Dossier » The Walt Disney Company » Interviews

Jean-François Camilleri
Disney par Nature !

L'article

Publié le 10 juillet 2010

Jean-François Camilleri n’est pas un fan : il est bien plus que cela. Avec plus de 22 ans passés au sein de Disney, en France et aux Etats-Unis, il a eu, en effet, le temps –et surtout l’envie et l’opportunité- de développer une connaissance parfaite de l’œuvre du grand Walt dont il aime à louer le génie visionnaire. Car, s’il y a bien une chose qui ressort d’un entretien avec le patron de la filiale française de la Walt Disney Company, c’est bien cette compétence passionnée mise au service d’une signature aussi belle que complexe !

Il n’est pas chose aisée, au pays de Molière, de défendre les couleurs disneyennes. Soupçonnée, ici, de vouloir -toujours et uniquement- faire tourner son tiroir-caisse, sans ambition artistique aucune, ou accusée, là, d’être le cheval de Troie d’un impérialisme américain triomphant et déstructurant, la compagnie de Mickey doit, en effet, jouer des coudes pour se faire accepter, dans l’hexagone, sur le terrain qui est pourtant depuis les premiers jours de son existence, le sien : celui de la Culture... La Culture Populaire !

Aussi, quand il s’agit de monter au créneau, Jean-François Camilleri applique l’un des grands principes édictés par Walt Disney lui-même : revendiquer, haut et fort et sans jamais faillir, tout autant le caractère populaire de ses œuvres que leur exigence de qualité. Il s’est donc attelé à relever ce défi fort délicat en France tant il prend ici bas une toute autre mesure. Le paradoxe entretenu depuis la nuit des temps par l’intelligentsia tricolore assène, il est vrai, que la Culture Populaire est, malgré l’héritage rabelaisien commun, condamnée à devoir toujours verser dans le vulgaire. Associer le vocable Culture à l’adjectif Populaire revient, en effet, à prononcer un gros-mot. Comment dès lors sortir de ce cycle infernal qui fait de la recherche de la popularité une démarche forcément condamnable ? Pire : quand l’œuvre à défendre est américaine, elle prend, en plus, des airs de propagande commerciale, indigne d’une quelconque attention...

Jean-François Camilleri ne s’embarrasse pas d’un tel débat. Il se place bien au-delà. Son postulat est aussi clair que redoutable : une œuvre n’a pas besoin d’être ignorée du grand public pour être de qualité. Et il prend un exemple édifiant pour illustrer son propos. Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain a été encensée par la Critique avant sa sortie puis conspuée ensuite dès lors que les spectateurs se massaient dans les salles. Tout est dit. La qualité n’est pas l’ennemi de la popularité, elle en est même la meilleure amie ! Dès lors, le patron de Disney France entend bien le faire savoir. Le label Disney est populaire parce qu’il est de qualité et il est de qualité parce qu’il est populaire.

Mais Jean-François Camilleri n’est pas homme à s’arrêter au simple stade de la formule : il prouve ce qu’il dit. Entrepreneur dans l’âme, il s’emploie, en effet, à appliquer quotidiennement sa philosophie à sa filiale qu’il façonne jour après jour, comme le ferait n’importe quel patron propriétaire d’une PME franco-française. Car il le répète à l’envie ; Disney France est une entreprise française, à taille humaine qui plus est (250 personnes). Ce lien avec la France, très important à ses yeux, est sans aucun doute la clé de son succès ; le hasard ayant d’ailleurs voulu (ça ne s’invente pas !) que le premier projet sur lequel il ait travaillé fut la ressortie des Aristochats à l’été 88 ! Le ton de sa carrière chez Disney était visiblement donné. Connaissant parfaitement le marché hexagonal, ses décisions se prennent, en effet, toujours en fonction des exigences nationales. Quand, par exemple, il décide d’avancer de 15 jours la sortie d’Alice au Pays des Merveilles de Tim Burton, c’est évidemment pour des considérations franco-françaises. Il entend en effet lui éviter une sortie frontale avec le film-évènement de Luc Besson, Les Aventures Extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec et tant pis si déplacer dans un délai aussi court la date de sortie d’un film n’est pas une décision sans conséquences. Cette attitude est d’ailleurs symptomatique de sa personne tout entière : qu’on se le dise, Jean-François Camilleri ne s’embarrasse pas de contingences techniques. Prêt à déplacer des montagnes, il met à contribution, dès la date de sortie remaniée par ses soins, ses 250 collaborateurs pour leur faire propager par le net la nouvelle comme un seul homme. En une soirée, tout le web est en émoi et absorbe l’information... Ses équipes font le reste et travaillent d’arrache-pied pour réussir le tour de force d’une sortie avancée au 24 mars. Belle démonstration de talent(s) !

Car Jean-François Camilleri a une vision détonante de son rôle à la tête de la division française de la Walt Disney Company. Là où le fantasme de quelques frustrés voudrait laisser croire à un simple chef de service inféodé à sa tutelle américaine, réduit à appliquer des décisions venant de Burbank, sans possibilité aucune de marge de manœuvres, on découvre au contraire un véritable chef d’entreprise hexagonale. Parce qu’il a une connaissance parfaite du label qu’il défend et de l’univers audiovisuel dans lequel il évolue, Jean-François Camilleri est parvenu à faire bouger les lignes. Sous son impulsion, Disney est devenu un opérateur du cinéma français à part entière. C’est ainsi sur son initiative que le label s’est pacsé un temps avec un grand distributeur tricolore (Gaumont) ; c’est toujours sur sa volonté que Disney finance aujourd’hui des œuvres françaises et découvre des talents. Car Jean-François Camilleri a bien compris que la France n’est pas, en matière de cinéma, un marché comme un autre. Déjà, peu ou prou, la moitié des spectateurs en France délaisse les films américains au profit de leur alter-égo français et européens : un score atypique en Europe. Ensuite, la France dispose d’un outil de création cinématographique de belle capacité. Enfin, Disney France a la compétence pour jouer le rôle que son patron entend lui faire jouer. Et tant pis, si la frilosité de quelques uns lui fait rater des opportunités (Disney US n’a pas cru à La Môme alors même que sa filiale française lui a consacré une bonne année de travail) ; Jean François Camilleri s'attache à faire de Disney un acteur majeur du cinéma français. Il contribue en cela à décomplexer son label et à changer la vision que le monde de la Culture en France porte sur lui. Si des artistes au registre exigeant comme Liane Foli ou Benoit Magimel acceptent aujourd’hui de prêter leur voix à des personnages Disney-Pixar, c’est d’abord grâce au travail de légitimité culturelle entrepris avec opiniâtreté par Jean-François Camilleri. Rien d’étonnant dès lors à voir Disney s’associer à des talents locaux (Kad et Olivier pour Mais Qui a Tué Pamela Rose ? ou Stefano Accorsi pour Juste un Baiser) sur des registres surprenants pour qui imagine Disney monovoix.

Turbulent le patron français ? Pas exactement. Bouillonnant est plus exact. Jean-François Camilleri sait ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas : il sait également prendre le temps nécessaire pour atteindre les objectifs qu’il vise.

Disney lui doit ainsi la renaissance de la production de documentaires axés sur la nature et les animaux sauvages, un genre créé par Walt Disney lui-même, dans le cadre de la mythique collection des True-Life Advendures. Alors manager de la filiale hexagonale de Walt Disney Studios Motion Pictures, il a, en effet, en 2005, la brillante idée d'accorder sa confiance à un jeune réalisateur tricolore, Luc Jacquet, en acceptant de produire son premier film, La Marche de l'Empereur. Le pari est osé. Proposer sur grand écran, à destination du grand public, un long-métrage, documentaire animalier, sur la vie des manchots empereurs vivant en Antarctique apparait, il est vrai, à l'époque comme un rêve doux-dingue, caprice d'un producteur, en mal de respectabilité auprès de l'intelligentsia hexagonale, sacrifiant, pour une fois, la recherche du seul profit commercial sur l'autel de l'expérimentation cinématographique. L'avenir prouvera le parfait contraire. Seul contre tous, Jean-François Camilleri démontre l'incroyable potentiel du genre, confirmant son rang dans le milieu du cinéma français de producteur hexagonal à part entière, véritable découvreur de talents. La réussite commerciale de La Marche de l'Empereur est, en effet, loin d'être un succès d'estime. En France, le film taquine allègrement les deux millions d'entrées ! Le résultat est tel que l'intérêt de proposer le documentaire à l'export apparait vite évident. Comble de l'ironie, le marché américain lui ouvre rapidement ses portes, mais sans Disney. La maison mère de la filiale française menée par Jean-François Camilleri fait, en effet, la fine bouche et refuse cette histoire de manchots incongrue. Warner, elle, sent le joli coup venir et accepte de distribuer le film sur le sol américain. Il devient vite le plus gros succès pour un long-métrage français en Amérique du Nord. Il remporte même l'Oscar du Meilleur Documentaire, véritable pied de nez à la France qui lui a refusé le moindre César. Devant l'ironie de l'histoire, Jean-François Camilleri ne prend pas ombrage et pardonne à sa tutelle, son erreur d'appréciation. Il la comprend même tant son pari (pensez donc : une histoire de manchots, au cinéma qui plus est !!!) était osé... Il entend d'ailleurs l'aider à la réparer et à l'amener à occuper enfin le terrain du documentaire grand public, à destination des salles obscures. Il crée pour cela, une société de production spécifique, Disneynature, qui présente ainsi un premier long-métrage en 2007, Le Premier Cri, film ethnologique sur la naissance à travers le monde, beaucoup moins abordable qu'un simple documentaire animalier. Il continue ensuite de faire confiance à Luc Jacquet et produit son deuxième long-métrage, Le Renard et l'Enfant, un docu-fiction axé sur l'amitié d'une petite fille et d'une renarde. L'œuvre très personnelle séduit à nouveau le public français.

Patiemment, le remuant patron de la filiale française convainc sa maison-mère d'investir le marché. Elle accepte finalement de créer un nouveau label de films à l'instar de Walt Disney Pictures, Touchstone Pictures ou Hollywood Pictures. Disneynature est ainsi présenté mondialement en avril 2008. Basé en France, il est logiquement dirigé par Jean-François Camilleri et poursuit deux objectifs : distribuer des productions maison à l'international et des productions étrangères aux Etats-Unis. Les premiers chantiers sont déjà sur les rails. Le programme est alléchant. Pollen est dans les cartons, prêt à sortir, Félins est annoncé pour 2011, et Chimpanzé, 2012. Un Jour sur Terre s'intercale dans ce calendrier déjà dense et débarque sur les écrans aux Etats-Unis, sous label Disneynature, à partir du 22 avril 2009, soit un an et demi après le reste du monde et notamment la France, où il est sorti en premier, le 10 octobre 2007. Océans fait de même en 2010 tandis que Voyage Sous les Mers 3D, un autre film français, connaitra le même traitement. A chaque fois, les films sont remontés pour coller aux attentes des spectateurs des deux côtés de l’Atlantique. Le public français n’attend, en effet, pas la même chose d’un documentaire que le public américain. Dès lors, le rythme des récits se doit d’être changé : contemplatif pour la France, explicatif pour l’Amérique. Les Ailes Pourpres, Le Mystère des Flamants fait d’ailleurs les frais de cette différence d’approche et de culture entre les deux pays. Presque trop poétique, le documentaire, sorti en 2008 dans l’hexagone, n’a, en effet, pas séduit le public français ; Jean-François Camilleri tire immédiatement les enseignements de la situation en refusant de le présenter sur le marché américain. Au-delà du non-sens économique (l’échec en France n’est pas de bon augure), le film n’a pas les capacités suffisantes pour être remanié en vue de coller aux attentes des spectateurs américains qui plébiscitent le documentaire explicatif ; là où Les Ailes Pourpres, Le Mystère des Flamants est une œuvre contemplative à l’excès. Disneynature s’économise le risque d’un échec : son patron et créateur a d’autres ambitions pour lui. Il lui applique, en réalité, la politique vertueuse suivie par Pixar qui consiste à sortir un long-métrage par an. Car, si Jean-François Camilleri a conscience du beau potentiel de Disneynature, il rappelle également que le label est tout jeune et qu’il convient dès lors de lui laisser le temps de déployer ses ailes. Il s’y emploie avec passion et patience explorant plusieurs pistes. L’une d’elles a été par exemple la série télé Naturellement produite par Disneynature et (mal) diffusée sur France 2. Il revendique également la filiation avec les True-Life Advendures. S’il n’est pas contre une ressortie sous le label Disneynature des mythiques documentaires de Walt Disney, il s’interroge en revanche sur la pertinence d’une telle mise sur le marché. Le temps a passé et avec lui les habitudes des spectateurs : il n’est pas dit que le rythme, très lent, et les images, forcément datées, des True-Life séduisent le public des années 2010. Toutefois, en parfait connaisseur du genre, Jean-François Camilleri explique qu’une autre piste est elle bien plus enthousiasmante : la mise en perspective. Car Disney est l’un des rares studios à avoir les capacités, d’une part grâce à son patrimoine de documentaires et d’autre part grâce à son label Disneynature, de proposer un bilan de l’évolution de la planète au cours des 60 ans qui viennent de s’écouler. D’ailleurs, malicieux, il s’interroge sur la localisation de Félins qui ne serait pas si éloignée de celle de Lions d’Afrique, offrant là une exceptionnelle opportunité d’analyse de l’état de la planète !

Partant de ce constat pour Disneynature, Jean-François Camilleri en vient naturellement à la question clé du traitement et de la mise à disposition de l’incroyable patrimoine des œuvres de sa société, tous labels confondus. Déjà, il n’est pas opposé à l’idée de la création d’une case « Patrimoine Disney » sur sa chaine Cinéma, Disney Cinemagic. Il pose simplement la question de sa pertinence par rapport aux attentes du public qui ne sont pas forcément les mêmes que celles des fans. Ensuite, sur l’accès du public -notamment français- au catalogue Disney, Jean-François Camilleri affirme avoir bien conscience de l’enjeu. Savoir par exemple que L’Espion aux Pattes de Velours n’est disponible, pour les Français, qu’en Grande-Bretagne qui commercialise un DVD avec une piste française n’est pas chose agréable. Il souhaite en revanche prendre le temps de la réflexion afin d’établir un modèle de mise à disposition du catalogue –le plus large possible et sans contrainte de frontière – pérenne et rentable. Les nouvelles technologies offrant de belles opportunités, il en explore actuellement les contours et entend proposer à terme des solutions ; le « sans support » (V.O.D., Keychest, portail de téléchargement définitif ou streaming) étant la piste privilégiée...

Alors sans défauts, Jean-François Camilleri ? Certes pas. Qui peut prétendre ici bas en être dépourvu ? Mais, pour les fans Disney, (car c’est bien de ce regard dont il s’agit) il n’en reste pas moins qu’il est difficile de lui en trouver. L’homme est charmeur, son bilan bluffant et ses projets enthousiasmants. Disney France est visiblement entre de bonnes mains : et ça, les fans, ça leur va bien !