Dans la lignée du (Le) Plus Beau des Combats, de
Rêve de Champion ou de
Miracle, Secretariat est un film épique
magnifique qui ne se limite pas à raconter l'histoire vraie d'un cheval
extraordinaire mais aborde également le destin d'une femme hors du commun. Il
montre ainsi tout le savoir-faire de Disney pour les récits mettant en scène,
dans le sport, des protagonistes exceptionnels. Le spectateur suit alors ébahi
l'histoire d'une simple femme au foyer qui, au beau milieu des années 70 et à la
faveur d’un coup du sort, s'émancipe enfin...

Secretariat est donc un cheval de course pur-sang anglais, né de Bold Ruler
et Somethingroyal. Élevé au célèbre haras de Clairbone dans le Kentucky, il est
aujourd’hui l'un des plus grands champions de l'histoire des courses. Son aura
est d’autant plus grande que son destin s'est d’abord joué, en 1968, à pile ou
face ! Ogden Phipps des Ecuries Meadow et le couple d'éleveurs Christopher et
Penny Chenery de Wheatley Stable concluent, en effet alors, un arrangement pour
se partager les poulains fruits de leurs poulinières et de l'étalon Bold Ruler
considéré comme l'un des plus importants de son temps : le vainqueur pourra
ainsi choisir le poulain qu'il désire, tandis que le perdant gardera les deux
autres. Le hasard semble desservir les Chenery qui récupèrent un foal et un
poulain à naître au printemps suivant : Secretariat. Entraîné par le québécois
Lucien Laurin, monté par Ron Turcotte sous les couleurs de Penny Chenery, le
jeune cheval brille très vite. Il finit par exemple quatrième pour sa première
sortie et enchaîne ensuite cinq victoires d'affilée ce qui l'amène au sommet de
sa génération. En 1973, Secretariat remporte la Triple Couronne, devenant, par
la même, une star nationale. Lors de la dernière course de ce derby, il rentre
dans l'histoire avec une avance ahurissante de 31 longueurs sur son dauphin. A
l'ère des courses modernes, ce record n’a jamais été battu !

Née le 27 janvier 1922 à New Rochelle dans l'état de New York, Penny Chenery
grandit en Virginie. Elle fait partie d’une famille aisée qui possède la Meadow
Farm, un haras de chevaux de course fondé et dirigé par son père, Christopher
Chenery. Plus jeune des trois enfants, elle est diplômée de The Madeira School
en 1939 et obtient ensuite un Bachelor of Arts au Smith College, avant de partir
étudier au Columbia Business School. Il y rencontre son futur mari, John Tweedy
Sr, qu’elle épouse en mai 1949 pour se consacrer, comme l’époque le veut, à la
gestion de son foyer ; le couple ayant par la suite quatre enfants. Quand, en
1968, l’état de santé de son père l’empêche de superviser le haras familial,
elle s’oppose à sa vente et, malgré son statut de mère au foyer depuis 18 ans,
décide d’en reprendre les rennes. Elle se paye même le luxe, en 1969, de changer
d'entraineur en embauchant un québécois, excentrique inconnu, Lucien Laurin. En
janvier 1973, à la suite du décès de son père, elle prend une nouvelle fois un
risque énorme pour payer ses droits de succession : elle vend ainsi par
anticipation les futurs descendants de son étalon, Secretariat, dont elle promet
qu'il sera le premier à remporter la Triple Couronne en 25 ans. Contre toute
attente, le cheval enflamme l'Amérique et devient un champion incontesté,
sauvant financièrement sa propriétaire...

Secretariat a cela de particulier qu’il suit le destin inter-mêlé de
deux êtres d’exception (un cheval et sa propriétaire) dans la réalisation d’un
exploit sportif mythique, véritable œuvre de toute une vie. Son récit, prenant à
souhait, a d’ailleurs la bonne idée de s’attarder avec justesse sur le cas de
cette femme qui, simple épouse sous un verni de vulnérabilité, s'accroche à son
rêve, ses convictions et son héritage familial. Au delà des dollars à amasser,
elle défend, en effet, un savoir-faire et un état d'esprit qui couvrent, tour à
tour, le sens de la compétition, du sport et de l’adversité. Pour Penny Chenery,
il est salvateur d’aller jusqu'au bout de sa passion en prenant des risques
plutôt que de baisser les bras à mi-parcours pour des facilités financières ou
un confort de vie. Elle préfère ainsi tout perdre - quitte à se mettre ses
proches à dos - plutôt que de ne pas tenter sa chance ! Cette femme émeut alors
son auditoire tant elle apparait à la fois fragile dans sa manière d'affronter
le monde machiste des courses, journalistes compris, mais aussi terriblement
forte quand elle se doit de prendre des décisions importantes pour diriger « son
» entreprise. Diane Lane, qui lui prête ses traits, fait ici des merveilles.
Elle joue comme rarement la dualité d’une femme complexe, malmenée par une
fragilité certaine qu’elle dispute à une assurance triomphante. Dès lors, le
spectateur ne peut être qu’admiratif, et du personnage, et de l’actrice...

Le reste du casting n'est, sur ce registre, pas en reste. Lucien Laurin est
ainsi magnifiquement interprété par un John Malkovich, tout simplement parfait
pour restituer toute l'excentricité de l'entraineur. Dylan Walsh, en mari
acceptant mal les nouvelles responsabilités de sa femme, incarne bien, pour sa
part, les inquiétudes de son personnage, soucieux tout autant de (re)trouver sa
place auprès de son épouse que de risquer de perdre son statut social, et
notamment son argent. Brillante également, Margo Martindale assume, quant à
elle, le rôle de la secrétaire et confidente de Penny Chenery : elle sert ainsi
une prestation convaincante dans sa belle volonté de montrer l’étendue du
dévouement de son personnage pour sa patronne, qui va jusqu’à combler les
manques de sa propre famille. Enfin, une ribambelle d'intervenants secondaires
gravite autour de la maitresse des lieux et mérite d'être mentionnée tant les
compositions sonnent juste : le conseiller Bull Hancock et son fils, Seth
Hancock ; Ronnie, le jockey de Secretariat ; l'investisseur Ogden Phipps ou le
chef d'écurie Eddie Sweat ; tous joués respectivement par Fred Dalton Thompson,
Drew Roy, Otto Thorwarth, James Cromwell, Nelsan Ellis.

Lors de sa sortie, Secretariat a été salué positivement par la
critique américaine. Seuls certains papiers lui reprochaient, il est vrai, de
trop s’attarder sur l’histoire de la femme et pas assez au contexte historique
ou sportif. Si le mouvement pacifique et la révolution des mœurs sont, en effet,
effleurés, ils ne sont pas, à l’évidence, le centre de gravité du long-métrage ;
et c’est sans doute heureux car ces éléments ne sont que le piment de l’aventure
humaine relatée. Il ne s’agit pas pour Secretariat de livrer un propos
politique mais bien de raconter un fabuleux destin...
Le public a, quant à lui, boudé le film qui, avec un peu moins de 60 millions de
dollars de recettes, soit presque le double de son budget, n’est pas l’exploit
attendu par Disney. Il faut dire que le studio s’est fourvoyé une fois de plus
dans sa campagne de promotion, en l’axant à outrance sur les courses hippiques,
là où il aurait fallu, à n'en pas douter, insister sur le combat de son héroïne,
décidément hors norme.

Film épique, Secretariat impressionne par le destin qu’il suit et sa
palette d'acteurs remarquables ; le spectateur lui pardonnant, dès lors et bien
volontiers, les quelques longueurs de sa deuxième moitié...