Quills, la Plume et le Sang
L'affiche du film
Titre original :
Quills
Production :
Fox Searchlight Pictures
Date de sortie USA :
Le 15 décembre 2000
Genre :
Drame
Réalisation :
Philip Kaufman
Musique :
Stephen Warbeck
Durée :
124 minutes
Disponibilité(s) en France :

Le synopsis

Au début du XIXe siècle, le Marquis de Sade purge sa peine au fond d’une cellule confortablement meublée pour lui au cœur de l’asile d’aliénés de Charenton, dans la région parisienne. L’aristocrate libidineux y suit alors les recommandations de l’abbé de Coulmiers, le responsable de l’institution qui l’autorise à coucher ses idées sur le papier, seul moyen selon lui de le libérer de ses penchants pervers. Mais ce que le religieux ignore, c’est que le Marquis parvient grâce à une blanchisseuse à faire sortir ses écrits de sa prison. Publié sous le manteau, Justine arrive ainsi bientôt entre les mains de l’Empereur Napoléon 1er qui, choqué par tant de perversions, envoie sur place Antoine Royer-Collard, un médecin aux méthodes radicales et brutales qu’il charge de mettre fin à ce petit jeu…

La critique

rédigée par
Publiée le 24 juin 2019

En 1984, le réalisateur Milos Forman marque durablement l’histoire du cinéma avec l’incomparable Amadeus, film biographique produit par Warner Bros. dans lequel est racontée la rivalité supposée entre les compositeurs Wolfgang Amadeus Mozart et Antonio Salieri. Couronné aux Oscars, le long-métrage ouvre ainsi la voie à des dizaines d’autres cinéastes, désireux à leur tour de dépeindre la vie de personnages aussi glorieux, incomparables et surtout tumultueux que le célèbre compositeur européen. Dans les années qui suivent, tous les studios s’engouffrent ainsi dans la brèche et le public découvre sur grand écran les vies dissolues de Charlie Chaplin, Ed Wood, Eva Peron, Larry Flynt, Malcolm X, William Shakespeare ou encore de Jimmy Hoffa dans un film de Danny DeVito distribué par 20th Century Fox qui se porte acquéreur à la fin des années 1990 des droits de Quills, la pièce de théâtre écrite par l’auteur Doug Wright en 1995 et dont l’intrigue principale met en scène de manière fictive les derniers jours de la vie plus que dissolue du Marquis de Sade.

Semblant tout droit sorti d’un roman (érotique, il va sans dire !), le Marquis de Sade fait partie de ces personnages historiques qui, en leur temps, ont laissé une telle trace dans la mémoire des contemporains que leur patronyme est resté à la postérité au point de devenir en quelques années un nom commun. Né à Paris le 2 juin 1740, Donatien Alphonse François de Sade appartient à l’une des plus anciennes maisons de Provence. Élevé selon les préceptes de la haute-noblesse française, celui qui, en réalité, porte le titre de Comte de Sade, grandit loin de sa famille auprès de son oncle, l’abbé Jacques-François de Sade, avant de rejoindre Paris pour entrer au collège Louis-le-Grand. Devenu officier dans l’armée du Roi, il sert durant la guerre de Sept Ans contre la Prusse mais sa réputation tumultueuse a tôt fait de le cataloguer dans la catégorie des débauchés. Marié à Renée-Pélagie de Montreuil, héritière d’une famille de la petite noblesse de robe fortunée, il est rapidement arrêté pour ses fréquentations douteuses et ses jeux sexuels dans sa garçonnière puis interné au donjon de Vincennes. Obtenant à la mort de son père la charge de lieutenant général dans les provinces du Centre-Est de la France, il est par ailleurs placé sous contrôle policier du fait de ses activités controversées et ses pratiques pornographiques violentes puis arrêté et enfermé au château de Saumur. Invité à la fin de sa peine à se retirer sur ses terres de Provence, le Marquis de Sade, qui solde sa carrière militaire en vendant sa charge de capitaine-commandant du régiment de cavalerie de Bourgogne pour éponger quelques dettes qui lui valent une fois encore la prison, lie des contacts avec les Lumières de l’époque et voyage dans toute l’Europe, notamment en Italie.

Arrêté et emprisonné à Vincennes à la demande de sa famille, le Marquis passe onze ans dans sa geôle avant d’être transféré à la Bastille en 1784 puis à l’asile de Charenton. Profitant dans toutes ses prisons de nombreux traitements de faveur, il commence à écrire ses fantasmes, livrant des ouvrages comme Justine ou les Malheurs de la Vertu et Les Cent Vingt Journées de Sodome. Libéré au début de la Révolution française, l’écrivain revient à Paris, divorce et, alors qu’il refuse d’émigrer, soutient les révolutionnaires en se faisant désormais appelé Louis Sade, abandonnant de fait sa particule nobiliaire. Prononçant un vibrant discours durant les obsèques de Marat avant de prendre des positions très dures contre les Chrétiens, il est rapidement mis aux arrêts sur ordre de Robespierre qui se méfie des extrémistes. Condamné à mort, il échappe par miracle à la guillotine après la chute de l’Incorruptible. Il se retire dès lors des affaires politiques, voyage en Provence, poursuit son œuvre avec Aline et Valcour et La Philosophie dans le Boudoir, gagne énormément d’argent, contrarie jusqu’au premier consul Bonaparte futur Empereur Napoléon 1er et retourne de manière arbitraire à Charenton où il écrit encore et toujours ses recueils érotiques et fait jouer ses pièces avec l’accord de l’administrateur des lieux, l’abbé de Coulmier. Appréciant peu ce genre de mascarade, le médecin-chef Antoine Royer-Collard entend alors mettre hors d’état de nuire son prisonnier qui se voit privé de ses plumes et de son encre. Le Marquis de Sade meurt en 1814 à l’âge de 74 ans. Son nom, connu de tous jusqu’à aujourd’hui, a inspiré au psychiatre Krafft-Ebing le néologisme « sadisme » utilisé encore aujourd’hui à tort et à travers pour dépeindre une satisfaction sexuelle mêlée de violence morale ou physique…

Particulièrement dissolues, c’est un euphémisme, la vie du Marquis de Sade tout comme son œuvre n’ont pas tardé à inspirer les cinéastes et ce, dès les premières années du cinéma. En 1930, Luis Bunuel, épaulé par Salvador Dali, transpose ainsi Les Cent-Vingt Journées de Sodome dans L’Âge d’Or. Suivent Hurlements en Faveur de Sade de Guy Debord et Le Vice et la Vertu de Roger Vadim, puis Marat-Sade de Peter Brook, La Voix Lactée de Luis Bunuel, Le Divin Marquis de Sade de Cy Enfield, La Marquise de Sade d’Ingmar Bergman et plus récemment le film Sade de Benoît Jacquot avec Daniel Auteuil sorti en 2000. La même année Quills, la Plume et le Sang débarque sur les écrans, d’après la pièce éponyme de Doug Wright acquise par 20th Century Fox et produite via sa filiale Fox Searchlight Pictures fondée en 1994 et destinée à la distribution de films indépendants et moins grands publics. Supervisé par les producteurs Julia Chasman, Mark Huffam, Peter Kaufman, Des McAnuff, Sandra Schulberg, Nick Wechsler et Rudolf Wiesmeier, le long-métrage est alors confié à Philip Kaufman, le scénariste des (Les) Aventuriers de l’Arche Perdue et réalisateur de La Légende de Jesse James, Les Seigneurs, L’Étoffe des Héros, L’Insoutenable Légèreté de l’Être ou encore Soleil Levant qui, alors qu'il reçoit le scénario, ne cache pas sa surprise de voir Hollywood tenter d’adapter sur grand écran la vie d’un personnage aussi dissolu et polémique que le Marquis de Sade.

Pour camper à l’écran l’indomptable Marquis, Philip Kaufman décide d’engager le comédien Geoffrey Rush. Né à Toowoomba, en Australie, le 6 juillet 1951, Rush fait partie de ces acteurs caméléons capables de tout jouer. Diplômé de l’université du Queensland, il fait ainsi ses premiers pas au théâtre puis à la télévision et au cinéma dès le début des années 1980. Tête d’affiche du film Shine de Scott Hicks pour lequel il reçoit l’Oscar du Meilleur Acteur en 1997, Geoffrey Rush devient rapidement incontournable et inscrit son nom au générique de films comme Les Misérables, Elizabeth, Shakespeare in Love, Le Tailleur de Panama ou encore Frida. Voix du goéland Nigel dans Le Monde de Nemo, il devient familier du grand public en endossant le costume du Capitaine Hector Barbossa dans la saga Pirates des Caraïbes. Incarnant avec panache l’interprète de La Panthère Rose dans la comédie Moi, Peter Sellers sortie en 2004, Geoffrey Rush est depuis apparu dans Munich, Le Discours d’un Roi, Gods of Egypt ou encore la série télévisée Einstein dans laquelle il prête ses traits au célèbre scientifique allemand.

Aux côtés de Geoffrey Rush et des comédiens Billie Whitelaw (Madame Leclerc), Stephen Marcus (Bouchon), Amelia Warner (Simone), Stephen Moyer (Prouix), Ron Cook (l’Empereur Napoléon 1er), Patrick Malahide (Delbené) ainsi que Jane Menelaus, l’épouse à la ville de Rush qui interprète à l’écran Renée Pelagie de Montreuil, la femme du Marquis de Sade, trois acteurs magnifiques partagent également le haut de l’affiche. Première à signer pour jouer dans le film dès le mois d’avril 1999, Kate Winslet interprète ainsi Madeleine Leclerc, l’une des blanchisseuses de l’asile de Charenton et complice du divin Marquis chargée de faire sortir les manuscrits de l’institution. Née le 5 octobre 1975 à Reading en Angleterre, Winslet est au départ apparue à la télévision britannique avant de jouer dans Créatures Célèbres de Peter Jackson en 1994. Également au casting d’Un Visiteur chez le Roi Arthur, Raison et Sentiment et Hamlet de Kenneth Branagh, elle crève l’écran en jouant l’inoubliable Rose DeWitt Bukater dans Titanic de James Cameron. Récompensée tout au long de sa carrière par un avalanche de prix, en particulier par l’Oscar de la Meilleure Actrice en 2009 pour le rôle d’Anna Schmidt dans le formidable The Reader, Winslet, annoncée au générique d’Avatar 2, a également excellé dans des films comme La Vie de David Gale, Neverland, Les Noces Rebelles, Divergente ou Wonder Wheel.

Au départ offert à Jude Law, Guy Pearce et Billy Crudup, le rôle de l’abbé François Simmonet de Coulmier est finalement donné à Joaquin Phoenix. Né le 28 octobre 1974 à San Juan, Porto Rico, au sein d’une famille de comédiens, en particulier River Phoenix remarqué dans Explorers, Indiana Jones et la Dernière Croisade et My Own Private Idaho, Phoenix fait ses gammes à la télévision et dans des films comme Cap sur les Étoiles et 8 mm avant de se faire connaître du grand public en interprétant l’empereur Commode dans Gladiator, le péplum de Ridley Scott couronné aux Oscars. Signant ensuite pour apparaître dans The Yards, Signes, Frères des Ours où il prête sa voix à Kinaï, Le Village, Walk the Line pour lequel il concoure pour l’Oscar du Meilleur Acteur, La Nuit nous Appartient et Marie Madeleine, le comédien prête ses traits au légendaire ennemi de Batman dans The Joker.

Quatrième tête d’affiche de Quills, la Plume et le Sang, le très distingué Michael Caine interprète quant à lui le cynique docteur Antoine Roger-Collard. Né Maurice Joseph Micklewhite, Jr. le 14 mars 1933 à Londres, Caine (qui emprunte son nom au titre du film Ouragan sur le Caine d’Edward Dmytryk qu’il adore) débute sa carrière sur les planches après son retour de la guerre de Corée. Multipliant les petits rôles, il perce au cinéma dans Zoulou de Cy Enfield. Anobli par la reine Elizabeth II en 2000, il a depuis ajouté à sa filmographie des œuvres telles que Le Limier, L’Homme qui Voulut Être Roi, Un Pont Trop Loin, Hannah et ses Sœurs pour lequel il gagne l’Oscar du Meilleur Acteur dans un second rôle, Le Plus Escroc des Deux, Noël chez les Muppets, Austin Powers dans Goldmember, L’œuvre de Dieu, la Part du Diable qui lui fait remporter un second Oscar, Kingsman : Services Secrets ou encore Cars 2, le long-métrage d’animation des studios Pixar où il prête sa voix au bolide espion Finn McMissile. Se faisant de plus en plus rare sur les écrans, Caine est néanmoins devenu au début des années 2000 l’acteur fétiche de Christopher Nolan qui l’a fait tourner dans la trilogie Batman, Le Prestige, Inception, Interstellar et Tenet.

Entouré d’un casting prestigieux, Philip Kaufman installe ses caméras dès la fin de l’année 1999 au sein des non moins prestigieux studios Pinewood de Londres où les décorateurs Martin Childs (couronné aux Oscars pour Shakespeare in Love), Mark Raggett, Jill Quertier et leurs équipes ont reconstitué l’asile pour aliénés de Charenton. Devenu l’hôpital Esquirol et fusionné à l’hôpital national Saint-Maurice, l’ancienne Maison royale de Charenton, qui a vu passer entre ses murs le Marquis de Sade mais également des personnages illustres tels que Paul Verlaine et Eugène Hugo, n’offrait en effet pas la possibilité de tourner un film. À la place, les charpentiers se sont inspirés du théâtre pour reconstituer de toutes pièces et de manière totalement fictive certains intérieurs supposés de l’institution. L’idée, alors, est de créer au début du film un endroit chaleureux dirigé dans le calme et la foi par l’abbé de Coulmiers et qui, au fur et à mesure que l’intrigue avance, se transforme en asile lugubre désormais aux mains du terrible Antoine Roger-Collard. Vivant et évolutif, le décor est indiscutablement l’un des personnages du film. De part sa courbure, ses voûtes et sa disposition, le long couloir menant vers la cellule du Marquis attise en effet rapidement la curiosité, chacun n’ayant au début du film qu’une seule envie, découvrir ce qui peut bien se cacher derrière cette porte entrebâillée d’où un trait de lumière s’échappe. La reconstitution de l’asile permet en outre aux spectateurs de vivre le film et de ressentir progressivement l’oppression qui s’installe au fur et à mesure que le médecin-chef prend le contrôle de l’institution avec ses machines de guérison, certains diront de torture.

Complété par des décors extérieurs empruntés à l’Oxfordshire, au Bedfordshire et à Londres censés représenter les rues de Paris au début du XIXe siècle, Quills, la Plume et le Sang brille également de par ses costumes. Créés par la couturière Jacqueline West, elle aussi nommée aux Oscars pour son travail sur L’Étrange Histoire de Benjamin Button et The Revenant, tous permettent d’asseoir l’atmosphère de l’époque et surtout les changements d’ambiance intervenant tout au long du film. Le costume du fringant Marquis de Sade se détériore ainsi durant l’intrigue. La veste ou la chemise déchirées du début deviennent des guenilles lorsque le héros - dépossédé de son encre, de ses plumes et de son papier - se sert de sa veste et de son pantalon comme d’un support d’écriture, et des lambeaux de sa chemise comme de pansements pour protéger ses doigts qu’il a lui-même entaillés afin d’utiliser son sang pour écrire. Le costume de l’abbé de Coulmiers permet également de faire évoluer le personnage. D’ecclésiastique guindé et propre sur lui, le personnage termine défroqué et débraillé au fur et à mesure qu’il succombe aux charmes de Madeleine et à la folie du Maquis. Seul le docteur Royer-Collars, sublime sous les traits de Michael Caine, dénote dès lors que son habit, cintré, étriqué, demeure le même jusqu’à la fin du film, montrant que le personnage, malgré les événements, ne plie pas.

Au générique de La Dame de Windsor, Billy Elliot, Deux Frères et Mon Roi, Stephen Warbeck, oscarisé lui aussi pour Shakespeare in Love, signe une bande originale expérimentale dans laquelle figurent des instruments empruntés au passé tels que le serpent et la chalémie ainsi que des seaux pour les percussions. Particulièrement dérangeante et surtout peu conventionnelle, la musique, finalement assez hypnotique quoique peu remarquable, possède l’avantage de ne pas distraire le spectateur qui peut dès lors se concentrer sur l’intrigue, le jeu des acteurs, les décors et les costumes. Surtout, de par son caractère unique, elle renforce le côté déstabilisant de l’histoire et du personnage du Marquis de Sade. Elle possède toutefois l’inconvénient de devenir un accessoire dispensable, sans thème mémorable, qui peut perturber. À noter toutefois la présence notable de la comptine Au Clair de la Lune dont le premier couplet, chanté ou sifflé par le héros, appelle « l’Ami Pierrot » à prêter sa plume (Quill en anglais) au narrateur, ici le Marquis qui en est privé par le docteur Royer-Collard, avec des références appuyées à Dieu, un autre thème central du film.

Rassemblant un casting remarquable et des talents honorés chacun dans leur domaine à de multiples reprises, Quills, la Plume et le Sang est sans aucun doute un divertissement historique de premier ordre qui, à l’image d’Amadeus de Milos Forman, offre au spectateur une plongée historique intéressante au cœur de l’époque des Lumières, de la Révolution française puis du Premier Empire. Et comme Amadeus, le film ose montrer ce qui n’est pas montrable. Enfin, un long-métrage sur Sade dépeint le divin Marquis comme un être brutal, dénué de sens moral et surtout totalement désinhibé. Là où le Sade de Benoît Jacquot avec Daniel Auteuil présente un auteur repenti qui n’aura dès lors pas de mal à être montré à la télévision dans la séance cinéma familiale du dimanche soir, Quills, la Plume et le Sang offre lui une image concrète du Marquis avec une interprétation magnifique de Geoffrey Rush qui, sur les conseils de Philip Kaufman, campe un personnage qui se rapproche plus d’une rock-star déchue que d’un lettré éclairé du XVIIIe siècle. Le docteur Royer-Collard, lui aussi, est bien éloigné du personnage qu’il est censé représenter, le réalisateur et le scénariste ayant plutôt imaginé le médecin comme une sorte de Kenneth Starr, le procureur ayant enquêté sur les frasques du président Bill Clinton et qui, après avoir pointé avec un doigt réprobateur un comportement inapproprié qui ne devrait pas être connu du monde, s’est empressé de publier son rapport, rendant ainsi publiques des pratiques pourtant jugées infamantes… Dans le film, le docteur guindé et psychorigide est dès lors un homme lui aussi soumis à des pulsions sexuelles obscènes, en particulier vis-à-vis de sa jeune femme à peine majeure qui, en secret, mémorise la littérature du Marquis pour mieux tromper son vieux mari acariâtre.

Quills, la Plume et le Sang, de plus, ne s’encombre pas de la bien-pensance si particulière et parfois si pesante à Hollywood. L’abbé de Coulmiers, notamment, devient un personnage sexué, loin de l’image aseptisée et caricaturale des ecclésiastiques si coutumière dans le cinéma américain. Embarqué malgré lui dans la folie de Sade, il est bien vite incapable de résister à ses pulsions amoureuses, le conduisant même à la fin du film à commettre un irréparable blasphème. Qu’il est agréable, dès lors, d’avoir à l’écran des personnages qui, loin des sempiternels carcans hollywoodiens, vivent des passions qui ne manqueront pas d’interroger le spectateur à une époque où l’hypocrisie du pouvoir est parfois soulevée, où la place de la religion est débattue, où les contraintes imposées aux prêtres sont discutées et où la question de la liberté totale d’expression est tant contestée par certaines franges de la population… Qu’il est agréable, qui plus est, que ce film émane d’une major hollywoodienne centenaire. Mais l’irrévérence a toutefois ses limites. Le personnage de Madeleine Leclerc ne pouvait pas, comme la réalité l’impose, être dépeint sous les traits d’une enfant de 13 ans ayant une liaison avec le héros. Surtout, si 20th Century Fox a frappé un grand coup en produisant une œuvre osée, elle a couvert ses arrières en apposant au générique non pas son propre nom, mais le logo d’une filiale dont l’aura est somme toutes bien inférieure à la sienne.

Dotée d’un effort de reconstitution brillant, Quills, la Plume et le Sang demeure bien entendu une fiction, une plongée magistrale au cœur des pulsions et des comportements humains. L’historien, dès lors, trouvera forcément à redire sur ce qui, à l’évidence, ne cherche pas à être considérée comme une œuvre réaliste. La représentation de l’Empereur Napoléon, montré trop petit pour que ses pieds touchent par terre lorsqu’il est assis sur le trône, est en particulier forcément (et de manière dommageable diront certains) caricaturale. Les libertés sur la vie du Marquis de Sade, par ailleurs, sont très nombreuses. La plupart ont d’ailleurs été pointées du doigt par Neil Schaeffer, l’auteur de The Marquis de Sade: A Life parue en 2000. Jamais, par exemple, il n’est fait mention de Marie-Constance Quesnet, sa seconde femme qui résidait avec lui à l’asile de Charenton. Jamais le Marquis n’est montré sous son apparence véritable. Loin de ressembler à Rush, Sade est un sexagénaire obèse lorsqu’il entre à Charenton pour la seconde fois. Jamais il n’est fait mention du fait que ses ouvrages les plus contestés, en particulier Justine, ont été écrits avant son incarcération à Charenton. Jamais, non plus, il n’est explicité que si Sade finit en prison, c’est plus pour sa vie dissolue que pour ses écrits. Il fut évidemment victime de l’oppression de l’État et de la religion mais il n’en reste pas moins un être dérangeant dont la vie et les scandales sexuels ont souvent et à juste titre été condamnés.

Loin d’être une leçon d’Histoire, Quills, la Plume et le Sang est toutefois une formidable mise en abyme de l’espèce humaine sous toutes ses formes. La critique ne s’y est d’ailleurs pas trompée, vantant notamment la performance « flamboyante » de Geoffrey Rush et le jeu « exceptionnel » des acteurs. Proposé au Festival du Film de Telluride le 2 septembre 2000 avant une sortie limitée le 22 novembre 2000 et enfin une sortie nationale aux États-Unis le 15 décembre, le film a engrangé 250 000 dollars lors de son premier week-end d’exploitation, rapportant au final quelques 7 millions de dollars et près de 11 millions de dollars dans le reste du monde, remboursant et dépassant ainsi son budget de 13 millions de dollars. En 2001, Quills, la Plume et le Sang est nommé à trois reprises lors de la 73ème cérémonie des Oscars pour sa direction artistique, ses costumes et pour l’interprétation de Geoffrey Rush. L’acteur s’incline toutefois face à Russell Crowe sacré pour Gladiator également primé dans la catégorie Costume, la statuette de la meilleure direction artistique récompensant pour sa part Tigre et Dragon. L'opus repart en revanche avec un Critic Choice Award décerné à Joaquin Phoenix, un Evening Standard British Film Award remis à Kate Winslet, un National Board Review du Meilleur Film et du Meilleur Acteur dans un Second Rôle pour Joaquin Phoenix et les Satellite Awards du Meilleur Acteur pour Geoffrey Rush et du Meilleur Scénario pour Doug Wright, tous les deux nommés aux Golden Globes. Le National Board of Review a par ailleurs sacré Quills, la Plume et le Sang Meilleur Film de l’Année 2000.

Belle prouesse artistique inspirée de très loin de la fin de vie du subversif Maquis de Sade, Quills, la Plume et le Sang est sans conteste un coup de maître et un bon un coup de pied dans la fourmilière hollywoodienne si souvent sage et consensuelle. Loin de convenir à tous les publics, il offre une belle plongée au fond des sombres instincts de l’Homme tout en questionnant l'époque contemporaine de manière crue, certes, mais assez philosophique.

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