Les Gremlins
La couverture
Titre original :
The Gremlins
Production :
Walt Disney Animation Studios
Date de publication USA :
Juin 1943
Projet :
Animation 2D
Auteur :
Roald Dahl
Illustration :
Bill Justice des studios Disney
Publication :
Random House
Réédition :
Dark Horse, septembre 2006

Le synopsis

Gus est un pilote de la Royal Air Force dont la base est située sur un petit terrain dans la campagne anglaise. Alors qu'il effectue une mission aérienne, son attention est détournée par les gesticulations d'une petite créature, de la taille d'une main, tout occupée à percer un trou au bistouri dans l'aile de son avion. De retour à la base, il s’empresse de raconter sa mésaventure à ses amis pilotes. D’abords incrédules, ces derniers se rendent à l'évidence quand ils se retrouvent, en vol, confrontés au même phénomène.

Renseignements pris, les petites créatures en question se nomment : "Gremlins". Leurs femelles sont appélées des "Fifinellas" tandis que leurs bambins prennent le nom de "Widgets". Relevant de la mythologie, ils apparaissent en Angleterre à la même époque que les Gnomes, Trolls et autres Gobelins. Ils vivent alors en paix, à l’abri du regard des hommes, dans une forêt luxuriante au milieu de la campagne anglaise. Toute leur existence repose sur leur communion avec la nature. Leur comportement est toutefois amené à évoluer radicalement au début de la Seconde Guerre mondiale quand ils se trouvent privés de leur habitat naturel. Trop occupés à livrer bataille, les anglais décident, en effet, de construire un terrain aérien à l'endroit même de la forêt refuge des Gremlins. Ces derniers entrent alors en résistance contre les hommes et choisissent de s’attaquer à leurs machines volantes. D'abord tapis dans l'ombre, ils agissent, une fois leur rencontre avec Gus passée, à découvert.

Alors que les Gremlins font preuve, un peu plus chaque jour, d'une grande inventivité dans leurs méfaits, Gus et ses amis s'evertuent à les convaincre de se ranger du côté des forces du monde libre contre les agresseurs nazis…

La critique

rédigée par
★★★

Les Gremlins partage avec Destino la même génèse. Tous les deux sont, en effet, le fruit de la rencontre, pour le premier, de Walt Disney avec Roal Dahl et, pour le second, du Maître de l'animation avec le Maître du Surréalisme, Salavador Dali. Mais la comparaison s'arrête là tant leur devenir diffère grandement. Si Destino a été, il est vrai, terminé, (certes, après la mort de Walt Disney) et a eu droit à une sortie en salles dans un circuit limité de cinémas d'art et d'essai, Les Gremlins, lui, ne verra jamais le jour. Roal Dahl deviendra ainsi un auteur de roman pour enfant à succès pour d'autres œuvres, dont les plus célèbres restent, sans aucun doute, Charlie et la chocolaterie ou James et la grosse pêche. Cette dernière est d'ailleurs adaptée par les studios Disney en 1996 dans un long-métrage mélant acteurs et animation image par image sous le titre de James et la pêche géante. Il ne reste aujourd'hui des (Les) Gremlins qu'un livre richement illustré donnant un avant goût de ce qu'aurait pu être le film.

Né à Cardiff, le 13 septembre 1916, de parents norvégiens, dans un milieu aisé, Roald Dahl connait une jeunesse dorée mais mouvementée. Dès l'âge de 4 ans, il perd, en effet, sa sœur aînée et son père. Sa mère décide alors d'installer toute la famille en Angleterre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il s'engage en qualité de pilote de chasse dans la Royal Air Force. Les combats sont féroces et il échappe miraculeusement, de nombreuses fois, à la mort. Le crash de son avion en 1940, dans le désert saharien, a finalement raison de son désir de lutte active contre les nazis en le rendant inapte à tout nouveau vol. Il est alors envoyé en mission à l'ambassade britanique située à Washington.D.C. Il met à profit cette période pour commencer à écrire. Partageant avec d'autres pilotes de la R.A.F. les histoires mythiques de Gremlins, il s'intéresse de plus en plus à ces petites créatures accusées de saboter les avions de chasse. Discipline militaire oblige, il s'attache à obtenir l'autorisation de ses supérieurs avant de publier. L'un deux, producteur dans le civil, lui souffle l'idée d'aller voir Walt Disney pour une adaptation cinématographique. Roald Dahl se laisse convaincre et rencontre le papa de Mickey lors de l'été 1942.

Entre temps, les USA sont entrés activement dans la guerre. L'attaque de la base américaine de Pearl Harbor par l'aviation japonaise a en effet précipité la grande puissance dans le conflit. Les studios Disney passent alors, de facto, sous emprise militaire. Leur outil de production est mis tout entier à contribution pour la propagande du monde libre. De nombreux projets voient ainsi le jour, et parmi les plus remarquables, le court-métrage Der Fuehrer's Face ou le long-métrage Victory Through Air Power. La rencontre de Roald Dahl avec Walt Disney ne peut donc pas mieux tomber. La toute première réaction du papa de Mickey et de son frère Roy, alors directeur financier des studios, est de négocier les droits des petits personnages. Meurtri par sa dépossession d'Oswald en 1928, Walt Disney est désormais intraitable quand il s'agit de s'assurer le contrôle total de ses créations. Toutefois, sans remettre en cause le talent du jeune Dahl, il arrive bien vite à la conclusion que les histoires de Gremlins, circulant depuis le début des années 40 dans la RAF, relèvent plus de l'inconscient et de la mémoire collectifs que d'une création artistique personnelle. La mise en sécurité juridique des droits sur le design des personnages ne s'en trouve alors que mieux facilitée. Parallèlement, Walt Disney négocie avec le magazine Cosmopolitan une preview du long-métrage sur les Gremlins dans le numéro de décembre 1942, l'article devant reprendre une partie du texte de Dahl. Mais le projet tombe à l'eau : le mot "Gremlins", vite tombé dans le vocabulaire commun, s'est en effet trop éloigné de sa signification initiale.

Les studios Disney tâtonnent également dans l'approche artistique du projet. Il leur faut, en effet, conserver la particularité des Gremlins tout en les rendant sympathiques. La tache est ardue. Il est ainsi envisagé, dans un premier temps, d'élaborer un film mêlant acteurs réels et toons, seuls les petits personnages restant animés. Dans un deuxième temps, au début de 1943, une décision de Walt Disney lui-même change complètement la donne : le long-métrage comportera 100% d'animation. Au milieu de cette même année, un livre, Les Gremlins, sort chez Random House, avec un texte signé par le Lieutenant Roald Dahl, des copyrights enregistrés au nom des studios Disney et des illutrations non créditées à l'époque, mais attribuées depuis à Bill Justice. La confusion se fait dès lors plus grande encore. Cette édition marque toutefois le début du marketing autour du film-projet. Les personnages "Gremlins Disney" apparaissent ainsi dans une des histoires du magazine de bandes dessinées Walt Disney's Comic and Stories dans un numéro de juillet 1943. De nombreux articles de merchandising sont parallèlement mis en vente. Entre temps (mai 1943), deux scripts du long-métrages sont bouclés. Mais il s'avère que des producteurs concurrents sont aussi sur des projets similaires mettant en scène les petites créatures. Les frères Disney courent alors les bureaux des directeurs de studios pour les prier amicalement de ne pas ôter au public l'effet de surprise du film-projet en banalisant à outrance les "Gremlins". Warner Bros s'exécute et, bonne volonté manifeste, débaptise le nom de deux Bugs Bunny : Bugs Bunny and the Gremlin devient Falling Hare et Gremlins from the Kremlin s'intitule désormais Russian Rhapsody. Mais ces gesticulations n'empêchent pas le constat sans appel de la situation d'impasse dans laquelle se trouve le projet Disney. 50 000 $ sont déjà partis en fumée. Walt Disney décide finalement d'arrêter la production à la fin de l'année 1943. Il s'en explique à Roald Dahl, dans une longue lettre en date du 18 décembre 1943. Il insiste notamment sur le peu d'entrain des distributeurs à voir une énième production sur le thème de la guerre, jugeant alors le marché saturé. Cette mésaventure n'entache toutefois pas les relations de respect mutuel qui prédominent entre les deux hommes.

Le design des Gremlins survit néanmoins à l'abandon du projet. Il est ainsi utilisé pour illustrer les insignes des avions de l'armée américaine. Les personnages de Gremlins sont finalement adaptés au cinéma en 1984 par le réalisateur Joe Dante. Ce dernier prend le parti de présenter des créatures bien plus machiavéliques que celles de l'histoire originale. Il rend néanmoins, en clin d'œil, hommage à Walt Disney dans une scène culte où l'on voit ses hideux Gremlins visionner Blanche Neige et les septs nains. Devant le succès rencontré par le premier opus, le film connait une suite en 1990. Le livre publié en 1943 tombe, quant à lui, dans l'oubli jusqu'à une salutaire réédition en 2006, à l'heureuse initiative de Dark Horse.

Le livre des (Les) Gremlins est ainsi un véritable trésor pour tous les passionnés des studios Disney. Sa simple lecture est, en effet, un pur bonheur. Elle permet d'envisager ce qu'aurait pu être le long métrage éponyme s'il n'avait pas connu le triste sort d'être purement et simplement abandonné.

Le livre révèle ainsi les forces et faiblesses du projet mort-né de Walt Disney et Roald Dahl. Les personnages apparaissent ainsi trés vite emblématiques tant ils jouïssent d'un désign à trés fort potentiel. En revanche, l'ancrage du récit dans la Seconde Guerre mondiale apparait grandement préjudiciable. Elle est, en effet, de nature à plomber l'avenir du long-métrage tout entier. A l'image de Victory Through Air Power mais bien plus que Saludos Amigos ou Les trois caballeros, le film aurait eu visiblement beaucoup de mal à passer l'épreuve du temps. Ajoutez à cela des faiblesses évidentes dans le scénario (qui s'apparente plus à une succession de scénettes qu'à un véritable récit unifié) et une conclusion manquant cruellement de panache, et vous obtenez un résultat peu convaincant.

Il n’empèche ! La réédition de ce livre est louable à bien des égards. Elle permet, il est vrai, de comprendre toute la génèse d’un long-métrage d’animation du vivant de Walt Disney, à commencer notamment par la recherche graphique. Il contribue en outre à réveler le processus qui mêne à l'abandon pur et simple d'un projet, tout enthousiasmant qu'il paraissait au départ.

Véritable pépite historique, Les Gremlins comblera les fans et intéressera les néophytes. A déguster à sa juste valeur.

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