Nombreux sont ceux qui comparent Walt Disney à un grand gamin immature, rêveur,
une sorte de Peter Pan du XXe siècle, refusant de grandir, et produisant des
films pour les enfants et les adultes qui auraient, comme lui, oublier de
grandir. Bien entendu, cette image est réductrice, et surtout, complètement
fausse. Walt Disney était, sans nul doute, un très grand visionnaire, un
producteur assidu, et un homme vivant avec son temps. En aucun cas, il ne se
comportait comme un enfant, mais plutôt comme un homme d’affaire hors paire,
utilisant tous les médias à sa disposition pour développer son empire du divertissement.Cependant, il est vrai que l’enfance même de Walt Disney fut une source
d’inspiration sans
commune mesure, présente finalement dans toute sa filmographie et dans nombre de
ses projets. Un épisode de sa jeunesse, en particulier, influença sa carrière
hollywoodienne : ses années passées à Marceline, dans le Missouri, qui, selon
les propres mots de Lillian Disney, sa femme, furent les plus belles de sa vie.
La famille Disney s’installa à Marceline, petite bourgade de l’Etat du Missouri
le 5 mars 1906,
lorsqu’Elias, le père de Walt, décida de quitter Chicago et d’acheter 16
hectares de terres et une petite ferme proche de celle de son frère, Robert,
pour la somme de 3 000 dollars. La propriété appartenait à un certain Crane,
mort depuis peu, et Elias Disney l’avait acheté à crédit à sa veuve, en
attendant de vendre la maison de Chicago.

La ferme des Disney et une reproduction
Marceline avait été créée à la fin du XIXe siècle, à l’époque où le chemin de
fer était en pleine
expansion. La compagnie Atchison, Topeka, and Santa Fe Railroad avait choisi de
créer une extension de son réseau en direction de l’Ouest, en passant par Kansas
City. La bourgade devait servir d’étape aux trains, et de dortoir pour les
ouvriers. Baptisée le 6 mai 1888, le nom de la ville suscita rapidement
plusieurs rumeurs. Certains racontent qu’elle tient son nom de la femme ou de la
fille de l’un des directeurs de la société ferroviaire. D’autres qu’elle porte
le nom de la fille d’un des premiers ingénieurs venus y habiter. D’autres
encore, qu’elle fut nommée ainsi par un immigrant français, qui fut l’un des
premiers habitants. Peu importe l’origine de son nom, toujours est-il que ce qui
était un trou rassembla rapidement quelques 2 500 habitants, tous ou presque
liés à la compagnie de chemin de fer. L’ouverture de mines attira encore plus
d’habitants, et lorsque la compagnie Santa Fe se divisa en deux branches
séparées, en 1903, la division Ouest ouvrit son siège à Marceline.
Tout de suite, Walt, âgé d’à peine 5 ans, son frère Roy et sa soeur Ruth,
trouvèrent dans cette nouvelle habitation un endroit extraordinaire, loin des
rues sombres et enfumées d’un Chicago en plein boom industriel. Walt était
surtout conquis par la ferme, moins par la ville elle-même située à quelques
kilomètres de là. Dans cette ferme, les jeunes Disney avaient tout pour s’amuser. Des jeux, nombreux, mais également des animaux, parmi lesquels des
lapins, des poules, des vaches et des chevaux, qui peuplaient ce petit paradis
campagnard, sans parler des animaux sauvages qui vivaient là aussi, notamment
les oiseaux, lapins, renards et autres ratons-laveurs.
Bien sûr, la vie était souvent difficile. La famille Disney vivait dans une
précarité très grande.
Elias n’était pas un grand agriculteur, et avait du mal à travailler la terre,
plus encore lorsque Ray et Herbert, les frères ainés de Walt, quittèrent la
maison. Mais Walt, qui partageait sa modeste chambre avec Roy, se sentait enfin
dans son élément. Souvent, selon ses propres confessions, il montait sur le dos
des cochons. Souvent il chevauchait le vieux cheval, Charley, qui, selon lui,
possédait une vraie personnalité et un réel sens de l’humour ! Sans parler de
son chien, un terrier maltais, qui disparut soudainement, un jour où il avait
suivi Roy en ville. Le jeune Walt passait également beaucoup de temps à la
pêche, ou encore à patiner sur le lac gelé proche de la maison familiale. Il
faut dire qu’il avait le temps de faire toutes ces choses, car ses parents
n’avaient pas souhaité le scolariser avant que sa soeur Ruth n’eut à son tour
l’âge d’aller à l’école. C’est d’ailleurs pour cela que Walt alla à l’école très tard, et qu’il s’y sentit parfois déstabilisé, étant déjà plus vieux que ses
camarades.

Pendant des années, Walt apprécia cette vie de paysan, loin de la ville, qu’il
avait connue toute sa vie. Et cette période fut une sorte de révélateur, qui
influença sa future carrière. En effet, c’est là, dans cette bourgade, qu’il
rencontra tour à tour ce qui allait devenir ses plus grands centres d’intérêt.
C’est là qu’il découvrit le sens des mots communauté et entraide. C’est là qu’il découvrit l’amour des vieilles histoires, que lui racontaient un vieux vétéran
de la Guerre de Sécession, un certain Erastus Taylor. C’est là, également, qu’il
vit pour la première fois le spectacle d’un cirque, installé pendant quelques
jours en ville. C’est là qu’il dépensa toutes ses économies pour voir Maud Adams
jouer Peter Pan, d’après la pièce de James Barrie, rôle qu’il reprit, plus tard,
à l’école. C’est là qu’il assista à la grande parade de Buffalo Bill, qui invita
d’ailleurs le jeune Walt à se joindre au spectacle. C’est là qu’il vit son
premier film, accompagné de sa sœur Ruth, et qui, d’après cette dernière, était
une adaptation de la vie du Christ. C’est là qu’il aimait regarder son oncle
Mike Martin passer avec son train près de la ferme familiale. C’est là qu’il
aimait s’amuser avec son oncle Edmund, dont le côté parfois simplet plaisait à
Walt, dont il aimait rappeler l’audace, donnant pour exemple le jour où Ed avait
stoppé un train lancé à pleine vitesse uniquement pour monter dedans et profiter
du voyage. C’est là, enfin, que son oncle Robert et sa tante Margaret, qu’il
adorait, lui offrirent sa première boite de crayons de couleur, qui donna à Walt
son amour pour le dessin. Walt Disney aimait raconter, à ce sujet, qu’il avait tellement pris gout au dessin, qu’un jour, avec sa
sœur Ruth, il avait
entrepris de faire des dessins sur le mur blanc de la maison, en utilisant… du
goudron contenu dans un tonneau… Persuadé que cette « peinture » pourrait
s’effacer sans effort, il avait barbouillé l’ensemble du pignon, recevant plus
tard les foudres de ses parents.
Mais Elias n’était pas un agriculteur dans l’âme. Sa santé lui faisait défaut,
et il était seul pour
cultiver cette terre récalcitrante. Le rêve de Marceline prit fin brutalement, à
l’été 1911, lorsque la famille Disney abandonna la campagne pour venir
s’installer à Kansas City… Le changement fut brutal pour le jeune Walt. Ce qu’il
avait adoré pendant près de 5 ans, il devait le quitter, abandonnant ses jeux,
ses amis, ses animaux, et retournant à cette vie urbaine qu’il avait connue à
Chicago. Il ne resta finalement pas longtemps à Marceline. Moins longtemps, en
tout cas, qu’à Chicago, ou Kansas City, mais ces quelques années changèrent sa
vie profondément… Et quoique que l’on puisse dire, toute sa carrière porte, sans
aucun doute possible, un certain air de Marceline. Le gout du dessin, de la mise
en scène, du théâtre, c’est à Marceline que Walt le trouva. Et sa filmographie
porte également la trace de ses souvenirs.

Plusieurs films furent des exutoires pour Walt Disney, des moyens de faire
revivre au public,
et peut-être de revivre lui-même, ces années de bonheur en rase campagne.
Le cirque de
Dumbo, qui s’arrête dans une petite bourgade, les clowns et les
animaux défilant
dans les rues, sous la direction de Monsieur Loyal, et sous les yeux ébahis et
émerveillés des
enfants… On imagine très bien le jeune Walt assister à cela, comme ce fut le cas
avec le cirque qui fit une étape à Marceline, ou bien avec la bande de Buffalo
Bill et son Wild West Show. Le petit Danny, qui passe des jours paisibles dans
la ferme de Grand-Mère Kincaid, dans Danny, le Petit
Mouton Noir, le petit
Jeannot, venu habiter chez sa grand-mère et qui découvre le bonheur de la
campagne et des histoires de l’Oncle Rémus dans
Mélodie du Sud, la jeune
Pollyanna, qui vit chez sa tante Harrington… Dans tout ceci, on retrouve un air
de Marceline, de la campagne, avec les animaux que Walt avait connu dans sa
jeunesse, ses champs sans fin dans lesquels courir, sans parler des histoires du
vieux Taylor, sorte d’Oncle Remus de la Guerre de Sécession…
Les cartoons aussi renferment une part de Marceline. Que dire de cette
Symphonie
de Cour de Ferme, dans laquelle une multitude d’animaux chantent, de ce Vieux
Moulin, peuplé d’animaux sauvages soumis à la tempête, de cette chasse au
raton laveur organisée par Mickey et Pluto dans Pluto et le Raton Laveur, …
Sans oublier, bien sur, les grands classiques.
Dumbo, bien entendu, mais
également la campagne merveilleuse de Mary Poppins, les animaux amis de
Cendrillon, notamment son cheval, rappelant le vieux Charley, et ceux amis de
Blanche Neige, Bambi, également, avec ses bêtes sauvages, et en particulier le
vieil hibou rappelant celui que Walt avait vu dans son enfance… Souvent,
d’ailleurs, Walt Disney, qui racontait les histoires de ses films comme
personne, mimait les différents animaux, expliquant à ses animateurs qu’il
trouvait l’inspiration dans son enfance. Et puis
Peter Pan… La représentation de
Maud Adams qu’il avait vue à Marceline donna sans nul doute l’inspiration à
Disney, qui lança l’adaptation de cette histoire alors même que la production de
Blanche Neige et les Sept Nains était en cours.
Et puis, bien sûr,
Disneyland U.S.A., en particulier Main Street, est sans
conteste un vieux
souvenir de Marceline, avec ces petites maisons et ses petites boutiques, telles
celles qui ponctuaient la petite ville, proche de la ferme des Disney. Et
l’amour des trains, déjà évoqué dans un autre billet, vint à Disney à Marceline,
et là-encore, Disneyland fut un moyen de revivre cette vie passée, pleine de
nostalgie. D’ailleurs, lorsqu’il entreprit de créer, à côté de son bureau, une
maquette de train, ancêtre de celui de son parc, Walt Disney demanda clairement
que son circuit soit accompagné d’une maquette d’un petit village, identique à
Marceline. Au moment de créer Disneyland, à son retour d’un voyage avec
l’animateur Ward Kimball à la Railroad Fair de Chicago, Disney expliqua
clairement à ses artistes et ingénieurs qu’il voulait reconstituer ce qu’il
avait connu dans la ville de son enfance.

Walt ne passa pas beaucoup de temps à Marceline, mais le moins que l’on puisse
dire, c’est
que ces quelques années changèrent sa vie, et influencèrent sa carrière de façon
radicale, lui insufflant un air de nostalgie incontestable. A l’été 1956, Walt
Disney, accompagné de son frère Roy, revint dans la petite bourgade, devenue
grande, lorsqu’il fut invité à inaugurer le parc de la ville, à qui la
municipalité avait donné son nom. Il y retourna en 1960 pour l’inauguration de
la nouvelle école élémentaire baptisée elle-aussi de son nom, et dans laquelle
son petit bureau, sur lequel il avait gravé ses initiales, plus de 50 ans plus
tôt, avait été mis dans une vitrine. Longtemps Walt songea à racheter la vieille
ferme d’Elias. Ce projet ne vit jamais le jour, car Walt fut contraint de
reconnaître, sous la pression de son frère Roy, que la maison avait certainement
disparu. Cependant, toute sa vie, il garda Marceline dans son esprit. Et lui
même déclarait que les moments les plus importants de sa vie se passèrent à
Marceline, largement devant ce qu'il avait connu depuis, et surement devant ce
qui lui restait encore à vivre. Son œuvre est l’hommage qu’il rendit à la ville
de sa jeunesse.