Ubbe
Ert Iwerks nait en 1901 à Kansas City dans le Missouri. D'origine
néerlandaise, il américanise son nom au début des années 20 pour le muer en
Ub Iwerks. D'origine modeste, rien ne le prédestine alors à embrasser une
carrière artistique. Contraint dès l'âge de 14 ans à subvenir aux besoins de
sa mère, le jeune Ub délaisse, en effet, vite l'école pour assumer des
petits boulots dans les fermes du Missouri. Il conserve toutefois son goût
pour le dessin et parvient finalement à mettre ses talents au service du
Pesmen-Rubin Commercial Art Studio.

Sa rencontre avec une jeune recrue, Walt Disney, va
changer à jamais son destin. Ils ne tardent pas, il est vrai, à créer
ensemble, en janvier 1920, une société à part partagée, dénommée Iwerks-Disney
Commercial Artists. La tentative est malheureusement un échec cinglant.
L'entreprise vite fermée, le duo rebondit néanmoins en se faisant engager
par la Kansas City Film Ad Company, une société spécialisée dans le
film publicitaire de Kansas City. Ils travaillent ainsi tout deux sur des
animations commerciales primitives à destination des cinémas locaux. En
1922, Walt Disney lance
Laugh-O-Grams,
Inc., dont l'objet est la production de courts métrages animés basés sur les
contes de fées populaires et des histoires pour enfants. Il y embauche son
compagnon de galère, Ub Iwerks. Nouvel échec. En juillet 1923, la deuxième
société de Walt Disney fait, en effet, faillite.
Abattu, ce dernier se décide à migrer pour la Californie,
convaincu que l'avenir du cinéma se trouve dans la cité des anges. S'il
abandonne tout le monde dans un premier temps, il se fera fort de faire
venir à Los Angeles la plupart de ses anciens collaborateurs dont Ub Iwerks,
un fois un contrat ferme signé par son nouveau studio monté conjointement
avec son frère, Roy, le Disney Brothers Studio. Ub Iwerks les rejoint
ainsi, dès octobre 1923, pour travailler sur une nouvelle collection, les
Alice Comedies.
Si la série, mêlant animation et prises de vue réelles, trouve vite son
public, elle s'avère vite trop lourde à produire. Parallèlement, le "tout
animé" proposé par les studios Universal finit par séduire Walt Disney et Ub
Iwerk. Les nouvelles perspectives offertes par l'animation pure signe
logiquement l'arrêt de mort d'Alice Comedies
et donnent naissance à
Oswald, le Lapin Chanceux, qui est,
de fait, leur premier grand succès. Le style de dessin est d'ailleurs déjà
nettement reconnaissable...

En
1928, Walt Disney subit un revers important avec la collection des Oswald, ou plus exactement avec son distributeur de
l'époque, Charles Mintz. Non seulement, il perd les droits sur la série et
le personnage (en réalité, le contrat de distribution est rédigé de telle
manière qu'il ne les a jamais eus !) mais la majorité de son équipe le
lâche, répondant presque, comme un seul homme, aux sirènes du distributeur.
Ub Iwerks reste, lui, fidèle à Walt Disney. Mais le coup est dur. Sans
équipe, sans projet et -presque- sans le sou, le Maître de l'animation en
devenir a indéniablement un genou à terre. Plus personne ne donne cher alors
de la peau de celui qui a refusé de se plier à une règle hollywoodienne qui
semblait immuable à l'époque, plaçant entre les mains du distributeur tous
les pouvoirs. Mais c'est sans compter sur l'exceptionnelle volonté de Walt
Disney. En une nuit, avec l'aide de son ami Ub Iwerks, il dessine les
premiers galbes de
Mickey Mouse,
sans se douter alors qu'ils tenaient là de quoi faire trembler bien plus que
le microcosme cinématographique. Grâce à ces nouvelles courbes, l'animation
prend, en effet, un nouveau tournant. Walt Disney invente ainsi la
personnalité de la célèbre souris et lui donne sa voix tandis qu'Ub Iwerks
la dessine et l'anime dans les trois premiers films, au rythme effréné de
plusieurs centaines de dessins réalisés à la main chaque jour !
La capacité de travail d'Ub Iwerks n'est déjà plus à
démontrer quand il se fait, à nouveau, remarquer pour son travail sur la
nouvelle série de Walt Disney, les
Silly
symphonies, et notamment son tout premier opus,
La Danse Macabre. Né d'une idée folle du compositeur Carl Stalling,
d'associer, de façon synchronisée, une musique à une animation, le projet
est lancé à la
mi-novembre 1928. Il faut, au total, seulement six semaines à Ub Iwerks pour
réaliser à lui seul le premier cartoon qui inaugure ainsi une collection
dont le succès ira grandissant.
Après des années de galère partagées, les premiers succès
et profits portent atteinte curieusement à la grande amitié liant Walt
Disney et Ub Iwerk. Le 21 janvier 1930, ce dernier et Carl Stalling
annoncent même de concert qu'ils quittent la compagnie balbutiante de
Mickey. Les deux sont, il est vrai, débauchés par Pat Powers, l'ancien
distributeur des Mickey
Mouse, le premier se voyant offrir un studio d'animation
et le second un poste de directeur musical. En 1930, Walt Disney a, en
effet, décidé de changer de distributeur abandonnant Pat Powers au profit de
Columbia Pictures, qui offre elle l'avantage de disposer d'une dimension
nationale. Des investisseurs financiers menés par Pat Powers suspectent
alors Ub Iwerks d'être le vrai responsable de la plupart des premiers succès
de Walt Disney. Ils jouent, sans vergogne, sur les relations orageuses des
deux hommes. Ecrasé par l'exubérance et la détermination du papa de Mickey,
l'animateur, grand timide, ne parvient pas, il est vrai, à véritablement
s'imposer. Il s'estime même victime de son patron - et ami - en focalisant
sa rancœur sur le refus qu'oppose Walt Disney à voir, dans les premiers
cartoons, le nom des dessinateurs apparaitre au générique. Il vit
logiquement cette décision comme un déni de reconnaissance artistique. Ub
Iwerk accepte donc ce qu'il avait refusé, deux ans plus tôt, à Charles Mintz
au plus fort de la crise couvrant la perte des droits d'Oswald,
le Lapin Chanceux. Il quitte les studios Disney juste
avant la sortie de The Cactus Kid, le dernier court-métrage de Mickey
Mouse auquel il participe.

L'Iwerks
Studio ouvre donc peu après son départ. Après un passage à vide certain,
l'animation chez Disney se trouve relancée par l'arrivée en son sein de
nouveaux jeunes et talentueux animateurs. Ub Iwerks, lui, semble vouloir
surfer sur son savoir-faire déjà bien installé. Il crée ainsi Flip la
grenouille, un personnage proche de
Mickey Mouse
et d'Oswald,
le Lapin Chanceux. Le style et les scénarii sont, à n'en
pas douter, de simples "copier-coller" des précédentes réalisations d'Iwerks,
signées sous la coupe de Disney. Logiquement, elles ne parviennent pas à
faire de l'ombre à
Mickey Mouse,
dont le succès va grandissant. Distribués par la Metro-Goldwyn-Mayer, la
collection des Flip la grenouille s'arrête en 1933 au bout de
seulement 38 épisodes. Ub Iwerks souhaite rebondir avec une seconde série
Willie Whopper qui se révèle vite un échec cinglant. Stoppé au
bout de seulement 13 épisodes et une petite année, elle provoque le départ
de la MGM qui renonce à distribuer les productions du studio Iwerks, qui se
réfugie, penaud, chez Celebrity Pictures, une société de Pat Powers. Ub
Iwerk lance alors une troisième série sous le nom de ComiColor,
retraçant des histoires classiques comme Jacques et le haricot magique
(1933) ou Le brave petit soldat de plomb (1934). Les
collections sont très stylisées et techniquement novatrices, véhiculant des
messages politiquement engagés et des insinuations d'ordre sexuel, aux
antipodes de la ligne toujours suivie par Walt Disney. Avec elles, le studio
assoit une nouvelle popularité et fait la part belle à des artistes de haut
vol comme Grim Natwick, le créateur de Betty Boop, ou Chuck
Jones, grand réalisateur des Looney Tunes. Nombre de ces
productions accèdent au rang de cartoons cultes. Ub Iwerk ne sent, pourtant,
pas le vent tourner. Les nouvelles attentes du public, qui aspire à plus de
légèreté, lui échappent. La chute est brutale. Les investisseurs se retirent
en 1936 provoquant la fermeture de l'Iwerks Studio. Ub Iwerks se
recase un temps chez Columbia Pictures avant de retourner finalement chez
Disney en 1940 pour devenir le responsable des effets spéciaux.
À la fine pointe de l'innovation, il donne alors à la
firme disneyenne une longueur d'avance technologique. Il est le créateur du
processus de combinaison de prises de vue réelles et d'animation utilisé
dans
Les trois
Caballeros,
Mélodie du Sud et
Mary Poppins.
Il aide à améliorer la caméra multiplane et peaufine l'utilisation de la
Xerox permettant aux animateurs de reproduire directement leurs travaux sur
les celluloïds, et ce, à partir du film
Les 101
dalmatiens. Deux Oscars viennent couronner sa carrière en
tant que technicien hors pair. Alfred Hitchcock fait même appel à lui sur le
film Les Oiseaux pour réaliser l'incrustation des volatiles à
l'écran. Après une carrière bien remplie, il s'éteint le 7 juillet 1971 à
Burbank en Californie.
Leslie Iwerks livre un magnifique témoignage. Au delà
d'un remarquable travail de recherche et d'ordonnancement de documents, elle
révèle Ub Iwerk comme jamais auparavant, laissant pointer, ici ou là, tout
l'amour d'une petite fille pour son grand-père. La qualité du film lui
permet d'ailleurs de se voir ouvrir, une nouvelle fois, les portes des
studios Disney, pour un nouveau documentaire,
Pixar Story,
sorti lui en 2007. Ub Iwerk est un grand nom du cinéma d'animation moderne.
La Walt Disney Company ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui sans son
travail auprès de Walt.