Garant de l’héritage des studios Disney jusque dans les années 1980, Eric Larson
est certainement l’un des Nine Old Men les plus appréciés par ses collègues,
anciens et nouveaux, vieux et jeunes.
Eric Cleon Larson est né à Cleveland le 3 septembre 1905. Aîné d’une fratrie de
7 frères et sœurs, ses aïeux avaient quitté leur Danemark natal 40 ans plus tôt
pour rejoindre les Etats-Unis, et s’installer à Salt Lake City. Elevé selon les
doctrines mormones, auxquelles il restera fidèle toute sa vie, Larson a grandi
dans le ranch familial, jusqu’à ce que ses parents retournent à Salt Lake City
en 1915. C’est là qu’il fit ses études, et qu’il découvrit son amour du dessin,
qu’il exerça notamment en vendant ses illustrations au magazine Westerner. Entré
à l’université d’Utah en 1925, il commença des études de journaliste mêlées, en
privé, à l’étude des techniques de dessin. Ces deux passions se retrouvèrent
dans le magazine humoristique de la faculté, Humoresque, dont Larson était l’un
des rédacteurs, et l’un des illustrateurs, ainsi que dans le journal local, le
Deseret News. Ses talents étaient reconnus, et lui valurent d’obtenir un bureau
privatif à l’université, privilège réservé seulement à une poignée d’étudiants.
|
| Eric Larson |
Mais cette période d’apprentissage fut violemment interrompue en 1927. John
Canemaker raconte en effet que des étudiants ayant récupéré la clé du bureau de
Larson, y auraient organisé une grande fête, qui se serait terminée par la mort
d’un des joueurs de football de l’école, défenestré… Blâmé, Larson quitta
immédiatement l’université et la ville de Salt Lake City !... Il décrocha par la suite un
emploi à Los Angeles, au sein de la Commercial Art & Engraving, une entreprise
de gravure.
Après son mariage avec Gertrude Jannes, le 17 février 1933, et un voyage à
travers toute l’Amérique pendant lequel il rédigeait des articles pour
différents magazines, Eric Larson se mit à la recherche d’un autre emploi.
Retournant à ses premières amours, notamment l’écriture, il fut engagé à la KHJ
(Kindness, Happiness, and Joy), station de radio locale spécialisée dans la
diffusion de programmes en Espagnol, et pour laquelle il développa une histoire
intitulée « The Trail of the Viking ». C’est là qu’il entendit parler d’un
ancien auteur de la radio, Richard Creedon, qui avait depuis été engagé au
département histoire des studios Disney. Larson lui fit part de son envie de
rejoindre son équipe, et lui présenta quelques uns de ses dessins, que Creedon
montra à Ben Sharpsteen. Les dessins de Larson se retrouvèrent bientôt sur le
bureau de George Drake, le responsable du département chargé des animations
intermédiaires.
 |
|
 |
| Le Lièvre et la Tortue |
|
La Déesse du Printemps |
|
|
|
 |
|
 |
| Qui a tué le Rouge-Gorge ? |
|
Les Trois Petits Loups |
Eric Larson obtint un poste, et intégra les studios Disney le 1er juin 1933.
Payé 15 dollars la semaine, il travailla quelques semaines en qualité
d’animateur intermédiaire, jusqu’à ce qu’Hamilton Luske remarque ses dessins, et
demande à ce que Larson devienne son assistant. Aux côtés de Luske, Eric Larson
anima la scène du court-métrage Le Lièvre et la Tortue au cours de laquelle Max
Hare joue au tennis contre lui-même, ainsi que la déesse Perséphone dans
La
Déesse du Printemps. L’un de ses travaux les plus remarqués fut son animation de
Jenny Wren dans la Silly Symphony Qui a tué le Rouge-Gorge ?, dans laquelle il
donna à l’oiseau les mimiques et l’apparence de l’actrice de légende Mae West.
Son animation fit rapidement sensation, et Larson fut promu au poste d’animateur
à part entière. A ce poste, il collabora à plusieurs courts-métrages, de à
Les Trois Petits Loups, en passant par Cock’O The Walk ou encore
Mickey Patine.
Lorsque Walt Disney entreprit la réalisation de son premier long-métrage
d’animation, Blanche Neige et les Sept Nains, Eric Larson fut de la partie. Aux
côtés d’autres jeunes animateurs, il anima les animaux de la forêt, faons,
oiseaux, lapins et autres écureuils. L’enjeu était de taille, tant les animaux
pouvaient être nombreux dans un seul et même plan, et à une époque où chaque
personnage était dessiné séparément, Larson décida de tous les animer sur la
même feuille, afin de mieux matérialiser les scènes. Satisfait de son travail en
1937, Larson reviendra, des années plus tard, sur son animation jugée
approximative, et surtout, sur le design de certains des animaux, en particulier
les faons, qu’il compara bientôt à de vulgaires sacs de farines !...
 |
|
 |
| Cock o' Walk |
|
Blanche Neige et les Sept Nains |
|
|
|
 |
|
 |
| Symphonie de Cour de Ferme |
|
Le Vilain Petit Canard |
Des animaux ! Encore des animaux ! Larson participa à l’animation du
court-métrage Symphonie de Cour de Ferme, puis à la nouvelle version du
Vilain
Petit Canard, avant d’enchaîner sur
Pinocchio, où il donna vie au personnage de
Figaro, le chat de Geppetto. C’est grâce à ce personnage que Larson obtint la
reconnaissance totale de son art, par ses collègues, par le public, et par Walt
Disney. En effet, chacun s’accordait pour dire que Figaro était l’un des
personnages les plus réussis du film. Dépourvu de parole, Eric Larson lui donna
en effet tous les moyens de s’exprimer, à l’aide de pantomimes formidables,
montrant tantôt la bonne humeur, tantôt le côté caractériel du petit félin, dans
des scènes aujourd’hui d’anthologie et que chacun connaît et apprécie.
La pièce d’animation suivante confiée à Eric Larson fut la création des chevaux
ailés pour la séquence de Fantasia inspirée de la
Symphonie Pastorale de
Beethoven, ainsi que certains des centaures. Satisfait de la légèreté des
chevaux, Larson ne l’était pas de ses centaures, qu’il jugeait, encore quarante
ans plus tard, non réalistes, avec des déplacements qui n’avaient pas été assez
réfléchis pour les rendre crédibles.
Eric Larson fut ensuite intégré à la petite équipe en charge de
Bambi, et prit
la tête d’une équipe de 30 artistes, la plus grosse équipe qu’un chef-animateur
ait jamais eut en charge à l’époque. Larson aurait pu tirer sa revanche de
Blanche Neige et les Sept Nains, en animant cette fois-ci des faons plus réalistes. Mais il fut en
charge du vieil hibou ronchon, qui apprend les aléas de l’amour à Bambi et à ses
jeunes amis Pan-Pan et Fleur, dans une autre scène d’anthologie. Pendant la
production de Bambi, Eric Larson fut durement confronté à la grève qui faisait
rage à l’extérieur des studios. En effet, toute son équipe avait rejoint les
piquets de grève, remettant en cause la politique salariale de Disney, et
laissant ainsi en plan les séquences d’animation qu’ils avaient en charge. Blâmé
par les grévistes, qui lui reprochaient, comme aux autres artistes, de continuer
à travailler pour Disney au lieu de manifester, Eric Larson se souvenait à quel
point il avait été touché, voire énervé, par ces événements. Après la grève, il
fut élu Président de l’union des animateurs, les artistes l’ayant choisi pour
son aptitude à garder son sang-froid et son sens de la réflexion en cas de
conflit ou de négociations.
 |
|
 |
| Pinocchio |
|
Fantasia |
|
|
|
 |
|
 |
| Bambi |
|
Les Trois Caballeros |
Pendant les années 1940, Eric Larson, outre ses activités de politique salariale
et syndicale, continua son travail d’animateur. Parmi les superbes pièces
d’animation, à nouveau, qu’il anima, il faut citer le farfelu oiseau Aracuan
dans Les Trois Caballeros, l’oiseau Sasha dans
Pierre et le Loup, inclus dans le
film d’anthologie La Boîte à Musique, et dont le graphisme, en particulier la
tête, n’est pas sans rappeler l’oiseau délirant du film précédent, ou encore la
séquence du « Petit coin de Bonheur » dans Mélodie du Sud, dans laquelle il
anima les trois animaux du film, Messieurs Lapin, Renard et Ours. Larson
participa également à C'est un Souvenir de Décembre et
Johnny Pépin de Pomme,
inclus dans Mélodie Cocktail, ainsi qu'à la séquence de
La Mare au Grenouille
incluse dans le long-métrage Le Crapaud et le Maître d’Ecole, et ce dès 1942.
Interrompue par la Guerre, la production du film repris son cours à la fin des
années 1940, mais Larson, dont les animations avaient été alors données à Don
Lusk, ne fut pas crédité au générique… Cet oubli volontaire le marqua profondément…
Des animaux ! Encore des animaux ! En 1950, enfin, presque 20 ans après
La
Déesse du Printemps, Eric Larson se vit confier l’animation d’un être humain,
d’une princesse pour être exact : Cendrillon. Premier artiste à travailler sur
la nouvelle héroïne, ses dessins furent cependant retoqués, pour se rapprocher
de ceux de Marc Davis, qui fut engagé pour le rôle quelques mois après Larson.
Du rang d’animateur en chef, Eric Larson fut promu au rang de directeur de
séquence sur Alice au Pays des Merveilles et
Peter Pan, supervisant notamment la
séquence de la chenille, ainsi que celle du survol de Londres par Peter,
Clochette et les enfants Darling. Dans la production suivante,
La Belle et le
Clochard, Larson anima ce qui reste aujourd’hui comme l’une des plus belles
pièces d’animation : la chanson « Il se traîne », chantée par la chienne Peg, et
dans laquelle il insuffla toute la personnalité de Peggy Lee, l’interprète
originale du personnage.
 |
|
 |
| La Boîte à Musique |
|
Mélodie du Sud |
|
|
|
 |
|
 |
| Mélodie Cocktail |
|
Le Crapaud et le Maître d’Ecole |
En 1953, après la mise sur la touche de Wilfred Jackson, victime d’une crise
cardiaque, Walt Disney demanda à Eric Larson de reprendre le travail de
supervision de La Belle au Bois Dormant. Il confiait quelques années plus tard
qu’en acceptant, il signait là sa disgrâce. Non-habitué à ce genre de travail, à
une époque où les grands pontes des studios partaient les uns après les autres,
pour une retraite méritée, ou pour participer aux autres projets de l’entreprise
(télévision, films live, parc à thème), Larson se retrouva vite seul et submergé
par ce film, qui piétinait déjà, en partie par la faute d’un Disney cherchant
l’excellence, depuis le début des années 1950. Et rapidement, Larson fut
remplacé par Clyde Geronimi au poste de réalisateur…
Après la production mouvementée de La Belle au Bois Dormant, Larson travailla
sur Les 101 Dalmatiens, où il fut pour la dernière fois nommé directeur de
séquence. Par la suite, il ne sera crédité qu’en tant qu’animateur sur les
productions suivantes, de Merlin l’Enchanteur aux
Aventures de Winnie l’Ourson,
en passant par Mary Poppins,
Le Livre de la Jungle,
Les Aristochats,
L’Apprentie
Sorcière et Robin des Bois. Il fut ensuite consultant sur Rox et Rouky,
Taram et le Chaudron
Magique et Basil Détective privé…
C’est durant les années 1970 que la carrière d’Eric Larson prit un tournant. En
effet, les vieux animateurs partant les uns après les autres, les studios Disney
étaient à la recherche d’une nouvelle génération d’artistes, qu’il fallait
former à l’art de l’animation. A la recherche d’un animateur capable d’enseigner
les rudiments aux nouvelles recrues, la direction se tourna vers les derniers
Nine Old Men. Ollie Johnston et Frank Thomas refusèrent poliment. Aucune
proposition ne fut réellement faite à Milton Kahl, dont le caractère bien trempé
ne collait pas avec l’emploi. Et chacun se tourna naturellement (par défaut,
finalement) vers Eric Larson. C’est ainsi qu’il se retrouva devant les nouveaux
artistes prêts à être formés, au nombre desquels Andreas Deja, Glen Keane, Andy
Gaskill, Tim Burton, Henry Sellick, Brad Bird, John Pomeroy, Gary Goldman, Ron
Clements et John Musker… qui collaborèrent, chacun à leur poste, au renouveau de
l’animation avec des films comme La Petite Sirène,
La Belle et la Bête,
Aladdin,
Le Roi Lion ou
Pocahontas, une Légende Indienne, et artisans des productions récentes des studios
Disney - Pixar, comme La Princesse et la Grenouille,
Les Indestructibles ou
Ratatouille. Chacun d’eux se souvient encore aujourd’hui à quel point les
conseils de Larson furent précieux, et son enseignement sincère et intense, plus
encore après la mort de sa femme Gertrude, le 30 septembre 1975.
 |
|
 |
| Alice au Pays des Merveilles |
|
Peter Pan |
|
|
|
 |
|
 |
| La Belle et le Clochard |
|
Le Petit Ane de Bethléem |
Parmi les derniers travaux d’Eric Larson, se trouve le moyen-métrage
Le Petit Ane de Bethléem, sorti en 1978, et lancé par la direction en guise de terrain d’échauffement
pour la nouvelle génération. Larson n’avait plus occupé le poste de réalisateur
depuis La Belle au Bois Dormant et
Les 101 Dalmatiens. A l’aide d’anciens
animateurs revenus pour l’occasion et de ses jeunes recrues, Larson engagea le
processus de production, jusqu’à ce que la direction, Ron Miller en tête, ne
décide de la lui retirer et de la confier à Don Bluth. Encore une fois, Larson
était mis sur la touche… Et une fois encore, la peine était grande… Larson resta
l’instructeur des studios Disney, mais son enthousiasme avait disparu…
Lorsque la direction des studios Disney, composée de Frank Wells, Jeffrey
Katzenberg, Roy E. Disney et Michael Eisner, remplaça le bureau existant, et
constata le désastre artistique et financier de
Taram et le Chaudron
Magique,
tout le département animation installé à Burbank fut déménagé à Glendale, dans
des locaux bien inférieurs en qualité. Eric Larson se vit troquer le superbe
bureau qu’il occupait depuis 40 ans par un nouveau plus petit, sans fenêtre… Il
n’appréciait pas la nouvelle direction. Il était temps de partir. Eric Larson se
retira le 28 février 1986. Il avait 81 ans, et avait servi Disney pendant près
de 53 ans. En dépression, malheureux d’avoir abandonné les studios Disney qu’il
aimait tant, Larson passa le restant de ses jours à attendre. La mort fut au
rendez-vous le 25 octobre 1988… L’année suivante, un Disney Legend Award
honorait la formidable carrière...

« Il était le meilleur pour enseigner l’animation », racontait Andreas Deja, «
Et personne n’avait plus à cœur de perpétuer l’héritage de Disney…». Cette phrase
résume bien qui était Eric Larson, artiste malgré lui parfois mal-aimé, doué
d’un talent remarquable, et maître de l’animation Disney pendant 50 ans…