dans une nouvelle séquence, Wernher von Braun expose lui son idée de fusée à quatre étages pour aller dans l'espace. Le moyen-métrage se termine enfin par une séquence en animation minimaliste mais réaliste du lancement d’une fusée habitée, puis d’un séjour dans l'espace des cosmonautes avant un retour sur Terre...

Tout ceci peut paraitre assurément austère. Pourtant comme Walt Disney et Ward Kimball ont truffé le moyen-métrage d'une animation stylisée et souvent comique, sa découverte est tout à fait divertissante. L'animation est d’ailleurs typique des années 50. Ainsi, quand Heinz Haber disserte sur les effets physiques, un petit bonhomme animé fumant le cigare et buvant un martini se retrouve à l’écran dans des situations plus improbables les unes que les autres, tel un cobaye pour la science...

Preuve de sa pertinence, le succès de cette séquence sur Tomorrowland est si important que l'épisode se voit rediffusé le 15 juin de la même année puis encore une fois, deux mois plus tard, le 7 septembre 1955. Un comics de 32 pages écrit par Don Christensen et dessiné par Tony Sgroi est même édité en 1956 sous le titre de Walt Disney’s Man in Space (Dell Four Color 716). Enfin, une version abrégée à 33 minutes est proposée au cinéma en première partie de Davy Crockett et les Pirates de la Rivière, le 18 juillet 1956. Cette version finit de conquérir le cœur du public américain car elle est, en plus, diffusée pour la première fois, en couleur. Bien qu'ABC émettait strictement en noir-et-blanc, Walt Disney filmait, en effet, toutes ses émissions en couleur, persuadé qu'il pourrait le moment venu faire un retour sur investissement. Preuve, une fois de plus, de son flair inégalé dans la recherche de la qualité et la maitrise des outils à sa disposition ! C'est logiquement la version cinéma qui est proposée en salles à l'international, notamment en France ; son passage au grand écran lui permettant  même d'être nominé pour l'Oscar du Meilleur Court-métrage Documentaire (Il s’incline néanmoins face à The True Story of the Civil War). L'épisode sera rediffusé une dernière fois le 18 septembre 1959 tandis qu'un extrait est édité en 16mm en 1964, à destination des écoles, sous le titre All About Weightlessness.

Walt Disney a-t-il joué un rôle dans le programme de conquête spatiale américain ?
Certes, c’est Wernher von Braun qui est clairement à l'origine du programme Apollo de la NASA ; mais il est tout aussi clair que l'impact qu'a eu, sur l'inconscient américain de l'époque, À la Conquête de l'Espace a facilité grandement la validation de ses budgets ! Particulièrement réussi, et fort habile dans sa présentation, le moyen-métrage a, en effet, même eu les honneurs d'un visionnage par le Président Eisenhower qui en transmet, en personne, une copie au Pentagone pour appuyer sa volonté de développer le programme spatial us ! La maquette de navette réalisée pour l’opus est en outre très vite exposée au Musée de l'Espace de Washington !

Peu de temps après, à partir de 1957 jusqu'en 1969, la conquête spatiale devient un enjeu majeur de la guerre froide. Elle est le terrain d’une compétition technologique acharnée entre l’URSS et les États-Unis où chacun tente de démontrer sa supériorité. Débutant en 1957 avec Spoutnik-1, le premier satellite artificiel de l’Histoire, elle a rapidement pour but les vols habités et l’envoi d’un homme sur la Lune. L'atmosphère d'À la Conquête de l'Espace est une belle représentation de cette période, non seulement dans son style (l'animation minimaliste), mais aussi son ambiance (la guerre froide) et son sujet (la conquête spatiale). Pour la petite histoire, de nombreuses années après la diffusion de l'épisode, après les succès du programme spatial américain, Wernher von Braun téléphona à Ward Kimball et lui dit : "Tu as vu, Ward, ils ont suivi notre script !".

À la Conquête de l'Espace est un moyen-métrage peu connu du public français mais assurément une des pépites dont Walt Disney a le secret. De nombreux historiens ont sans aucun doute du mal à l'admettre mais la conquête de l'espace, avec à terme l'homme qui marche sur la lune, doit beaucoup à un producteur de "cartoons" d'Hollywood ! La NASA le reconnait pourtant en consacrant à cet homme tout un article sur son site.

L'équipe du film

1914 • 1983
Compositeur
1913 • 1992
Peintre Décorateur
1901 • 1966
Producteur
1914 • 2002
Réalisateur

L'édition vidéo

Le court-métrage est sorti, en DVD Zone 1, dans le titre de la collection Walt Disney Treasures : Tomorrowland.