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Le Bossu de Notre-Dame
Du Roman au Film

4 - Ombres et Lumières

Hugo, dans son roman, a inventé un langage cinématographique d'ombres et de lumières que les artistes de Disney ont recréé à l'écran. Lorsqu'il décrivait un rayon de lumière passant à travers un vitrail, ou bien l'âme tourmentée du pieux Frollo, Hugo évoquait métaphoriquement les paradoxes qu'il imaginait dans le monde de Quasimodo, où le mal se travestit en bien et où la laideur dissimule la profondeur d'esprit. Dans cette partie, je vais essayer de montrer, l'important du contraste entre l'ombre et la lumière dans l'oeuvre de Hugo et dans le film de Disney, à travers trois moments importants du film : la chanson Une douce lueur / Infernal qui nous présente la différence des esprits du juge et du sonneur de cloches, la fête des fous et l'assaut de Notre-Dame. Ces deux derniers sont très colorés mais l'un est joyeux et représente la lumière ; et l'autre est sombre et représente l'ombre.

4.1-Une douce lueur/ Infernal

Toute la dynamique puissante des lumières et des ombres intervient dans plusieurs séquences musicales. Elle est employée de façon impressionnante lorsque Quasimodo chante Une douce lueur et lorsque Frollo, plus dramatique, interprète Infernal. Ces deux chansons intègrent des instruments médiévaux et font référence à la messe, aux psaumes et aux thèmes ecclésiastiques.

La séquence débute avec Quasimodo, qui espère être aimé d'Esmeralda. Malheureux et frustré, il perçoit l'abîme qui les sépare. Dans le livre il dit : " ... Jamais je n'ai vu ma laideur comme à présent. Quand je me compare à vous, j'ai bien pitié de moi, pauvre malheureux monstre que je suis ! je dois vous faire l'effet d'une bête, dites. -Vous, vous êtes un rayon de soleil, une goutte de rosée, un chant d'oiseau ! - Moi, je suis quelque chose d'affreux, ni homme, ni animal, un je ne sais quoi plus dur, plus foulé aux pieds et plus difforme qu'un caillou ! ..." (livre IX, chapitre III).

Et dans le film, il chante :

"...Et ce matin, un Ange, 
Sur mon chemin, 
D'un sourire a effacé mes chagrins. 
Elle m'a donné sans peur, 
Ce baiser sur mon coeur, 
Qui bat le carillon pour elle. 
J'étais une ombre sans soleil, 
J'ai vu la lumière du Ciel..."

En effet, cette scène est douce et accueillante d'abord par la douceur du ton de Quasimodo, mais également par le jeu d'ombres et de lumières employé. La couleur dominante est le bleu ; en fait, ce sont les rayons de la lune qui viennent se refléter dans le clocher de Quasimodo. J'ai remarqué que dans beaucoup de dessins animés, japonais entre autre, le bleu représente les gentils, les héros, et le rouge les méchants. Et c'est ce qui se passe ici, Disney nous présente en fait la même idée de deux manières différentes : Quasimodo pense à Esmeralda avec douceur et mélancolie alors que Frollo y pense avec passion et violence.

Nous sommes du haut du clocher avec Quasimodo, puis la caméra descend et pénètre dans la cathédrale où l'on célèbre la messe du soir. Puis, elle traverse la place et découvre Frollo, dans une chambre froide et nue du Palais de Justice. Il se tient devant la cheminée et ne parvient plus à refouler sa passion pour Esmeralda. Dans le chapitre I, intitulé "Fièvre", du livre IX du roman Frollo rit : "... affreusement, et tout à coup il redevint pâle en considérant le côté le plus sinistre de sa fatale passion, de cet amour corrosif, venimeux, haineux implacable, qui n'avait abouti qu'au gibet pour l'une, à l'enfer pour l'autre : elle condamnée, lui damné... ".

Dans la séquence bouleversante du film, pleine de sauvagerie et d'imagination, Frollo chante :

"...Beata Maria, 
Mon coeur a bien plus de droiture, 
Qu'une commune vulgaire foule de traîne-misère.
Mais pourquoi, Maria, quand elle danse l'insolente, 
Ses yeux de feu m'embrasent, et me hantent.
Quelle brûlure, Quelle torture, 
Les flammes de sa chevelure, 
Dévorent mon corps d'obscènes flétrissures.
Infernale, bacchanale. 
L'Enfer noirçit ma chair, 
Du pêché, de désir, 
Le Ciel doit me punir ... "

La chanson de Frollo est l'endroit du film où les artistes ont condensé consciemment la tension sexuelle autour de laquelle le livre s'articulait. Tandis que Frollo se tient devant la cheminée, il se confesse et chante ses pensées obsédantes et incontrôlées, tout en caressant le foulard de sa bien-aimée ; et les images sont de plus en plus cauchemardesques, déformées et irréelles. Dans la cheminée,Frollo voit une Esmeralda lascive en train de danser. Et soudain, sous ses pieds, des silhouettes sans visage jaillissent par files entières, menaçantes, comme les statues des saints de Notre-Dame l'avaient fait auparavant. A la fin de la scène, Frollo, complètement bouleversé, décide qu'Esmeralda doit se soumettre à lui ou périr sur le bûcher.


Les flammes de la cheminée de Frollo prennent la forme d'Esmeralada, devenue sensuelle et envoutante.

Dans cette séquence, la couleur dominante est le rouge, couleur associée au sang, au mal et à l'enfer. La pièce est sombre au début mais au fur et à mesure que Frollo est entraîné par sa passion, l'ambiance devient plus chaude, plus rouge. C'est comme si on était entraîné dans une véritable chute libre directement vers l'enfer. Effet renforcé par ces moines sans visages qui, tel le purgatoire, donne l'impression de juger et de condamner Frollo. Sa prière envers Marie, n'est qu'un leurre pour la partie de son esprit qui est encore lucide. Car grâce à ça, il peut se faire croire qu'il fait le bien alors qu'il fait le mal. Et Frollo projette sa culpabilité sur les autres à chaque fois qu'il fait quelque chose de mal ; à ses yeux, Esmeralda est la coupable, parce qu'elle est responsable de la folie qui le consume. Cette folie va le conduire à mettre Paris à feu et à sang et attaquer Notre-Dame, symbole de celle à qui était adressée sa prière.

Dans Une douce lueur / Infernal, on voit bien l'importance des lumières et des ombres. Quand les flammes prennent l'apparence d'Esmeralda et dansent de manière sensuelle, nous obtenons une des scènes les plus réussies du film et, de plus, très suggestives : du jamais vu chez Disney.

4.2-La fete des fous

Il y a dans la fiction comme dans la vie, des débuts qui importent. Hugo fait débuter l'action de Notre-Dame de Paris en janvier de l'an 1482, "... au bruit de toutes les cloches sonnant à grande volée dans la triple enceinte de la Cité, de l'Université et de la Ville..." à l'occasion de "... la double solennité, réunie depuis un temps immémorial, du Jour des Rois et de la Fête des fous..." (livre I, chapitre I). Il faut savoir que Hugo s'est inspiré de la réalité historique. La fête des fous jouait un rôle très important au Moyen Age. Dans un système féodal compartimenté où le rang, la condition sociale et les aspirations de chacun étaient strictement déterminées, les tensions politiques et religieuses étaient très fortes. Par ailleurs la gaîté et le jeu faisaient partie intégrante de la société médiévale. Mais derrière tout cette joie se cachait une pensée subversive qui dénonçait l'arbitraire du pouvoir, des privilèges et des lois, et qui prônait l'expression occasionnelle de la sensualité, de la liberté et de la folie.

Lors de la fête des fous, les participants couronnaient souvent un pape des ribauds, qui était nommé Pape des fous, Faux Roi ou Seigneur du Désordre. Hugo en parle en ces termes : " ... Au centre de cette foule, les grands officiers de la confrérie des fous portaient sur leur épaules un brancard plus surchargé de cierges que la châsse de Sainte Geneviève en temps de peste. Et sur ce brancard resplendissait, crossé, chapé et mitré, le nouveau pape des fous, le sonneur de cloches de Notre-Dame, Quasimodo le Bossu... " ( livre II, chapitre III ).

Les artistes de Disney ont apporté avec la scène de la fête des fous, un spectacle musical prodigieux qui donne au film un air de carnaval et le rend moins sombre qu'il ne le serait autrement. C'est sûrement la séquence la plus joyeuse du film. Parée de couleurs éclatantes, il y règne une grande agitation à peine contenue ; et l'imagerie est quelque peu étrange : un chien promène son maître au bout d'une laisse, un cheval à deux queues fait des cabrioles, et un poisson géant, courroucé, attrape un pêcheur sur une barque...

L'orchestration de la fête met très bien en valeur la musique et les rythmes endiablés des cloches, des orgues et de la parade de cirque. La chanson est interprétée par Clopin et fait appel à des instruments d'époque, tels le violon, la trompette et le tambour :

"...Tous les ans, nous fêtons cet évènement, 
Tous les ans, Paris est en chambardement. 
Les manants sont Rois, les Rois sont clowns et rient, 
Dans Paris, c'est l' Grand Charivari ! 
Les démons qui sommeillent dans nos cœurs s'envolent, 
Les bourgeois, les curés sont traités d' guignols, 
Tout Paris chavire, ravi, à la fête des Fous ! ..."

Cette chanson est la plus folle et la plus légère de tout le film. Cette séquence nous montre une pluie de confettis tourbillonnants et multicolores qui tombent sur des milliers d'acteurs occupés à se promener, à sauter et à s'agiter. Les artistes de Disney ont créé, pour l'occasion, une foule vivante et imprévisible. Les couleurs sont très présentes dans cette séquence. Tout d'abord, Quasimodo est perçu comme le diable, il est de couleur terne ; puis il est élu pape des fous par Clopin et alors ses couleurs deviennent brillante et enfin quand il reçoit des tomates dessus, les couleurs s'assombrissent. Nous pouvons voir également une différence de couleur entre le peuple de Paris, les gitans et Frollo : Frollo est en noir et rouge, les gitans ont des couleurs criardes comme le violet et le jaune, enfin les parisiens ont plutôt des couleurs d'automne tel le marron et le kaki. Ces couleurs sont en rapport soit avec leur niveau social, soit avec leur caractère. Bien que ce soit la fête des fous, chacun reste inconsciemment à sa place. Cela permet également à Disney de mettre certains de ses personnages en avant : Frollo, par sa noirceur, et les gitans, par leur gaîté et par leur sens de la fête.

4.3-L'assaut de Notre-Dame

Dans la fin du roman de Hugo, six mille vagabonds conduits par Clopin attaquent la cathédrale pour libérer Esmeralda ; mais ils doivent affronter des troupes menaçantes de soldats, Quasimodo, qui leur jette des poutres et leur déverse du plomb fondu, et enfin la colère de la vieille église. Dans son roman, réputé à juste titre pour ses décors, Hugo décrit la bataille avec des images et des émotions puissantes. La foule, " ... un effrayant troupeau d'hommes et de femmes en haillons, armés de faux, de piques, de serpes, de pertuisanes dont les milles pointes étincelaient... " (livre X, chapitre IV), pousse Quasimodo a mettre tout en oeuvre pour protéger Notre-Dame. Contre cet assaut, même les statues de la cathédrales se rebellent : "... Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l'oeil. Il y avait des guivres qui avaient l'air de rire, des gargouilles qu'on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée... " ( livre X, chapitre IV ).

Les animateurs de Disney ont retrouvé et renforcé le spectacles de ces scènes mémorables, leur résonance émotionnelle, pour les transposer dans une bataille qui se joue sur plusieurs plans : une bataille un peu loufoque chez les gargouilles, un vrai combat sans merci, et la lutte intérieur de Quasimodo. Cette séquence possède des plans épiques, un peu comme dans Ben Hur et toutes les grandes épopées hollywoodiennes, avec des foules qui se précipitent en avant et un grand nombre de combattants engagés dans la bataille.        

Les animateurs nous suggèrent au moyen de couleurs infernales et d'images de panique et de fureur, les conséquences dévastatrices du racisme, de la passion refoulée et de l'hypocrisie de Frollo . "... Il faut mourir, la belle ou être à moi ! ... " dit Frollo à Esmeralda, lorsqu'il est sur le point de la condamner à mort. Elle lui crache au visage. Et l'étrange logique de Frollo devient claire : s'il ne peut avoir Esmeralda, elle mourra dans les flammes. Lorsqu'elle est sauvée du bûcher, il veut se venger en brûlant Notre-Dame et la ville de Paris. Les flammes jaillissent alors des bouches des gargouilles, et le jeu d'ombre et de lumières leur confère des expressions presque humaines.

Le feu est beaucoup utilisé dans cette séquence, c'est même lui qui est à l'origine de tous les jeux d'ombres et de lumière. Il est ici ample et puissant, mais en temps suggestif ; il s'agit d'un déferlement d'énergie que d'un simple incendie. Quand on voit le plomb fondu tombé sur la foule de Paris, on peut penser que c'est toute la tristesse, le malheur emmagasiné par Quasimodo au sein de la cathédrale qui se déverse et qui éclate. Dans la fête des fous, c'est les couleurs chaudes qui apportent toute la gaîté de la scène ; ici le feu a une telle intensité dramatique qu'il nous fait sentir mal à l'aise : on sent un reproche : ne pas avoir vu le racisme latent de Frollo ? ne pas avoir senti la pureté d'un coeur caché derrière une hideuse vision ?

Notre-Dame vit, Notre-Dame pense, Notre-Dame juge. Et Notre-Dame punit et va entraîner Frollo où il voulait entraîner Esmeralda et les gitans : vers les feux de l'enfer.

Nous pouvons donc voir à travers ces trois séquences que les contrastes avec l'ombre et la lumière ont bien été utilisés dans le film. Mais il faut dire que Hugo avait un style très cinématographique, et quand on lit son roman, on s'imagine parfaitement les scènes qu'il décrit. Ce que j'ai beaucoup apprécié dans le film, c'est toute les apparitions de la cathédrales. Car grâce à leurs jeux de lumières, Notre-Dame n'est pas seulement un édifice fait de briques et de pierres. C'est un personnage à part entière, ayant sa personnalité et jugeant les hommes et leurs actes. Disney n'est pas resté fidèle à l'histoire, pourtant l'esprit de Hugo est très présent dans le film. Le graphisme, les jeux d'ombres, la musique font qu'on retrouve beaucoup de Notre-Dame de Paris dans Le Bossu de Notre-Dame.