Au Royaume des Singes

Titre original :
Monkey Kingdom
Production :
Disneynature
Date de sortie USA :
Le 17 avril 2015
Genre :
Documentaire
Réalisation :
Mark Linfield
Alastair Fothergill
Musique :
Harry Gregson-Williams
Durée :
81 minutes

Le synopsis

La jungle profonde d’Asie Du Sud au cœur de la forêt humide primaire du Sri Lanka est le théâtre de vie des macaques à toque et de leur organisation sociale excessivement rigide avec les « bien nés » pour lesquels l'existence peut s’avérer belle, la nourriture abondante et la sécurité assurée et tous les autres dont Maya et son nouveau-né pour qui la lutte pour la survie est quotidienne...

La critique

rédigée par
★★★
Publiée le 24 septembre 2015

Disneynature ne change pas une formule qui gagne : celui de la personnification du documentaire animalier. Après Félins, Chimpanzés et Grizzly, le studio à l'iceberg emmène, en effet, le public dans les forêts tropicales du Sri Lanka à la rencontre des macaques à toque dans ce magnifique Au Royaume des Singes. Le propos est tout simplement passionnant, les décors époustouflants et la photographie superbe. Cerise sur le gâteau, le spectateur s'attache totalement au personnage de Maya, l'héroïne du documentaire. Seuls restent à regretter le défaut récurrent des Disneynature (à savoir : un lot de chansons hasardeuses) et une présence humaine, inhabituelle dans le label mais curieusement trop prononcée ici pour ne pas gêner l'invitation au dépaysement.

En 2008, la compagnie de Walt Disney renoue avec le genre du documentaire animalier que le papa de Mickey lui-même avait décidé de populariser quelques soixante ans auparavant. Passionné de flore et de faune, Walt Disney peut, en effet, être considéré comme le pionner du documentaire animalier grand public. Dès 1948, il met, ainsi, en chantier la collection des True-Life Adventures dont les courts et longs-métrages seront multi-oscarisés. Cette série, inaugurée avec le mini documentaire, L'Ile aux Phoques, constitue d'ailleurs la première véritable incursion de la compagnie au château enchanté dans la production de films "live". Elle comporte un total de sept courts-métrages dont La Vallée des Castors (1950), La Terre, Cette Inconnue (1951), Le Seigneur de la Forêt (1952), Les Oiseaux Aquatiques (1952), Au Pays des Ours (1953), Everglades, Monde Mystérieux (1953), avant de s'ouvrir, en 1953, avec Le Désert Vivant, au format des longs-métrages. Ce dernier devient, à partir de cette date, la norme de production des True-Life Adventures et concerne, au final, six œuvres dont La  Grande Prairie (1954), Lions d'Afrique (1955), Les Secrets de la Vie (1956), Le Grand Désert Blanc (1958), Le Jaguar, Seigneur de l’Amazone (1960). Au total, en comptant les courts et longs-métrages, la série aura gagné en tout, pas moins de huit Oscars !

Cocorico ! La renaissance de la production de documentaires axés sur la nature et les animaux sauvages au sein du catalogue Disney est due à l'initiative du français Jean-François Camilleri. Alors manager de la filiale hexagonale de Walt Disney Studios Motion Pictures, il a, en effet, en 2005, la brillante idée d'accorder sa confiance à un jeune réalisateur tricolore, Luc Jacquet, en acceptant de produire son premier film, La Marche de l'Empereur. Le pari est osé. Proposer sur grand écran, à destination du grand public, un long-métrage, documentaire animalier, sur la vie des manchots empereurs vivant en Antarctique apparait, il est vrai, à l'époque comme un rêve doux-dingue, caprice d'un producteur, en mal de respectabilité auprès de l'intelligentsia hexagonale, sacrifiant, pour une fois, la recherche du seul profit commercial sur l'autel de l'expérimentation cinématographique. L'avenir prouvera le parfait contraire. Seul contre tous, Jean-François Camilleri démontre l'incroyable potentiel du genre, confirmant son rang dans le milieu du cinéma français de producteur hexagonal à part entière, véritable découvreur de talents. La réussite commerciale de La Marche de l'Empereur est, en effet, loin d'être un succès d'estime. En France, le film taquine allègrement les deux millions d'entrées ! Le résultat est tel que l'intérêt de proposer le documentaire à l'export apparait vite évident. Comble de l'ironie, le marché américain lui ouvre rapidement ses portes, mais sans Disney. La maison mère de la filiale française menée par Jean-François Camilleri fait, en effet, la fine bouche et refuse cette histoire de manchots incongrue. Warner, elle, sent le joli coup venir et accepte de distribuer le film sur le sol américain. Il devient vite à l’époque le plus gros succès pour un long-métrage français en Amérique du Nord. Il remporte même l'Oscar du Meilleur Documentaire, véritable pied de nez à la France qui lui a refusé le moindre César. Devant l'ironie de l'histoire, Jean-François Camilleri ne prend pas ombrage et pardonne à sa tutelle, son erreur d'appréciation. Il la comprend même tant son pari était osé... Il entend d'ailleurs l'aider à la réparer et à l'amener à occuper enfin le terrain du documentaire grand public, à destination des salles obscures. Il crée pour cela, une société de production spécifique, Disney Nature Productions, qui présente ainsi un premier long-métrage en 2007, Le Premier Cri, film ethnologique sur la naissance à travers le monde, beaucoup moins abordable qu'un simple documentaire animalier. Il continue ensuite de faire confiance à Luc Jacquet et distribue son deuxième long-métrage, Le Renard et l'Enfant, un docu-fiction axé sur l'amitié d'une petite fille et d'une renarde. L'œuvre très personnelle séduit à nouveau le public français.

Patiemment, le remuant patron de la filiale française convainc sa maison-mère d'investir le marché. Elle accepte finalement de créer un nouveau label de films à l'instar de Disney, Touchstone Pictures ou Hollywood Pictures. Disneynature est ainsi présenté mondialement en avril 2008. Basé en France, il est logiquement dirigé par Jean-François Camilleri et poursuit deux objectifs : distribuer des productions "maison" à l'international et productions étrangères aux Etats-Unis. Les premiers chantiers sont déjà sur les rails. Le programme est alléchant. Les Ailes Pourpres, Le Mystère des Flamants sort ainsi en décembre 2008, Pollen le 16 mars 2011 en France tandis que les USA accueillent Félins à sa place le 22 avril 2011 (les français devant attendre le 1er février 2012 pour le découvrir). Chimpanzés, est, quant à lui, proposé le 20 avril 2012 (le 20 février 2013 pour la France) tandis que Grizzly arrive le 18 avril 2014 aux USA et le 5 novembre 2014 en France. Au Royaume des Singes a, pour sa part, été proposé le 17 avril 2015 aux États-Unis et le 22 novembre de la même année en France. Par ailleurs, Un Jour sur Terre s'est intercalé dans ce catalogue déjà dense et a débarqué sur les écrans aux États-Unis, sous label Disneynature, à partir du 22 avril 2009, soit un an et demi après le reste du monde et notamment l'hexagone, où il est sorti en premier, le 10 octobre 2007. Dans la même veine, et toujours en attendant la réalisation de productions "maison", Disneynature a labélisé aux USA un autre long-métrage français - distribué dans son pays d'origine par Pathé. Le public tricolore découvre ainsi Océans dès le 27 janvier 2010 tandis que les spectateurs outre-Atlantique patientent eux jusqu'au 22 avril 2010... Enfin, le Disneynature appelé à succéder Au Royaume des Singes devrait, vraisemblablement, être Born in China même s’il n'est pas encore daté lors de la sortie des aventures de Maya et son bébé...

Au Royaume des Singes est donc réalisé par Alastair Fothergill et Mark Linfield.
Alastair Fothergill débute à la télévision anglaise sur des documentaires animaliers. Il investit ensuite vite le grand écran, sur le même créneau et toujours avec succès. Ce scénariste et réalisateur britannique est ainsi à l’origine du long-métrage La Planète Bleue, de la série télévisée Planète Terre ainsi que du film dérivé de celle-ci, Un Jour sur Terre (celui-là même distribué par Disneynature aux USA). L’homme et le label commencent alors une jolie collaboration qui aboutit aux réalisations de Félins, Chimpanzés, Grizzly et Au Royaume des Singes.
Sur ce dernier précisément, Alastair Fothergill seconde Mark Linfield qu'il retrouve après leur collaboration sur la série télévisée Planète Terre et le film dérivé de celle-ci, Un Jour sur Terre ainsi que sur Chimpanzés...

Au Royaume des Singes est déjà incroyable pour le récit sociologique qu'il propose. Les macaques à toque sont, il est vrai, une espèce étonnante de part leur système de caste et d'échelle sociale. En fonction que l'individu soit le mal dominant, les femelles du roi, les sentinelles ou une simple membre sans privilège, les us et coutumes différent grandement. En effet, les « reines » ont droit aux meilleures branches et mangent en premier là où certaines femelles doivent attendre et dormir à même le sol. Maya, l'héroïne de ce documentaire, est ainsi une « roturière ». Elle se situe au plus bas de l'échelle sociale de son groupe et doit, en outre, absolument rester sous la protection d'un clan car elle n’a pas les moyens de survivre autrement. Au Royaume des Singes montre ainsi aux spectateurs qu’un système social où privilèges et nantis oppriment faibles et démunis n’est pas l'apanage de l'espère humaine. Edifiant ! Le combat de Maya pour sortir de la classe où elle est enfermée est d’ailleurs stupéfiant, d’autant plus que sa motivation est de fournir à son fils Kip (qu'elle a eu avec le nouveau mâle dans la troupe, Kumar) une vie meilleure. Quel spectateur ne craquera pas devant cette mère protégeant son bébé de la pluie en essayant de le réchauffer ? Qui ne sera pas révolté devant l’extrême cruauté qu’elle subit parfois ? Au Royaume des Singes est tout simplement bouleversant !

Disneynature oblige, les images sont tout simplement superbes. Que cela soit les forêts luxuriantes de Sri Lanka ou les gros plans sur les animaux, tout est filmé de façon époustouflante. Les espèces sont ainsi parfaitement mises en valeur : les macaques bien-sûr mais aussi les ours, la mangouste ou le léopard. Par contre, ce qui étonne par rapport à Félins, Chimpanzés ou Grizzly c'est de voir que la présence de l'Homme n'est pas gommée. D'abord, car les singes ont élu domicile dans des ruines d'un vieux temple humain mais également qu'ils vivent parfois en cohabitation avec les hommes n'hésitant pas à aller dans leurs habitations ou même dans les villes pour trouver la nourriture qui fait défaut. Les humains présents sont d’ailleurs étonnamment passifs face au chapardage des macaques ; la présence des cinéastes ayant sans doute freiner leurs ardeurs. Il n’empêche, depuis Pollen, l'homme n'avait pas été aussi présent dans un Disneynature !

Au sein du catalogue grandissant de Disneynature, Au Royaume des Singes trouve instantanément sa place et sa légitimité. Le film va d'ailleurs jusqu'à aligner les mêmes défauts que ses grands frères, devenus de vraies marques de fabrique : un humour parfois mal venu dans la version anglaise et des chansons qui dénotent par trop des images.
La narration effectuée par Tina Fey (Opération Muppets) en anglais est ainsi plutôt bonne et sait agréablement alterner entre le didactique et l'émotion. Malheureusement, trop souvent, des réflexions qui se veulent drôles sont placées, ici ou là et, ratant leur propos, plombent littéralement la grâce des images. La version française, elle, échappe fort heureusement à ce travers détestable. Claire Keim est, en effet, beaucoup moins verbeuse que son homologue américaine et laisse les images parler d'elles-mêmes, en particulier dans les moments drôles. En revanche - et là, la critique est valable pour la VO comme la VF - les chansons utilisées (le plus souvent pour illustrer les passages amusants) sont beaucoup trop nombreuses (bien plus que dans les précédents Disneynature) et cassent l'ambiance du récit plutôt que de le sublimer. Au nombre de cinq, les quatre premières, Theme From the Monkees, What a Man, Changing et So Alive sont des reprises tandis que It's Our World a été écrite spécialement pour le film.

Outre atlantique, Au Royaume des Singes est très bien accueilli par la critique le félicitant pour ses images et son histoire. Malheureusement, ses résultats au box-office ne sont pas spectaculaires. Avec ses 4,5 millions de dollars lors de son weekend d'ouverture, il réalise, en effet, le plus mauvais démarrage des Disneynature à comparer avec les 10,6 millions de dollars de Chimpanzés qui détient toujours le record du label. Par contre - et c’est mérité - le bouche-à-oreille a fonctionné à plein et a permis Au Royaume des Singes de remonter la pente pour atteindre, au final, le joli score de 16,4 millions dollars et dépasser ainsi Félins et ses 15 millions alors même qu’il avait, lui, mieux démarré à 6 millions de dollars...

Sans être le meilleur du label, Au Royaume des Singes est un excellent Disneynature. Il lui sera certes préféré Félins ou Grizzly (l'intrusion humaine gène en effet un peu trop son invitation au dépaysement) mais l'espèce présentée - les macaques à toque - est tellement surprenante dans son fonctionnement sociétal que le propos du film est saisissant.
Intelligent et sensible, Au Royaume des Singes est à voir en famille pour susciter émotion et discussion.

L'édition vidéo

Jaquette Au Royaume des Singes
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