Jean-François Camilleri n’est pas un fan : il est bien plus que cela. Avec
plus de 22 ans passés au sein de Disney, en France et aux Etats-Unis, il a eu,
en effet, le temps –et surtout l’envie et l’opportunité- de développer une
connaissance parfaite de l’œuvre du grand Walt dont il aime à louer le génie
visionnaire. Car, s’il y a bien une chose qui ressort d’un entretien avec le
patron de la filiale française de la Walt Disney Company, c’est bien cette
compétence passionnée mise au service d’une signature aussi belle que complexe !

Il n’est pas chose aisée, au pays de Molière, de défendre les couleurs
disneyennes. Soupçonnée, ici, de vouloir -toujours et uniquement- faire tourner
son tiroir-caisse, sans ambition artistique aucune, ou accusée, là, d’être le
cheval de Troie d’un impérialisme américain triomphant et déstructurant, la
compagnie de Mickey doit, en effet, jouer des coudes pour se faire accepter,
dans l’hexagone, sur le terrain qui est pourtant depuis les premiers jours de
son existence, le sien : celui de la Culture... La Culture Populaire !
Aussi, quand il s’agit de monter au créneau, Jean-François Camilleri applique
l’un des grands principes édictés par Walt Disney lui-même : revendiquer, haut
et fort et sans jamais faillir, tout autant le caractère populaire de ses œuvres
que leur exigence de qualité. Il s’est donc attelé à relever ce défi fort
délicat en France tant il prend ici bas une toute autre mesure. Le paradoxe
entretenu depuis la nuit des temps par l’intelligentsia tricolore assène, il est
vrai, que la Culture Populaire est, malgré l’héritage rabelaisien commun,
condamnée à devoir toujours verser dans le vulgaire. Associer le vocable Culture
à l’adjectif Populaire revient, en effet, à prononcer un gros-mot. Comment dès
lors sortir de ce cycle infernal qui fait de la recherche de la popularité une
démarche forcément condamnable ? Pire : quand l’œuvre à défendre est américaine,
elle prend, en plus, des airs de propagande commerciale, indigne d’une quelconque
attention...
Jean-François Camilleri ne s’embarrasse pas d’un tel débat. Il se place bien
au-delà. Son postulat est aussi clair que redoutable : une œuvre n’a pas besoin
d’être ignorée du grand public pour être de qualité. Et il prend un exemple
édifiant pour illustrer son propos. Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain a
été encensée par la Critique avant sa sortie puis conspuée ensuite dès lors que
les spectateurs se massaient dans les salles. Tout est dit. La qualité n’est pas
l’ennemi de la popularité, elle en est même la meilleure amie ! Dès lors, le
patron de Disney France entend bien le faire savoir. Le label Disney est
populaire parce qu’il est de qualité et il est de qualité parce qu’il est
populaire.

Mais Jean-François Camilleri n’est pas homme à s’arrêter au simple stade de
la formule : il prouve ce qu’il dit. Entrepreneur dans l’âme, il s’emploie, en
effet, à appliquer quotidiennement sa philosophie à sa filiale qu’il façonne
jour après jour, comme le ferait n’importe quel patron propriétaire d’une PME
franco-française. Car il le répète à l’envie ; Disney France est une entreprise
française, à taille humaine qui plus est (250 personnes). Ce lien avec la
France, très important à ses yeux, est sans aucun doute la clé de son succès ;
le hasard ayant d’ailleurs voulu (ça ne s’invente pas !) que le premier projet
sur lequel il ait travaillé fut la ressortie des
Aristochats à l’été 88 ! Le ton
de sa carrière chez Disney était visiblement donné. Connaissant parfaitement le
marché hexagonal, ses décisions se prennent, en effet, toujours en fonction des
exigences nationales. Quand, par exemple, il décide d’avancer de 15 jours la
sortie d’Alice au Pays des Merveilles de
Tim Burton, c’est évidemment pour des considérations franco-françaises. Il
entend en effet lui éviter une sortie frontale avec le film-évènement de Luc
Besson, Les Aventures Extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec et tant pis si
déplacer dans un délai aussi court la date de sortie d’un film n’est pas une
décision sans conséquences. Cette attitude est d’ailleurs symptomatique de sa personne
tout entière : qu’on se le dise, Jean-François Camilleri ne s’embarrasse pas de
contingences techniques. Prêt à déplacer des montagnes, il met à contribution,
dès la date de sortie remaniée par ses soins, ses 250 collaborateurs pour leur
faire propager par le net la nouvelle comme un seul homme. En une soirée, tout
le web est en émoi et absorbe l’information... Ses équipes font le reste et
travaillent d’arrache-pied pour réussir le tour de force d’une sortie avancée au 24 mars.
Belle démonstration de talent(s) !

Car Jean-François Camilleri a une vision détonante de son rôle à la tête de
la division française de la Walt Disney Company. Là où le fantasme de quelques
frustrés voudrait laisser croire à un simple chef de service inféodé à sa
tutelle américaine, réduit à appliquer des décisions venant de Burbank, sans
possibilité aucune de marge de manœuvres, on découvre au contraire un véritable
chef d’entreprise hexagonale. Parce qu’il a une connaissance parfaite du label
qu’il défend et de l’univers audiovisuel dans lequel il évolue, Jean-François
Camilleri est parvenu à faire bouger les lignes. Sous son impulsion, Disney est
devenu un opérateur du cinéma français à part entière. C’est ainsi sur son
initiative que le label s’est pacsé un temps avec un grand distributeur
tricolore (Gaumont) ; c’est toujours sur sa volonté que Disney finance
aujourd’hui des œuvres françaises et découvre des talents. Car Jean-François
Camilleri a bien compris que la France n’est pas, en matière de cinéma, un
marché comme un autre. Déjà, peu ou prou, la moitié des spectateurs en France
délaisse les films américains au profit de leur alter-égo français et européens
: un score atypique en Europe. Ensuite, la France dispose d’un outil de création
cinématographique de belle capacité. Enfin, Disney France a la compétence pour
jouer le rôle que son patron entend lui faire jouer. Et tant pis, si la
frilosité de quelques uns lui fait rater des opportunités (Disney US n’a pas cru
à La Môme alors même que sa filiale française lui a consacré une bonne
année de travail) ; Jean François Camilleri s'attache à faire de Disney un
acteur majeur du cinéma français. Il contribue en cela à décomplexer son label
et à changer la vision que le monde de la Culture en France porte sur lui. Si
des artistes au registre exigeant comme Liane Foli ou Benoit Magimel acceptent
aujourd’hui de prêter leur voix à des personnages Disney-Pixar, c’est
d’abord grâce au travail de légitimité culturelle entrepris avec opiniâtreté par
Jean-François Camilleri. Rien d’étonnant dès lors à voir Disney s’associer à des
talents locaux (Kad et Olivier pour Mais Qui a Tué Pamela Rose ? ou
Stefano Accorsi pour Juste un Baiser) sur des registres surprenants pour
qui imagine Disney monovoix.
Turbulent le patron français ? Pas exactement. Bouillonnant est plus exact.
Jean-François Camilleri sait ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas : il sait
également prendre le temps nécessaire pour atteindre les objectifs qu’il vise.

Disney lui doit ainsi la renaissance de la production de documentaires axés
sur la nature et les animaux sauvages, un genre créé par Walt Disney lui-même,
dans le cadre de la mythique collection des
True Life Advendures. Alors manager de la filiale hexagonale de Walt
Disney Studios Motion Pictures, il a, en effet, en 2005, la brillante idée
d'accorder sa confiance à un jeune réalisateur tricolore, Luc Jacquet, en
acceptant de produire son premier film,
La Marche de l'Empereur. Le pari est osé. Proposer sur grand écran, à
destination du grand public, un long-métrage, documentaire animalier, sur la vie
des manchots empereurs vivant en Antarctique apparait, il est vrai, à l'époque
comme un rêve doux-dingue, caprice d'un producteur, en mal de respectabilité
auprès de l'intelligentsia hexagonale, sacrifiant, pour une fois, la recherche
du seul profit commercial sur l'autel de l'expérimentation cinématographique.
L'avenir prouvera le parfait contraire. Seul contre tous, Jean-François
Camilleri démontre l'incroyable potentiel du genre, confirmant son rang dans le
milieu du cinéma français de producteur hexagonal à part entière, véritable
découvreur de talents. La réussite commerciale de
La Marche de l'Empereur est, en
effet, loin d'être un succès d'estime. En France, le film taquine allègrement les deux
millions d'entrées ! Le résultat est tel que l'intérêt de proposer le
documentaire à l'export apparait vite évident. Comble de l'ironie, le marché
américain lui ouvre rapidement ses portes, mais sans Disney. La maison mère de
la filiale française menée par Jean-François Camilleri fait, en effet, la fine
bouche et refuse cette histoire de manchots incongrue. Warner, elle, sent le
joli coup venir et accepte de distribuer le film sur le sol américain. Il
devient vite le plus gros succès pour un long-métrage français en Amérique du
Nord. Il remporte même l'Oscar du Meilleur Documentaire, véritable pied de nez à
la France qui lui a refusé le moindre César. Devant l'ironie de l'histoire,
Jean-François Camilleri ne prend pas ombrage et pardonne à sa tutelle, son
erreur d'appréciation. Il la comprend même tant son pari (pensez donc : une
histoire de manchots, au cinéma qui plus est !!!) était osé... Il entend
d'ailleurs l'aider à la réparer et à l'amener à occuper enfin le terrain du
documentaire grand public, à destination des salles obscures. Il crée pour cela,
une société de production spécifique, Disneynature, qui présente ainsi un
premier long-métrage en 2007, Le Premier
Cri, film ethnologique sur la naissance à travers le monde, beaucoup moins
abordable qu'un simple documentaire animalier. Il continue ensuite de faire
confiance à Luc Jacquet et produit son deuxième long-métrage,
Le Renard et l'Enfant, un
docu-fiction axé sur l'amitié d'une petite fille et d'une renarde. L'œuvre très
personnelle séduit à nouveau le public français.

Patiemment, le remuant patron de la filiale française convainc sa
maison-mère d'investir le marché. Elle accepte finalement de créer un nouveau
label de films à l'instar de Walt Disney Pictures, Touchstone Pictures
ou Hollywood Pictures. Disneynature est ainsi présenté
mondialement en avril 2008. Basé en France, il est logiquement dirigé par
Jean-François Camilleri et poursuit deux objectifs : distribuer des productions
maison à l'international et des productions étrangères aux Etats-Unis. Les
premiers chantiers sont déjà sur les rails. Le programme est alléchant.
Pollen est dans les cartons, prêt à sortir, Félins est annoncé pour
2011, et Chimpanzé, 2012. Un Jour sur
Terre s'intercale dans ce calendrier déjà dense et débarque sur les écrans
aux Etats-Unis, sous label Disneynature, à partir du 22 avril 2009, soit
un an et demi après le reste du monde et notamment la France, où il est sorti en
premier, le 10 octobre 2007. Océans fait
de même en 2010 tandis que Voyage Sous les Mers 3D, un autre film
français, connaitra le même traitement. A chaque fois, les films sont remontés
pour coller aux attentes des spectateurs des deux côtés de l’Atlantique. Le
public français n’attend, en effet, pas la même chose d’un documentaire que le
public américain. Dès lors, le rythme des récits se doit d’être changé :
contemplatif pour la France, explicatif pour l’Amérique.
Les Ailes Pourpres, Le Mystère des Flamants
fait d’ailleurs les frais de cette différence d’approche et de culture entre les
deux pays. Presque trop poétique, le documentaire, sorti en 2008 dans
l’hexagone, n’a, en effet, pas séduit le public français ; Jean-François
Camilleri tire immédiatement les enseignements de la situation en refusant de le
présenter sur le marché américain. Au-delà du non-sens économique (l’échec en
France n’est pas de bon augure), le film n’a pas les capacités suffisantes pour
être remanié en vue de coller aux attentes des spectateurs américains qui
plébiscitent le documentaire explicatif ; là où
Les Ailes Pourpres, Le Mystère des Flamants
est une œuvre contemplative à l’excès. Disneynature s’économise le risque
d’un échec : son patron et créateur a d’autres ambitions pour lui. Il lui
applique, en réalité, la politique vertueuse suivie par Pixar qui consiste à
sortir un long-métrage par an. Car, si Jean-François Camilleri a conscience du
beau potentiel de Disneynature, il rappelle également que le label est
tout jeune et qu’il convient dès lors de lui laisser le temps de déployer ses
ailes. Il s’y emploie avec passion et patience explorant plusieurs pistes.
L’une d’elles a été par exemple la série télé Naturellement produite par
Disneynature et (mal) diffusée sur France 2. Il revendique également la
filiation avec les True Life Advendures.
S’il n’est pas contre une ressortie sous le label Disneynature des
mythiques documentaires de Walt Disney, il s’interroge en revanche sur la
pertinence d’une telle mise sur le marché. Le temps a passé et avec lui les
habitudes des spectateurs : il n’est pas dit que le rythme, très lent, et les
images, forcément datées, des True Life séduisent le public des années
2010. Toutefois, en parfait connaisseur du genre, Jean-François Camilleri
explique qu’une autre piste est elle bien plus enthousiasmante : la mise en
perspective. Car Disney est l’un des rares studios à avoir les capacités, d’une
part grâce à son patrimoine de documentaires et d’autre part grâce à son label
Disneynature, de proposer un bilan de l’évolution de la planète au cours
des 60 ans qui viennent de s’écouler. D’ailleurs, malicieux, il s’interroge sur
la localisation de Félins qui ne serait pas si éloignée de celle de
Lions d’Afrique, offrant là une
exceptionnelle opportunité d’analyse de l’état de la planète !

Partant de ce constat pour Disneynature, Jean-François Camilleri en
vient naturellement à la question clé du traitement et de la mise à
disposition de l’incroyable patrimoine des œuvres de sa société, tous labels
confondus. Déjà, il n’est pas opposé à l’idée de la création d’une case «
Patrimoine Disney » sur sa chaine Cinéma, Disney Cinemagic. Il pose simplement
la question de sa pertinence par rapport aux attentes du public qui ne sont pas forcément les mêmes que celles des fans. Ensuite, sur l’accès du
public -notamment français- au catalogue Disney, Jean-François Camilleri affirme
avoir bien conscience de l’enjeu. Savoir par exemple que
L’Espion aux Pattes de Velours n’est
disponible, pour les Français, qu’en Grande-Bretagne qui commercialise un DVD
avec une piste française n’est pas chose agréable. Il souhaite en revanche
prendre le temps de la réflexion afin d’établir un modèle de mise à disposition
du catalogue –le plus large possible et sans contrainte de frontière – pérenne
et rentable. Les nouvelles technologies offrant de belles opportunités, il en
explore actuellement les contours et entend proposer à terme des solutions ; le
« sans support » (V.O.D., Keychest, portail de téléchargement définitif ou
streaming) étant la piste privilégiée...

Alors sans défauts, Jean-François Camilleri ? Certes pas. Qui peut prétendre
ici bas en être dépourvu ? Mais, pour les fans Disney, (car c’est bien de ce
regard dont il s’agit) il n’en reste pas moins qu’il est difficile de lui en trouver.
L’homme est charmeur, son bilan bluffant et ses projets enthousiasmants. Disney
France est visiblement entre de bonnes mains : et ça, les fans, ça leur va bien
!