Titre original :
Aladdin
Production :
Disney Theatrical Productions
Première représentation :
Le 7 juillet 2011
Genre :
Musical
Chorégraphies :
Casey Nicholaw
Livret :
Chad Beguelin
Théâtre :
5th Avenue Theatre (Seatle)
Muny Theatre (St. Louis)
Ed Mirvish Theatre (Toronto)
New Amsterdam Theatre (Broadway)
Années de production :
2011 : Seattle
2012 : St. Louis
2013 : Toronto
2014 - en cours : Broadway
Mise en scène :
Casey Nicholaw
Musique et paroles :
Alan Menken
Howard Ashman
Tim Rice
Chad Beguelin
Troupe d'origine :
Adam Jacobs
Courtney Reed
James Monroe Iglehart
Jonathan Freeman
Don Darryl Rivera
(...)

Le synopsis

Au royaume d’Agrabah, le destin d'Aladdin, gamin des rues, plus chapardeur que voleur, se trouve à jamais changé par sa rencontre avec la délicieuse princesse Jasmine. Trop à l'étroit dans le palais du Sultan, l’ingénue a, en effet, entrepris, dans le seul but de prendre contact avec le monde réel, de se promener incognito dans les quartiers populaires...

La critique

rédigée par
★★
Publiée le 08 août 2014

La critique se base sur la représentation publique du 9 juillet 2014 à Broadway.

Que le public se le tienne pour dit : partir d'un excellent film à la bande son mythique ne garantit pas à coup sûr de pouvoir le transformer en un musical de qualité ! Dans Aladdin, si le personnage du Génie et la séquence de Friend Like Me sont, en effet, tout simplement époustouflants et se doivent d'être vus, il n'en est pas de même du reste du casting et des autres morceaux musicaux dont la faiblesse est criante. Et à la tombée du rideau, la déception l'emporte inexorablement sur l'enthousiasme.

La création de la version disneyenne d'Aladin, qui prend deux "d" chez Mickey et conserve aussi sur le marché français l'orthographe anglaise, remonte à 1988. Le tandem de compositeurs, Alan Menken et Howard Ashman, dont le remarquable travail pour La Petite Sirène est en passe de faire sensation, proposent, en effet, au staff de Disney un script d'une cinquantaine de pages comprenant six chansons arabisantes. L'accueil par la Direction est plus que réservé : les musiciens sont, en effet, invités à changer de fusil d'épaules et à se consacrer désormais tout entier à La Belle et la Bête. D'autres artistes vont donc s'atteler à l'écriture du projet Aladdin. Les réalisateurs Ron Clements et John Musker, connus dans la maison pour leur travail sur Basil, Détective Privé et La Petite Sirène, sont ainsi appelés à la rescousse. Ils éliminent notamment le rôle de la mère et rendent Aladdin orphelin. Au final, il livre un long-métrage débridé, presque délirant, exempt de tout souci d'hyperréalisme, construit sur un graphisme très caricatural, de facture moderne, vrai clin d'œil à Tex Avery.

Les aléas du scénario ont alors de multiples répercussions et se font notamment vite ressentir sur la bande son. Des chansons déjà écrites par Alan Menken et Howard Ashman pour le film sont, en effet, purement et simplement retoquées. Proud of Your Boy fait partie du lot. Traitant du besoin de reconnaissance d'un jeune garçon par sa mère, elle était pourtant l'une des préférées d'Howard Ashman. Mort du Sida, le 14 mars 1991, il n'en saura finalement rien : la suppression du rôle de la mère, s'étant décidée quelques jours seulement avant son décès. Il laisse malgré tout à l'équipe du film pas moins de trois superbes chansons : Nuits d'Arabie, Je Suis Ton Meilleur Ami et Prince Ali.
Le départ prématuré de Howard Ashman plonge Alan Menken, son ami de toujours, dans la peine confraternelle et le désarroi professionnel. Il ne se pense plus, il est vrai, capable de travailler avec quelqu'un d'autre. Dès lors, les studios Disney cherchent à le convaincre du contraire et lui présente le parolier anglais, Tim Rice. Ils vont ainsi écrire deux chansons, Je Vole et Ce Rêve Bleu. Au delà de la qualité intrinsèque des deux titres, leur unité avec l'ensemble frappe le plus, offrant à la bande originale une cohérence incroyable. Forts de leur mélange de jazz et de sonorités arabisantes, les chansons et la musique d'Aladdin constituent indéniablement un point fort du film.

Quand, en 2010, Disney Theatrical Productions propose à Alan Menken de monter à Broadway un spectacle en adaptant le film d'Aladdin, le compositeur veut absolument réutiliser les chansons d'Howard Ashman qui avaient été coupées lors de la production du long-métrage. Le livret est donc logiquement réécrit afin d'intégrer les fameuses trois compositions, en plus de deux reprises d'Arabian Nights : le légendaire Proud of Your Boy, mais aussi Babkak, Omar, Aladdin, Kassim et High Adventure. Les deux dernières obligent ainsi Chad Beguelin, l'auteur du livret, à modifier l'esprit du récit. En effet, au cinéma, le personnage d'Aladdin est orphelin (ce qu'il est toujours dans le musical !), mais également seul mis à part la présence d'Abu, son singe. Ici, il est l'ami de trois voleurs : Babkak, Omar et Kassim. Cela change par conséquent radicalement sa philosophie de vie en posant, qui plus est, un énorme problème de cohérence : d'exceptionnel et rare, Aladdin devient convenu et… transparent. Il est noyé dans le quatuor et fait bien palot par rapport au côté vaurien de ses trois comparses. Pire, le spectateur a plus du mal à accepter qu'il soit un « diamant d'innocence » dès lors qu'il s'affiche avec tant de voleurs et autres roublards. Prises indépendamment du film, les trois « nouvelles » chansons s'insèrent toutefois sur scène aussi bien qualitativement et musicalement que les cinq autres connues.

Alan Menken et Chad Beguelin vont parallèlement écrire plusieurs chansons pour transformer l'ensemble en un vrai spectacle musical. These Palace Walls devient la chanson de Jasmine ; A Million Miles Away constitue la première chanson entre la princesse et Aladdin ; Diamond in the Rough est celle de Jafar et Iago avant qu'Aladdin ne rentre dans la Caverne aux Merveilles ; enfin Somebody's Got Your Back forme l'air d'amitié entre Aladdin, le Génie mais aussi Babkak, Omar et Kassim. Le problème est qu'aucune des quatre nouvelles chansons n'est vraiment extraordinaire ! Au contraire même… A Million Miles Away étant le premier duo entre Jasmine et Aladdin, il fait perdre beaucoup de force à A Whole New World, pourtant le premier coup de cœur émotionnel du film. De plus, sur ces quatre titres, alors que ni les paroles ni la musique ne ressortent vraiment, leur chorégraphie respective n'aide pas plus à remonter le niveau : c'est l'indifférence qui prévaut devant leur découverte ; l'ennui étant presque au bout des numéros. De plus, en dehors des chansons rajoutées, le ton général de l'histoire est légèrement changé. Si le film avait un côté Tex Avery avec les personnages du Génie et de Iago, le musical prend un ton un peu plus enfantin avec des mimiques, notamment des trois voleurs, de Jafar ou de Iago, qui surjouent trop rendant l'ensemble abêtissant au possible.

Fort mal équilibré - c'est un euphémisme ! - Aladdin ne vaut dès lors que pour un seul numéro musical, tout simplement exceptionnel : Friend Like Me. L'apparition du Génie est, en effet, juste extraordinaire tandis que la chanson devient incroyable. James Monroe Iglehart qui incarne le personnage du Génie livre, il est vrai, une prestation époustouflante : véritable show man, il fait passer Robin Williams dans le film pour un timide. Et ce n'est pas tout : la mise en scène de la séquence et les chorégraphies sont elles-aussi remarquables avec de nombreux danseurs utilisant tout l'espace. Les décors sont pour l'occasion - et contrairement au reste du show - très imaginatifs avec toutes les conventions des spectacles de Broadway. Enfin, la chanson est modifiée pour amener encore plus d'humour ; Disney et Alan Menken n'hésitant pas à se moquer de leurs travers. Un pur délice qui voit la salle se lever en plein spectacle - et en interrompre le déroulé - pour une standing ovation, chose suffisamment rare pour être soulignée. Il est donc légitime de se poser la question de la qualité du numéro dans le cas où le public n'a droit qu'à la doublure de James Monroe Iglehart. Aura-t-il la même énergie et le même talent ? A un tel niveau de perfection, il est permis d'en douter !

C'est d'autant plus inquiétant que, lors de la représentation critiquée ici, Adam Jacobs qui joue habituellement le personnage d'Aladdin a été remplacé par Joshua Dela Cruz. Le problème est qu'il est plus jeune et semble plus effacé que l'acteur principal. Le résultat donne un personnage d'Aladdin bien trop pâle non seulement face au Génie mais aussi à côté de ses trois amis voleurs. Pire encore… En dehors du Génie, le reste du casting (la troupe régulière s'entend) n'est pas charismatique pour un sou, y compris parmi les premiers rôles ! Jafar (Jonathan Freeman) n'a pas la classe du personnage du dessin animée ; Iago (Don Darryl Rivera) qui passe du statut de perroquet à celui d'acolyte humain de petite taille, est irritant au possible ; le Sultan (Clifton Davis) perd sa bonhommie quant aux trois voleurs, Babkak (Brian Gonzales), Omar (Jonathan Schwartz) et Kassim (Brandon O'Neill), ils ne semblent décidément pas à leurs places. Seule Jasmine (Courtney Reed) s'en sort mieux sans pour autant avoir la capacité de livrer une prestation mémorable.

Le reste de la production, décor et chorégraphies, est, pour sa part, correct mais sans être jamais exceptionnel. Les décors ont beaucoup de moyens mais n'arrivent pourtant, pas à avoir la magnificence du Roi Lion ou l'ingéniosité de Newsies. Les chorégraphies sont aussi sympathiques en essayant de donner un saveur orientale indéniable mais sont dépourvus de l'énergie et de la qualité de Newsies. Les costumes en revanche ne souffrent d'aucune critique et sont tout simplement magnifiques. Enfin, la mise en scène est totalement déséquilibrée, passant de l'exceptionnel comme Friend Like Me au tout juste passable comme A Whole New World. Pour cette dernière, il est consternant de constater que, malgré une technique remarquablement maitrisée (il est tout bonnement impossible de voir les fils du tapis), aucune émotion n'arrive à se dégager de ce vol mythique.

La première d'Aladdin a lieu le 7 juillet 2011 de 5th Avenue Theatre de Seatle. Il s'agissait en réalité d'un test d'un mois auprès du public afin de vérifier ce qui marche et ce qui ne fonctionne pas. Il a droit ensuite à une deuxième période de représentations test au Muny Theatre de St. Louis début juillet 2012. Toujours perfectible, le musical repart en production pendant un an avant de débuter sa tournée pré-Broadway à Toronto au Ed Mirvish Theatre du 13 novembre 2013 au 5 janvier 2014. Il arrive officiellement à New York le 20 mars 2014 même si les premières avant-premières ont eu lieu le 26 février. Il se joue alors au New Amsterdam Theatre, prenant la place de Mary Poppins, qui a tombé le rideau le 3 mars 2013.

La critique new-yorkaise est à l'évidence très partagée sur le musical même si tout le monde se retrouve sur la prestation de James Monroe Iglehart sur Friend Like Me. Aladdin est toutefois nommé à cinq Tony Awards 2014 dont Meilleur Musical, Meilleur Livret, Meilleure Chorégraphie ou Meilleure Partition. Il n'en gagne logiquement qu'un : le très mérité Meilleur Acteur dans un Rôle Secondaire pour James Monroe Iglehart le rôle du Génie.

Aladdin n'arrive pas à recréer sur scène la magie du film malgré sa reprise des chansons qui ont fait son succès. Globalement décevant, il se doit toutefois d'être vu pour le numéro de Friend Like Me et le personnage du Génie qui donnera la pêche à n'importe quel spectateur.