Pas de film ici mais une simple compilation de
courts-métrages réalisés par les studios Disney de 1927 à 1928 et dont le
personnage central est l'aïeul de Mickey, Oswald.La
collection des
Alice Comedies
offre à Walt Disney, de 1924 à 1927, un premier et vrai succès d'estime.
Pourtant, après trois saisons, son producteur Charles Mintz et lui-même
considèrent que le mélange "live-toons", utilisé jusque là, a fait son temps et
qu'il est nécessaire de se renouveler. Alice est donc stoppée dans ses aventures
et contrainte de laisser sa place à un petit nouveau, entièrement animé en 2D : Oswald, le lapin chanceux.
En 1927, Charles
Mintz est assurément en position de force. Les séries qu'il distribue ont, en
effet, suffisamment de succès pour les proposer à des majors. Sa propre
production, Krazy Kat, est ainsi achetée par Paramount tandis
qu'il signe avec Universal la sortie de la toute nouvelle collection de Walt
Disney. Ce dernier découvre, à l'occasion, les avantages d'une distribution à
grande échelle, en terme de qualité d'exposition de ses œuvres et de puissance
de marketing. Mieux, Universal le soutient, contre son distributeur attitré,
dans sa volonté de ne pas poursuivre avec Julius, dont il a été, un temps,
question de réaliser sa propre série détachée des
Alice Comedies.
Walt Disney souhaite, en effet, se tourner vers un personnage inédit et propose,
dans ce but, les premières ébauches de sa "nouvelle star", Oswald.
Universal est emballé, Charles Mintz se résigne, lui, à dire adieu
définitivement au compagnon félin d'Alice.
Le changement de personnage étant acquis, Walt Disney et Ub Iwerks se
concentrent sur le design du lapin. Ils travaillent notamment sur ses grands
pieds et ses longues oreilles, en le structurant à partir de cercles, bien plus
faciles pour faire mouvoir un toon. Mais, très vite, celui qui ne s'appelle pas
encore Oswald leur donne du fil à retordre tant ses
caractéristiques physiques sont complexes. Ses oreilles, spécifiquement, ne sont
pas sans poser de problèmes de fluidité et de concordance dans les mouvements.
Pour se faire la main, les deux compères mettent d'ailleurs les
Alice Comedies
à contribution : ainsi, certaines des souris apparaissant dans l'un des derniers
épisodes, Alice the Whaler, se voient gratifiées d'oreilles
particulièrement protubérantes...
Le nom du lapin est, en
revanche, laissé au choix d'Universal. Il est, en effet, dû au responsable du
Département Publicité de la major bien que Walt Disney, un brin revanchard, fera
dire plus tard à sa fille Diane qu'il a été, en fait, tiré d'un chapeau.
Universal croit dur comme fer au succès d'Oswald. Elle mise, il
est vrai, beaucoup sur le personnage, renouant grâce à lui, depuis bien
longtemps, avec une série animée. Des pages entières sont notamment achetées
dans les journaux et vantent, avec enthousiasme, son arrivée au cinéma.
Avec le recul, Oswald est vu aujourd'hui comme la transition
parfaite entre Julius, le chat des
Alice Comedies,
et
Mickey Mouse, la souris. Il
faut dire que ce nouveau personnage a de quoi épater la galerie. Libéré des
contraintes de prises de vues réelles inhérentes à la série précédente,
Oswald explose littéralement grâce à son énergie exubérante, son
optimisme sans faille et son esprit de gentilhomme. L'adoption par le public est
ainsi quasi instantanée et partage, après coups, avec
Mickey Mouse, le même
processus d'addiction. La qualité et l'invention de son animation invitent, en
effet, le spectateur à vite s'attacher au personnage tandis que son comportement
épouse toutes les conventions d'Hollywood. A la grande différence de Julius,
Oswald est, il est vrai, un héros romantique, Don Juan à ses heures,
ne ratant jamais une occasion de séduire la gente féminine, qu'elle soit
d'ailleurs ou non, de son espèce. Peu importe, même, si ses décisions le
plongent dans des situations inconfortables ou dangereuses, il sait toujours
tirer son épingle du jeu.
Mickey Mouse héritera deux
ans plus tard, dans son tout premier cartoon,
Plane
Crazy, des mêmes traits de caractère. Il partagera
également avec Oswald le fait d'avoir une petite amie attitrée
même si le coquin lapin se fait fort d'hésiter, lui, entre Fanny, une lapine et
une autre fiancée féline (son infidélité se limitant toutefois à seulement
quelques cartoons !).
En février 1928, alors que la moitié des
cartoons d'Oswald est déjà réalisée et que le succès du lapin va
grandissant, Walt Disney rejoint New York en train, pour - pense t'il alors -
simplement renégocier son contrat avec son distributeur, Charles Mintz. Sa série
remportant tous les suffrages, il espère, en effet, obtenir une rallonge notable
sur le prix d'un film, l'imaginant passé de 2250$ à 2500$. Le rendez-vous tourne
malheureusement vite à la bérézina. Non seulement, le distributeur exige une baisse du coût par épisode mais annonce aussi avoir conclu,
avec tous les animateurs clés, des contrats à son nom. Il a purement et
simplement dépecer, à son profit, l'équipe de Walt Disney et sa capacité de
production. Considéré aujourd'hui par tous les fans du papa de Mickey comme un
véritable mécréant, Charles Mintz n'a pourtant agi que dans la stricte légalité.
Le futur Maitre de l'Animation n'était pas, en effet, sans savoir que les
contrats de l'époque donnaient alors le contrôle des séries et les droits sur
les personnages exclusivement au distributeur et non pas au producteur. Si
l'issue du contrat est douloureuse pour le grand Walt, elle n'est pas, sur ce
point précis, une vraie surprise. La déception est, en revanche, légitime pour
le comportement des animateurs qui n'ont, à deux exceptions prés, Les Clark et
Ub Iwerks, fait preuve d'aucune loyauté et se sont "vendus" en secret au
plus offrant.
Charles Mintz n'a pas pris à l'époque la mesure
de la personnalité de Walt Disney. Son objectif n'est, alors, absolument pas de
le court-circuiter au point de se passer de ses services. Au contraire, il
souhaite l'intégrer à son équipe. Il n'envisage pas un instant que Walt Disney
n'accepte pas sa proposition. Il n'est d'ailleurs ni le premier, ni le dernier à
autant l'avoir sous-estimer. Le papa d'Oswald déchu se rend vite à
l'évidence. Scandalisé, il abandonne, en effet, toute ambition sur son lapin chanceux, rompt
tout contact avec Charles Mintz et Universal, se limitant strictement à honorer
son contrat initial et terminer la livraison des cartoons prévus. Walt Disney
est désormais convaincu qu'il lui faut voler de ses propres ailes. Avec l'aide
de son frère Roy et des animateurs qui lui sont restés fidèles, Les Clark et Ub
Iwerks, il entend ravir son indépendance et la protéger jalousement. La légende
veut d'ailleurs que, dans le train le ramenant à Hollywood, Walt Disney imagine
déjà un nouveau personnage : une petite souris...
Charles
Mintz se retrouve vite dans une situation extrêmement délicate. N'ayant pas
envisagé que Walt Disney lui claque la porte au nez, il se retrouve, il est vrai,
seul, face à Universal, qui, ravi du succès d'Oswald, commande,
sans se soucier des péripéties de production, une deuxième saison. Il s'organise
donc, tant bien que mal, pour honorer le contrat et produire les cartoons
lui-même, simultanément avec son autre série, Krazy Kat. Pour
gagner du temps, il prend la décision de sortir le tout premier cartoon d'Oswald, Poor Papa, qu'il avait pourtant refusé un an plus tôt car jugé
trop peu qualitatif ! Il ressort également deux anciens opus, The Fox
Chase et Sagebrush Sadie. Les premiers Oswald produits par
Charles Mintz s'intercalent finalement avec le dernier Oswald
produit par Walt Disney. La vie cinématographique du personnage se poursuit
cahin-caha. En 1929, les droits de la série changent à nouveau de mains et
atterrissent chez Walter Lantz qui en assure la production, directement pour
Universal, sans grand panache et ce, jusqu'à son arrêt total, dans le plus grand
anonymat, en 1938.
En février 2006, la Walt Disney Company
obtient les droits que Walt Disney lui-même n'avait jamais eu sur les 26 courts
métrages d'Oswald qu'il signe pourtant à la fin des années 20. Les
causes de ce rachat sont à chercher du côté des négociations entre chaines de
télévision. NBC Universal, propriétaire des droits d'Oswald, le Lapin
Chanceux désire, en effet, embaucher, à sa demande, le présentateur
sportif Al Michaels, vedette des chaînes ABC et ESPN, toute deux détenues par la
Walt Disney Company. Le commentateur vedette souhaite, il est vrai, rejoindre son
partenaire John Madden sur NBC Sports pour présenter les émissions du lundi soir
après qu'ABC eut perdu le contrat de diffusion de la National Football League et
ce, malgré la signature d'un accord à long terme de diffusion de la NFL sur ESPN.
Si le transfert a largement été défini comme une vente, c'est surtout et avant
tout un échange de droits avec le passage d'Oswald, le Lapin Chanceux
consenti par Universal - NBC dans l'escarcelle de Disney en contrepartie de
l'arrêt du contrat liant Al Michaels à la compagnie de Mickey. Le deal se
limite, pour la partie consacrée à Oswald, le Lapin Chanceux, aux
seuls 26 films produits par l'équipe de Walt Disney et non ceux signés de
Charles Mintz ou Walter Lantz.
La sortie de cette compilation a été, pour le moins,
chaotique. 2006 voit, en effet, l'avènement d'une nouvelle collection :
Walt Disney's Legacy. La première vague présente ainsi, en quatre volumes
de deux DVDs, la série des
True-Life Adventures. Une publicité
fait parallèlement état d'une deuxième vague à sortir en simple DVD cette
fois-ci, reprenant trois titres : Destino,
Les aventures d'Oswald, le Lapin Chanceux et
Disneyland : Secrets, Histoires et Magie.
Pourtant, au début de l'année 2007, de nouvelles
péripéties se produisent. Une rumeur amplifiée par les propos de Leonard
Maltin, lui-même, laisse penser que la collection des Walt Disney
Treasures est stoppée net, à sa sixième vague, abandonnant en plein
milieu de son édition la série des
Donald, destinée à rester dès lors
incomplète. Les fans américains, rapidement rejoints par ceux du monde
entier s'indignent. Une campagne de protestation (relayée en France par Zuzu
Disney) aboutit à des milliers de lettres envoyées à la Direction de Disney.
Cafouillage de communication de la part des studios de Mickey ou réussite de
la levée de bouclier de la communauté des passionnés, nul ne saura jamais,
mais une chose est sure : Disney annonce, au deuxième trimestre 2007, une
septième vague des Walt Disney Treasures. La précipitation se ressent
d'ailleurs dans les titres retenus. Sur les trois proposés, deux en effet (Les Aventures d'Oswald, le Lapin Chanceux,
Disneyland : Secrets, Histoires et Magie)
étaient prévus à l'origine pour la collection Walt Disney's Legacy,
le troisième étant, lui, absolument logique (Donald
de A à Z - Volume 3).
Ce tour de passe-passe marketing a cependant un réel
avantage pour le public. Alors que les éditions envisagées un temps dans la
collection des Walt Disney's Legacy, ne devaient comporter qu'un seul
disque, leur basculement dans les Walt Disney Treasures leurs permet
de s'étoffer grandement. Ainsi, en plus de présenter la totalité des
cartoons d'Oswald ayant été conservés (13
sur les 26 originels), l'édition offre, en supplément, un documentaire,
The Hand Behind
the Mouse : The Ub Iwerks Story, sorti en salle en 1999,
et jamais jusqu'alors proposé en DVD. Il apporte un éclairage nouveau sur
l'incroyable influence d'Ub Iwerks sur le devenir des studios Disney et le
monde de l'animation en général.
Cette édition est un véritable bonheur pour les fans de
Disney qui ont, avec elle, la capacité de mesurer l'incroyable talent de
Walt Disney dans l'art de créer des personnages attachants et de narrer des
histoires divertissantes, et ce malgré le rudiment de l'animation de la fin
des années 20. Il est également bluffant de voir à quel point Oswald
est beaucoup moins politiquement correct que ne le sera jamais
Mickey Mouse dans
toute sa carrière...
Les Aventures d'Oswald, Le Lapin Chanceux
est une édition "pépite" à conserver précieusement.