Cœurs Ennemis
L'affiche du film
Titre original :
The Aftermath
Production :
Amusement Park Films
Scott Free Productions
BBC Films
Date de sortie USA :
Le 15 mars 2019
Distribution :
Fox Searchlight Pictures
Genre :
Drame
Date de sortie cinéma Royaume-Uni :
Le 1er mars 2019
Réalisation :
James Kent
Musique :
Martin Phipps
Durée :
108 minutes

Le synopsis

En 1945, Rachael Morgan rejoint son mari colonel des forces britanniques à Hambourg qui doit participer à la reconstruction de la cité, ravagée lors de la Seconde Guerre mondiale. Ils emménagent dans une maison réquisitionnée où ils cohabitent avec l’ancien propriétaire des lieux, un Allemand vivant avec sa fille. Alors que chacun cherche un nouveau départ, la romance succède à la défiance.

La critique

rédigée par
Publiée le 13 mai 2019

L’Histoire peut engendrer de lourdes cicatrices pour celles et ceux qui la vivent. Cœurs Ennemis s’attache ainsi à montrer le destin de trois contemporains de l’après-Seconde Guerre mondiale alors qu’ils tentent de se relever des drames qui les ont frappés. La reconstitution est alors aussi poignante que nécessaire, mais voit son impact atténué par une intrigue romantique qui aurait mérité d'être davantage subtile et cohérente.

Cœurs Ennemis se base sur le roman de 2013 de l’auteur britannique Rhidian Brook, Dans la Maison de l’Autre. L’écrivain débute en réalité la rédaction d’un scénario de film quand l’éditeur Penguin Books lui demande d’en faire un roman. Il participe ensuite avec les scénaristes Anna Waterhouse et Joe Shrapnel à la rédaction du script pour le cinéma. L’histoire qu’il raconte est personnelle, son grand-père, officier britannique missionné en Allemagne, ayant vécu sur place durant cinq ans dans la maison réquisitionnée de locaux qu’il a choisis de ne pas expulser. En anglais, le film et le roman se nomment The Aftermath. Désignant à la fois les conséquences et les séquelles observées suite à un évènement, le titre évoque pertinemment le contexte dans lequel se déroule ce récit. La narration débute en effet à Hambourg en 1945, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La ville a payé un lourd tribut, principalement en raison de l’opération Gomorrhe menée par les armées de l’air britannique et américaine. Entre le 25 juillet et le 3 août 1943, sept raids aériens détruisent en effet la cité et tuent près de 43 000 personnes. Visant les populations civiles, cette action conserve des répercussions au-delà de la tragédie immédiate. Au milieu des ruines et des quartiers dévastés, près d’un million d’habitants se retrouvent à la rue tandis que des corps sont retrouvés des années après. La fin de la guerre entraîne un soulagement mais ne panse pas les plaies restées béantes. Ces blessures sont même constamment ravivées alors que le territoire allemand est partagé en territoires occupés par les Alliés : États-Unis, France, URSS et Royaume-Uni. Ce dernier a ainsi le contrôle d'une zone recouvrant le nord-ouest de l’Allemagne et notamment la ville de Hambourg.

Cette situation constitue une scène rare et passionnante pour le long-métrage. Si la Seconde Guerre mondiale fait l’objet depuis 1945 de nombreux récits essentiels qui permettent d’observer un devoir de mémoire, la période qui a suivi ce conflit dévastateur est plus rarement évoquée dans la littérature comme au cinéma. L’enjeu de la reconstruction des villes et pays dévastés ainsi que des populations marquées par le deuil et la haine possède pourtant un fort potentiel narratif. Une fois les combats achevés, les soldats redeviennent, il est vrai, des hommes qui doivent reprendre une vie quotidienne en composant avec les stigmates laissés par ces années de douleur. Il est alors difficile de mettre de côté les antagonismes qui ont dicté les comportements. Persistent ainsi, au mieux, des préjugés ou, au pire, une animosité entre les membres des peuples auparavant ennemis. Ici, une méfiance sourde se ressent ainsi entre Anglais et Allemands qui ne parviennent à dépasser le clivage. 

Le britannique James Kent est chargé de réaliser l’adaptation qui se situe dans ce contexte post-apocalyptique. Ayant principalement effectué sa carrière à la télévision en dirigeant des documentaires, des téléfilms autobiographiques puis des épisodes de séries (American Crime, 22.11.63), il filme son premier long-métrage au cinéma avec Mémoires de Jeunesse (2014). Le cinéaste y traite alors déjà des thèmes de l’amour et de la guerre en adaptant l’autobiographie de l’écrivaine britannique Vera Brittain, qui affronte dans le récit l’horreur de la Première Guerre mondiale. Le réalisateur retrouve un contexte similaire dans Cœurs Ennemis et livre une copie classique mais réussie en s’autorisant quelques belles images permises par la qualité des décors.
Afin de restituer au mieux l’atmosphère qui sert de décor à son film, il bénéficie d'ailleurs de l’expérience de Ridley Scott (Alien, Le Huitième Passager, À Armes Égales : G.I. JaneSeul sur Mars), l’un des producteurs de l’opus. Né en 1937, le célèbre cinéaste est en effet un témoin direct de ce jour d’après. Son père travaillant pour le gouvernement britannique, il passe alors une partie de son enfance à Hambourg et conserve encore aujourd’hui de nombreux souvenirs de l’ambiance pesante qui y régnait...

Reconstituée pour le tournage dans une manufacture désaffectée de Prague où des tonnes de gravats sont apportés mais aussi avec l'aide d'ajouts numériques, la ville de Hambourg, très réussie, fait donc état du chaos ambiant, entre deuil et haine. Tout n’est ici que ruine, et ce qui constituait autrefois un dédale de rues ressemble désormais davantage à un champ de bataille où peuvent apparaître de nouveaux combats d’un instant à l’autre. La violence est en effet omniprésente, alimentée par le sentiment de revanche et un certain désespoir. Sans tomber dans le gore, le metteur en scène ne fait pas d’excès de pudeur et montre la mort, qu’elle concerne un jeune homme faisant partie d’une milice à la gloire d’Hitler ou un corps retrouvé dans les décombres de la ville. Les scènes se déroulant dans les ruines de Hambourg sont alors poignantes et permettent au spectateur de saisir l’horreur et les difficultés des reconstructions matérielle des immeubles et mentale des êtres humains. L’opus porte également un message de tolérance visant à rejeter toute vision manichéenne d’un conflit.

Le contraste est saisissant avec la demeure où se déroule le principal de l’intrigue, cossue, luxueuse et au calme située au cœur d’un parc de plusieurs hectares. Néanmoins, la richesse qui se dégage de cette maison et de sa décoration ne masque pas longtemps la tristesse qui a frappé ses habitants, allemands comme britanniques. La guerre n’a épargné personne et chacun cherche un nouveau départ, pouvant se matérialiser par une nouvelle relation sentimentale. Le deuil engendre, il est vrai, un besoin irrémédiable de commencer une nouvelle vie qui ne semble plus possible avec un mari qui porte la guerre avec lui ; Rhidian Brook faisant ici le choix d’aborder ces événements par le prisme d’une romance mêlant Rachael Morgan, épouse de l’officier britannique Lewis Morgan, et son hôte allemand Stefan Lubert.

Cœurs Ennemis est ainsi centré autour d’un trio de personnages formant un triangle amoureux, incarnés par trois acteurs livrant une excellente performance. Keira Knightley est Rachael Morgan, rôle central de Cœurs Ennemis. Née le 26 mars 1985 à Londres de parents acteurs de théâtre, elle est très vite obsédée par l’idée de jouer la comédie. Elle apparaît à la télévision dès l’âge de huit ans avant d’être choisie pour le rôle de Sabé dans Star Wars : La Menace Fantôme (1999) en raison de sa ressemblance avec Natalie Portman. Elle interprète en effet une servante de la Reine Amidala amenée à se faire passer pour la Reine elle-même.
Son premier rôle principal est celui de la fille de Robin des Bois dans le téléfilm Le Royaume des Voleurs, diffusé en 2001 dans le cadre de l’émission The Wonderful World of Disney. Elle est ensuite révélée aux yeux du grand public en 2002 dans le film Fox Searchlight Pictures Joue-La Comme Beckham, pour lequel elle s’est entraînée trois mois à la pratique du football. En 2003, elle marque définitivement les esprits avec le rôle d’Elisabeth Swann dans Pirates des Caraïbes : La Malédiction du Black Pearl. Ce personnage de femme forte qui tient tête aux flibustiers les plus rustres revient dans Pirates des Caraïbes : Le Secret du Coffre Maudit (2006), Pirates des Caraïbes : Jusqu’au Bout du Monde (2007) ainsi que pour un caméo dans Pirates des Caraïbes : La Vengeance de Salazar (2017). La notoriété liée à la saga de Disney permet à Keira Knightley de multiplier les apparitions sur le grand écran ainsi qu’au théâtre. Sa riche filmographie comprend notamment de nombreux longs-métrages indépendants, tels que Cœurs Ennemis.

Rachael Morgan rejoint son mari à Hambourg au début du film, marquée par un traumatisme né durant la guerre. Portant une rancune importante envers les Allemands, elle éprouve de nombreuses difficultés à débuter cette nouvelle vie, jusqu’à ce que sa relation avec son hôte allemand évolue. Keira Knightley fait état de son talent à jouer l’ensemble de la palette des émotions. Elle est autant convaincante lorsque son personnage laisse s’exprimer une tristesse post-traumatique que lorsqu’il accède de nouveau à un bonheur oublié. L’actrice n’est pourtant pas aidée par des dialogues parfois lacunaires qui ne sont à la hauteur ni des enjeux ni de son jeu. De même, le début du film voit son personnage faire état de réactions disproportionnées allant à la limite de la caricature. L’actrice s’en sort néanmoins admirablement et porte le long-métrage vers le haut, en constituant même le principal attrait.

Alexander Skarsgård (Generation Kill, True Blood) incarne Stefan Lubert, l’ancien propriétaire allemand de la maison qui accueille le couple de britanniques. Veuf après avoir perdu sa femme dans les bombardements de Hambourg par les Alliés, il élève seul sa fille Freda (jouée par Flora Thiemann), qui présente des troubles du comportement. Le comédien suédois est excellent dans le rôle de cet Allemand humaniste qui, après avoir vécu une guerre qui lui a retiré ce qui lui était le plus cher et alors qu’il était opposé au nazisme, voit sa maison occupée par un couple de britanniques. Le personnage est touchant et forge l’admiration pour sa capacité à rester impassible dans de telles situations. Il est en effet durement mis à l’épreuve et aspire simplement à une nouvelle vie, qu’il va pouvoir approcher au cours de l’opus.

Jason Clarke (Zero Dark Thirty, La Planète des Singes : L’Affrontement, First Man : Le Premier Homme sur la Lune) interprète quant à lui le colonel Lewis Morgan. Le mari de Rachael est également durement marqué par le conflit, qu’il a vécu directement en tant que militaire. La guerre n’est d’ailleurs pas derrière lui tant il continue à vivre des horreurs dans les ruines de Hambourg. Sa résilience n’en est que plus admirable, de même que sa tolérance. Contrairement à ses congénères et à sa femme, il ne ressent pas de haine envers les Allemands, qu’il considère également comme des victimes du conflit. Il fait alors preuve d’une grande bienveillance envers Stefan Lubert, dont il occupe la maison. Le colonel Morgan suscite ainsi l’empathie du spectateur, qui souffre des malheurs du personnage. L’acteur l’incarne sobrement et se révèle convaincant. Derrière son impassibilité, il laisse entrevoir, en effet, les émotions profondes du personnage. Ayant rencontré des anciens officiers et ayant travaillé avec l’armée pour préparer le rôle, Clarke reproduit avec brio ce que peut être le ressenti d’un militaire, instrument de la guerre qui reste avant tout un être humain.

Cœurs Ennemis fait donc naître une idylle entre les personnages joués par Knightley et Skarsgård. L’histoire d’amour racontée manque à certains instants, et notamment dans sa naissance, cruellement de subtilité. Brook, Waterhouse et Shrapnel n’ont pas su écrire de façon crédible la transition entre la haine et l’amour. La mutation des sentiments est aussi brusque que peu naturelle et donne l’impression d’arriver comme un cheveu sur la soupe. Il semble que les auteurs, ayant déterminé les grandes lignes de leur histoire, ont échoué à imaginer de manière satisfaisante la façon dont celle-ci devait débuter. Ces lacunes sont d’autant plus frustrantes que Cœurs Ennemis parvient à émouvoir le spectateur. S’attachant finalement aux trois personnages principaux qui provoquent sa pitié - au sens noble du terme - grâce au jeu des acteurs, il finit par ressentir de l’empathie pour ces destins tragiques. Tous semblent victimes et, si des comportements individuels paraissent temporairement coupables ou égoïstes, ils prennent sens en tenant compte du lourd passif des personnages. Le dénouement de l’opus est, par la suite, intense et réussi en prenant en compte la complexité des évènements traversés par chacun d’entre eux. L’évolution des personnages et de leur relation gagne en effet heureusement en cohérence dans le deuxième acte du film et se voit enfin mise en valeur par le réalisateur. En prenant notamment le parti de filmer les scènes d’amour en dévoilant la nudité de ses personnages, James Kent permet en effet au spectateur de les humaniser et de ressentir l’intensité de leurs sentiments. Le charisme et le talent des acteurs font alors l’essentiel pour rendre ces scènes authentiques.

Les comédiens, aussi bons soient-ils, sont toutefois parfois pénalisés par des dialogues à la pauvreté déconcertante. À plusieurs reprises, un personnage répond à son interlocuteur en répétant quasiment mot pour mot sa réplique ou en apportant une réponse cousue de fil blanc. La répétition de cette situation décrédibilise ainsi totalement certains échanges.
De même, le scénario n’épargne pas certains personnages de réactions caricaturales. Si Keira Knightley parvient finalement à passer outre ces difficultés grâce à son talent, les interprètes de certains personnages secondaires s’en sortent plus difficilement. Kate Phillips (The Crown, Peaky Blinders), qui joue Susan, une amie britannique de Rachael, agace dans un rôle simplement écrit pour remplir la fonction de peste de l’opus. Son mari Burnham, incarné par Martin Compston (Line Of Duty), ne sert quant à lui qu’à être un binaire et antipathique militaire décidé à se venger de la guerre en violentant les Allemands qu’il rencontre lors de ses patrouilles. Par ailleurs, une autre romance est évoquée au second plan entre le personnage de Freda, la fille de Lubert, et un adolescent qui revendique l’héritage du nazisme et souhaite lutter avec les armes contre l’occupant britannique. Si la jeune actrice est convaincante dans les scènes se déroulant au sein de la maison avec Rachael ou Lubert, elle ne permet pas au spectateur de croire à son histoire d’amour avec le terroriste. Cette intrigue semble de plus n’avoir été écrite que pour permettre à une scène survenant peu avant la fin du film de se produire.
De manière générale, les auteurs semblent avoir éprouvé des difficultés à livrer un récit cohérent de bout en bout. Ils accumulent des idées, certaines étant plus réussies que d’autres, sans un fil conducteur fort qui aurait permis de rendre crédible l’ensemble.

La bande originale de Cœurs Ennemis est composée par le britannique Martin Phipps (The Flying Scotsman, Peaky Blinders). Reprenant un ton et des mélodies proches de ceux rencontrés dans d’autres productions du genre, elle ne le révolutionne pas le genre mais n’en est pas moins efficace. Il est à noter que la musique est présentée dans l'opus comme un langage rassembleur. Le piano situé dans le salon des Lubert est en effet au centre de plusieurs scènes qui permettent l’évolution des personnages et tendent à les rapprocher.

La première mondiale de Cœurs Ennemis est organisée au Festival du film de Glasgow le 26 février 2019, avant une sortie dans l’ensemble du Royaume-Uni le 1er mars. Il débarque ensuite sur les écrans américains le 15 mars ; à noter qu'il s'agit là du dernier film du studio à sortir avant son rachat par Disney. En France, où il est distribué par la société indépendante Condor, Cœurs Ennemis voit sa date de sortie repoussée. D’abord programmé le 3 avril, il arrive finalement dans les salles obscures de l’hexagone le 1er mai. La critique est particulièrement virulente avec le long-métrage et lui reproche un manque d’originalité du scénario ainsi que la mièvrerie qui se dégage de péripéties présentant peu d’intérêts au sein de la grande histoire. Sont toutefois généralement louées les performances des acteurs, et notamment celle de Keira Knightley. Si le film n’est pas exempt de défauts, la violence des critiques paraît néanmoins excessive, celles-ci ne faisant que rarement état des atouts de l’opus. D’autant que les effets de cette mauvaise presse se font ressentir auprès du public, qui boude les salles. L'opus n’engrange en effet que 6,3 millions de dollars à l’international deux mois après sa sortie, dont seulement 1,6 millions de dollars aux États-Unis après un mois et demi d’exploitation. L’échec semble alors inévitable pour Fox Searchlight Pictures, qui paraît avoir lâché son film au vu du peu de promotion réalisée par rapport à celle déployée quelques mois plus tôt pour La Favorite, porté par la course aux récompenses.

Malgré une reconstitution réussie de l’après-Seconde Guerre mondiale dans une Hambourg dévastée, Cœurs Ennemis développe une romance et des intrigues amenées trop peu subtilement pour être parfaitement crédibles. Le visionnage n’en est pas désagréable pour autant et se justifie tant par le devoir de mémoire que par la performance des acteurs, Keira Knightley en tête.

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