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Interview de Sullivan Rouaud
Directeur de Collection d'HiComics

L'article

rédigé par Robin Nègre
Publié le 11 mai 2019

À l'occasion de la sortie de Spider-Man : New Generation - Tout l'Art du Film, Chronique Disney a eu le plaisir de s'entretenir avec Sullivan Rouaud, directeur de collection d'HiComics, récent label qui édite l'ouvrage. Un entretien qui permet d'aborder le film Spider-Man : New Generation, Marvel mais également son travail chez HiComics, lancée début 2018 et qui ajoute désormais un album Marvel à son catalogue.

[Chronique Disney] Bonjour Sullivan, pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours professionnel ?

[Sullivan Rouaud] Hello ! Mon parcours professionnel dans la culture geek (le reste n’étant pas passionnant et fait d’années de restauration rapide et de petits jobs alimentaires) n’est pas bien compliqué : j’ai commencé par être libraire, à Nantes, en alternance durant mes études pendant deux ans. On vendait des comics, dont de la VO, ce qui n’est pas forcément acquis en province. En parallèle et après ça, j’ai développé un site qui s’appelle COMICSBLOG.fr, vraiment concentré sur l’actu’ comics et ses dérivés (films, séries, jeux vidéo, goodies), VO, VF mais pas uniquement sur des super-héros, avec des focus sur les comics indépendants également. En 2013 on s’est professionnalisé au sein d’une structure qui s’appelle ARTS, qui est entre de très bonnes mains aujourd’hui et qui regroupe deux autres sites, SyFantasy.fr et 9emeArt.fr, et dont j’ai quitté la tête fin 2016 après un burn-out colossal. Au mois de mai 2017, j’ai rejoint une structure qui s’appelle Bragelonne, une grosse maison d’édition à Paris, spécialisée dans l’imaginaire. Science-Fiction, heroic-fantasy, mais aussi thrillers et polars. Ils avaient depuis quelques années une branche comics, Milady Graphic qui proposait des comics à une époque où il n’y avait que Delcourt et Panini qui se battaient sur le marché, avant Urban Comics, avant Glénat, etc. Ils ont fait de belles choses avec Milady, notamment Scott Pilgrim et Locke & Key pour ne citer qu’eux, que je republie aujourd’hui. Après ces quelques succès et face à l’extension du marché, ils publiaient très peu de titres et les lecteurs avaient l’impression que la collection s’était arrêtée. C’est alors qu’ils m’ont proposé de remonter une ligne de comics pour eux, qui est devenue HiComics après quelques mois de travail.

[Chronique Disney] Quel est votre rôle actuel au sein d’HiComics ?

[Sullivan Rouaud] Je suis éditeur, ou directeur de collection, selon ce que l'on préfère comme intitulé. Mon rôle c’est de choisir les bouquins qui forment la collection chez HiComics, et d’assurer le bon déroulement de la création de chacun d’entre eux avec les différents partis impliqués. Lors du lancement, il y avait une directive précise de la part de mes employeurs : accueillir deux licences d’une part, pour que je puisse faire du comics indépendant de l’autre. C’est une logique qui me parlait beaucoup. C’est un peu ce qu’on faisait déjà chez comicsblog.fr. Le fait de parler de Marvel et DC, de grosses licences comme Disney et Warner mais à côté de ça de donner du temps de parole aux comics indépendants. Évidemment comme Marvel et DC étaient déjà pris, je me suis rabattu sur d’autres licences, qui sont Rick & Morty et Les Tortues Ninjas. Rick & Morty est un carton assez énorme de l’industrie des comics français. On est deuxième aujourd’hui derrière The Walking Dead en termes de vente. Ce qui est énorme puisqu’on est donc devant Batman ou Spider-Man, ce qui me paraît encore totalement irréel aujourd’hui. Les Tortues Ninjas est plus à la traîne mais c’est une super série et j’encourage les fans de DC et Marvel à venir regarder ce qu’elle a à offrir car elle a tous les ingrédients qui font une vraie bonne série super-héroïque. C’est-à-dire une bonne continuité, de beaux dessins, des rebondissements, une logique autour d’une famille, des thèmes forts, une galerie de vilains géniale etc. Et donc, à côté de ces licences, plusieurs titres indés. Des séries ou des one shot. On a eu I Kill Giants, qui est aussi sorti au cinéma l’année dernière, Maestros, Shirtless Bear Fighter!, The Few et pas mal d’autres. Pour finir, en marge des comics, on a une toute petite collection d’artbook. Bragelonne faisait déjà des artbooks de son côté et avait donc le savoir-faire nécessaire. Chez HiComics, au départ c’était surtout pour accueillir l’artbook Rick & Morty dont on avait les droit et qui me tenait à cœur puisque je suis très fan de Rick & Morty et de Dan Harmon en règle générale. Et nous accueillons aujourd’hui celui de Spider-Man : Into the Spider-Verse, ce qui est encore plus fou que tout le reste du projet jusque-là.

[Chronique Disney] Comment avez-vous découvert le monde des comics à une époque où y avoir accès n’était pas forcément aussi facile que maintenant ?

[Sullivan Rouaud] Je n’ai pas de souvenir de ne pas avoir été nerd. Mes premiers souvenirs, c’est le dessin-animé Batman sur France 3. Gamin, j’étais fan de nombreux dessins-animés, des séries Spider-Man, l'Homme-Araignée ou X-Men, des Tortues Ninjas. Mes parents m’achetaient les fascicules dans les kiosques où il y avait des BD quand on prenait la route l’été. Pareil pour Batman, j’avais les adaptations en comics de la série animée, que je dévorais. Je lisais aussi les BD franco-belges qui traînaient à droite à gauche chez moi, mon père ayant quelques Tintin, Astérix etc., mais pas du tout dans une logique de collection. J’ai eu une énorme phase shonen, de mes 7 ans à l’adolescence et à l’adolescence, par le biais de rencontres et après mon arrivée à Nantes, me permettant d’avoir accès à des comics shops, je me suis mis à lire beaucoup de Marvel. Un premier contact concret c’est Secret War de Gabriele Dell’Otto. Je ne savais même pas que c’était possible de dessiner des Super-Héros de manière figurative / réaliste. Le virus m’a ensuite mordu et je me suis ruiné en comics. Aujourd’hui, j’ai une collection dont je suis très fier, même si ça fait 15 ans que je paie des agios tous les mois pour ça. J’achetais tous les kiosques Panini quand ils publiaient du Marvel et du DC. Et à l’époque, même sur internet, il n’y avait pas toutes les infos que je cherchais. J’achetais donc aussi les encyclopédies et j’essayais de me repérer par rapport à ça, refaire une sorte de cartographie des deux grands univers. J’ai bossé la culture comics comme je n’ai jamais travaillé à l’école. Je révisais, j’apprenais ce que les héros avaient de socialement intéressant. Je n’ai jamais été trop dans le côté « qui est le plus fort entre Hulk et Thor », que je trouve inintéressant au possible et à côté de ce que la Culture Pop peut nous apporter, mais plus dans pourquoi c’est important que Marvel propose des super-héros noirs dès les années 60. Juger l’impact que les comics ont eu dans la culture et la société. Réussir à comprendre les comics, c’était un but. Après ça, j’ai découvert les comics indépendants et j’ai halluciné de la productivité et surtout de la qualité de ce qui s’y trouvait.

[Chronique Disney] Doit-on être fan de comics pour être un bon éditeur de comics ?

[Sullivan Rouaud] Alors oui dans un sens, car être fan c’est souvent amener ta connaissance plus loin. Mais être fan, chez certains, c’est parfois c’est aussi t’empêcher d’aller plus loin et rester bloqué sur un genre, sur une idée. Ce qui m’intéresse avant tout, ce sont les auteurs. Je suis fan des bons auteurs. Par exemple, je n’apprécie pas ceux qui disent « je n’aime pas DC » ou « je n’aime pas Marvel ». Car derrière, en coulisses, ce sont les mêmes artistes, la même mécanique. Je suis fan de la culture comics. J’aime les bons comics, les bons auteurs. Et surtout au-delà d’être fan, je suis passionné et ça me pousse à toujours aller voir ailleurs après avoir défriché le catalogue d’un éditeur. Je pense du coup que c’est plus une histoire de passion que d’être fan. Parfois, être fan ça a un côté un peu fanatique que je trouve vulgaire alors que la passion, ça me semble déjà moins problématique. 

[Chronique Disney] Aviez-vous rêvé de travailler dans ce milieu ?

[Sullivan Rouaud] Je n’en ai jamais rêvé et j’ai l’impression de ne toujours pas savoir ce que je veux faire de ma vie à 30 ans d’ailleurs. C’est une opportunité qui s’est présentée et je suis très conscient de la chance qui est la mienne. Quand j’ai décidé d’arrêter ARTS, plusieurs possibilités se sont présentées à moi, notamment travailler pour des grandes boites et faire du travail autour du marketing, ce qui ne m’intéressait pas trop en raisons de convictions personnelles et la vision d’une vie en costumes trois pièces avec un attaché-case à présenter des Powerpoint m’effraie.Toutes les autres possibilités que j’ai eues à ce moment-là, c’était dans le monde de l’édition. Dans l’édition franco-belge, dans le manga et majoritairement dans le comics. J’ai eu le choix entre plusieurs projets dans les comics. J’ai aussi choisi en fonction du plus offrant mais pas nécessairement en termes d’argent, puisque Bragelonne m’offrait beaucoup plus de libertés que ses concurrents. Cette liberté était fondamentale parce que je me connais, je suis têtu et si je tourne en rond trop vite, je suis malheureux et je perds tout intérêt pour et dans le travail. Je ne les remercierai jamais assez du coup. J’ai eu une chance inouïe, tout le monde n’a pas la chance d’être contacté comme ça sans aucune expérience du monde de l’édition pour lancer une collection de but en blanc. J’ai appris sur le tard, c’est très formateur. Mais à l’instar du journalisme (et de beaucoup d’autres secteurs professionnels), il y a un côté “éternel recommencement” dans l’édition qui est parfois assez dur. On est toujours sur pleins de timings différents, aujourd’hui on parle de Spider-Man qui sort en mai alors que je sors du tournage d’une vidéo sur les titres d’avril, que j’enchaîne une réunion avec les sorties octobre - novembre et que demain, je propose la deuxième version de mon planning 2020, tandis que la presse traite encore nos sorties du premier trimestre de l’année. C’est un élastique mental qui n’est pas simple, mais encore une fois je ne me plains pas, ça reste un milieu et un poste très privilégié.

[Chronique Disney] Quel argument vous fait intégrer tel ou tel titre à votre catalogue ?

[Sullivan Rouaud] Je sais ce que je veux publier : des séries avec comme tendance soit une héroïne forte, soit un aspect politique, social ou écologique. Comme je ne publie pas beaucoup de bouquins à l’année, par choix, j’essaie vraiment de puiser dans ce carquois là. Je regarde ce qui existe, ce qui est disponible puis j’essaie de l’avoir. The Few par exemple, notre premier livre avec Rick & Morty, a une héroïne forte en plus d’être politique. I Kill Giants aussi me tenait beaucoup à cœur, il raconte des choses fondamentales sur la différence et le deuil avec une héroïne très forte, qui sort de tous les canons que j’ai l’habitude de lire. J’essaie d’avoir des histoires plutôt différentes. Dans l’indépendant, il y a beaucoup de gimmicks tout comme il y en a dans les grosses licences : de la SF avec des héros masculins, des gros guns et des vaisseaux bien virils. J’essaye de sortir des sentiers battus car je tiens à l’idée de collection. Parfois on a des artistes très connus, comme Warren Ellis ou Garth Ennis. Mais on a aussi des gens que les lecteurs français ne connaissent pas, comme Sean Lewis, Sebastian Girner ou même Steve Skroce, qui n’avait pas été publié en France malgré son statut de storyboarder de Matrix
Je veux que quelqu’un qui ait aimé les bouquins HiComics en 2018 puisse se dire qu’il va aimer ce qui sort en 2019 parce que la direction éditoriale correspond à ce qu’il attend d’HiComics. Pas à ce qu’il attend dans le comics tout court car évidemment qu’il y a de très bons comics qui sortent chez la concurrence. Criminal, Stray Bullets ou Extremity chez Delcourt par exemple. Delirium a un catalogue très particulier mais super qualitatif, chez Urban Comics il y a pleins d’excellents titres, comme chez Panini, Glénat etc. Mais je veux que la direction éditoriale d’HiComics soit relativement identifiée et identifiable et que les gens sachent qu’ils n’ont pas besoin de connaître l’auteur pour passer à la caisse sans crainte. Le fait que ça sorte chez nous doit être un gage de qualité dans la tête de ceux qui s’intéressent à ces aspects là. Par exemple, l’année prochaine on va faire Shanghai Red – de Christopher Sebela, Joshua Hixson et Hassan Otsmane-Elhaou – qui réunit une héroïne forte et une dimension politique et sociale. Je pense que personne ne connaît les auteurs mais je suis persuadé que le bouquin va plaire à tous les gens qui vont le lire, donc mon combat sera de le mettre dans les mains des lecteurs qui pourraient passer à côté. Pour l’instant, et je touche du bois, on a un accueil critique dithyrambique et ça fait super plaisir. Je ne crois pas avoir vu une seule mauvaise critique concernant les livres qu’on édite, ça aussi c’est irréel. Et c’est le plus beau compliment indirect qu’on puisse me faire, parce que j’aime ces bouquins comme mes bébés. Ce n’est pas un secret qu’il y a aujourd’hui un énorme problème de surproduction et mon but n’est pas de produire pour produire et faire du chiffre mais de sortir des livres de qualité qui “méritent” d’être proposés au lectorat francophone. 

[Chronique Disney] En quoi, le marché français est-il différent des autres pays ?

[Sullivan Rouaud] Si l’on parle de Comics uniquement, il est surtout petit. Les gens ne s’en rendent forcément pas compte mais le marché de la BD en France c’est franco-belge, manga, comics et si on doit faire une répartition les comics c’est entre 10 et 15% du marché total de la BD. C’est un dixième du marché alors que les gens pensent que les comics ont explosé parce que la taille des rayons a explosé. Mais pas les ventes pour autant, ce n’est pas corrélé alors qu’il est légitime de penser que ça devrait être le cas. Les lecteurs comics en France, c’est une petite famille. Mais c’est encore pire en Italie, en Espagne et en Allemagne. Chez eux, 2 000 exemplaires, c’est un vrai succès. Alors que chez nous c’est un minimum à atteindre pour la pérennité de l’album.
Par rapport aux mangas c’est assez incomparable. Aujourd’hui, quand un manga atteint les 100 000 exemplaires, c’est un très beau score mais ce n’est pas du jamais vu. Un comics qui fait 100 000 exemplaires il n’y en a pas, excepté The Walking Dead, qui est le cèdre millénaire qui cache la forêt. C’est là la vraie différence. Sur Rick & Morty, on est deuxième du marché avec 50 000 exemplaires vendus. Mais bien sûr, les comics sont plus chers que les mangas donc ça rapporte plus d’argent à l’éditeur et ainsi de suite. Par contre, et c’est une particularité française, nous importons beaucoup de BD et les lecteurs français ont un choix qu’ils n’auraient pas s’ils étaient italiens, allemands, ou espagnols, et j’espère qu’ils s’en rendent compte parce que c’est un luxe incroyable. Pareil pour les mangas, la France en importe énormément, plus que les américains. On est vraiment le pays de la BD dans le monde. J’ai la chance de pouvoir voyager régulièrement et plus je voyage, plus je m’en rends compte. Une librairie BD qui fait à la fois du franco-belge, du comics et du manga, c’est une exception culturelle française.

[Chronique Disney] Après un an et demi d’existence, quel regard avez-vous sur HiComics ? Ses succès ? Ses échecs ou déceptions ? Ses surprises ?

[Sullivan Rouaud] On a un regard ultra positif aujourd’hui, surtout par rapport au moment où je suis arrivé et où je craignais de me planter. Des gens n’ont sûrement pas vu d’un bon œil qu’un nouveau concurrent arrive sur le marché et me l’ont fait comprendre, ce qui a eu tendance à renforcer ma détermination. C’est complètement fou car sur 2018, en vente moyenne par titre (ce qui compte pour moi qui publie une vingtaine de titres et qui cherche à combattre la surproduction) on est deuxième, juste derrière Delcourt et l’ogre Walking Dead. Rien que pour ça, je me sens déjà plus épanoui, avec un petit sentiment de mission accomplie. Je suis aussi très content que les indépendants aient rencontré leur public. Maestros, I Kill Giants, Shirtless Bear Fighter! et tous les petits succès qu’on a pu avoir au cours de l’année. Je suis fier d’avoir pu proposer The Few comme premier titre et j’en passe. 
Il y a très peu de négatif. Le négatif c’est plus de l’ordre de la gestion au quotidien, dans ce que les gens ne voient pas lorsqu’on se dit qu’on aurait pu mieux faire sur certaines choses, des occasions manquées par exemple. Mais qui n’en a pas dans le travail ? Donc non, je suis vraiment content surtout dans une boite qui ne fait pas de la BD au départ, c’est pas forcément évident et le pari a fonctionné. Ça aussi c’est une belle petite victoire. D’autant plus que chez Bragelonne, on nous laisse une liberté totale. C’est un peu « marche ou crève » mais dans le bon sens du terme. Et j’aime bien ce genre de liberté, je n’aime pas être trop contraint à faire certaines choses. C’est donc un plaisir de bosser avec eux, il y a un respect mutuel qui aide à avancer, même s’il a fallu aller le chercher.

[Chronique Disney] Parlons de Spider-Man. Que représente Spider-Man pour vous ? A t-il une place particulière par rapport au reste de l’univers Marvel

[Sullivan Rouaud] J’ai une passion énorme pour les héros street, urbains, de Marvel. Spider-Man en tête, Daredevil aussi. Le Punisher d’une certaine façon, Iron Fist avant la série Netflix, et ainsi de suite. C’est un personnage que j’adore, il véhicule des valeurs qui me sont chères. On peut s’identifier à lui, c’est un cliché mais il n’y a rien de plus vrai. Ce n’est pas le plus fort, ce n’est pas le plus beau mais il inspire vraiment au sens le plus noble du terme. J’ai grandi avec ses aventures, et j’avais adoré la création de Miles Morales il y a quelques années par Brian M. Bendis et Sara Pichelli. J’ai la chance de connaître un peu Sara et j’ai un peu vécu la création du personnage en direct entre plusieurs interviews dans plusieurs conventions. Je trouve ça génial d’avoir un afro-américain et latino pour remplacer Peter Parker dans l’univers Ultimate, et c’est un plaisir de voir comment le personnage s’est ensuite naturellement développé. J’ai été déçu que le MCU ne laisse pas sa place à Miles, sachant que c’était une volonté de Kevin Feige avant que Sony ne le force à utiliser Peter, même si je suis le premier à me réjouir que Tom Holland redore le blason du personnage au cinéma. J’ai donc vraiment vécu l’annonce de Spider-Man : Into the Spider-Verse comme une chance. Miles, ce n’est pas le héros de ma génération, j’ai grandi avec Peter, mais je suis trop content que les enfants d’aujourd’hui puissent grandir avec Miles et qu’un gamin blanc, maghrébin, asiatique, puisse être fan de Miles alors qu’à priori il n’a pas le degré d’identification de la couleur de peau, qui était cher aux cols blancs pendant si longtemps.

[Chronique Disney] Quel regard avez-vous sur le film Spider-Man : New Generation ?

[Sullivan Rouaud] Je ne vais pas dire que j’étais lassé des films au cinéma, car je n'ai pas passé un mauvais moment devant Avengers : Endgame ce matin, mais je trouve qu’il y a un déficit de créativité vraiment criant dans les projets multimédias. Même en jeux-vidéo, le Spider-Man sur PS4 aurait pu être meilleur, et ne pas se contenter d’être ce jeu sympa qui fait son buzz et son beurre pendant un mois puis qu’on range sans jamais le retoucher. Je suis assez exigeant mais il y a parfois pas mal de flemme de la part des producteurs, qui freinent des deux pieds les ambitions des créatifs. C’est pour ça que je suis littéralement tombé amoureux du projet Spider-Man : Into the Spider-Verse bien avant sa sortie quand il était en production, à la vue des artistes impliqués des réalisateurs aux producteurs en passant par quelqu’un comme Alberto Mielgo par exemple. Je m’attendais vraiment à voir un très bon film quand il est sorti. Comme tout le monde je suis allé au cinéma le jour de sa sortie et je n’ai pas vu un très beau film, j’ai vu un chef d’œuvre, qui m’a vraiment retourné la tête, et qui est, je le pense sincèrement, le meilleur truc qui ait jamais été fait dans l’histoire de Spider-Man. Je pèse mes mots et je le dis à froid, parce que je le pense vraiment. Le film a une façon d’amener Miles Morales que j’aurais voulu voir au cinéma. J’ai pris une claque monumentale avec ce film. Techniquement c’est la folie, il y a pleins de choses que je n’avais encore jamais vu au cinéma, l’écriture est au poil, les thèmes sont hyper importants et c’est surtout la preuve qu’on peut innover sur des licences et des personnages bien trop souvent accaparés par les vendeurs de jouets, ce que le public est en droit de réclamer.

[Chronique Disney] Comment HiComics a pu intégrer un personnage aussi emblématique à son catalogue ? 

[Sullivan Rouaud] Je ne pensais vraiment pas pouvoir travailler sur le projet. C’est au mois de mars dernier où on m’a fait comprendre qu’il y avait de la place pour d’autres ouvrages dans l’année. On a regardé pour un comics au départ et à un moment je me suis posé la question : Mais qui va faire l’artbook Spider-Verse en France ? J’avais acheté la version originale en décembre, et je l’ai dévoré au début de l’année. Les artbook Marvel Studios arrivent en France, mais pas de nouvelles de Spider-Verse. J’ai demandé à mes collègues si on pouvait tenter le coup et on y a été un peu au culot, on a contacté les ayants-droits et ils nous ont dit oui. J’ai moi-même eu beaucoup de mal à y croire.
Le film est techniquement irréprochable et l’artbook m’avait fait halluciner sur la tonne de travail qui permet d’arriver à un tel résultat. Il y a énormément d’images de production, des anecdotes de création géniales et je me disais ça sans avoir l’idée de le publier un jour. Car je suis un gros consommateur d’artbook, de cinéma ou d’artiste, et c’est rare qu’un artbook me contente autant ou qu’il y ait dedans des choses que je n’ai pas vu sur internet en flânant des soirs durant. Depuis que je suis éditeur, je sais qu’il y a des choses que je ne peux pas faire, comme travailler sur des grosses licences, comme Marvel ou DC en Comics, parce que ça te broie littéralement. C’est un coup à ne plus les aimer et je ne veux pas perdre cet espèce d’amour profond que j’ai pour Marvel, Star Wars ou Disney. Trop de travail ingrat pour trop peu de résultats. Je préfère travailler sur des comics indés que publier pour la millième fois La Dernière Chasse de Kraven ou des titres tout juste bons à assurer une production mensuelle. Du coup, le cas Spider-Verse était parfait. Un seul bouquin, sur le meilleur film Spider-Man, en plus avec Miles Morales, sur des valeurs qui me sont chères, et dans un livre qui, en terme d’édition pure, est une merveille. Sans oublier que le film a gagné l’Oscar et le Golden Globe du meilleur film d’animation, devant Les Indestructibles 2 de Brad Bird. C’était donc l’occasion ou jamais de faire un truc sur Spider-Man dans ma vie. Il est fait, et il est beau. J’en suis très fier et je l’emporte avec moi dans la tombe.

[Chronique Disney] Est-ce qu’éditer un artbook officiel, c’est la même chose qu’éditer un comics ou est-ce que le travail est radicalement différent ? 

[Sullivan Rouaud] En l’occurrence, c’est assez particulier puisque Spider-Verse, c’est Sony et Marvel. On avait donc une phase de validation en plus. Pour un comics Marvel par exemple chez Panini, il ne faut que la validation de Marvel, et Marvel uniquement. Là on devait passer par Sony, Marvel, et l’éditeur de la version originale. On avait trois phases de validation plutôt qu’une. Après ça reste relativement la même chose dans la façon de travailler. On bosse la couverture et l’intérieur en deux temps distincts. Ensuite on relit, on remet en page ce qui doit l’être. La grosse différence c’est que lorsqu’on bosse sur un comics, notamment l’indé, on a les artistes en direct. Là pour Spider-Man je n’avais pas l’auteur du livre. On a échangé deux trois fois par mail et on a prévu de se voir à San Diego cet été mais je ne l’avais pas en direct. Son livre est traduit dans plusieurs pays, il ne va pas rebosser le bouquin pour chacun d’entre eux. Mais en tant qu’éditeur, j’aime pouvoir parler aux auteurs, et là le film posait mille questions : savoir s’il y a des choses qu’il n’a pas pu mettre dans l’artbook, comment il avait vécu la production du film, quel a été son rapport avec les équipes etc. C’est la partie la plus passionnante de mon travail.

[Chronique Disney] Aviez-vous une marge de manœuvre par rapport à l’édition américaine ?

[Sullivan Rouaud] Les bouquins Marvel ou DC, il n’y a quasiment pas de marge de manœuvre. Tu ne peux pas changer les textes, rajouter des images. Tu ne peux pas rajouter des pages parce que là en l’occurrence, on partait pour une triple validation donc ça pouvait prendre un mois rien que de rajouter deux pages. Dans les comics à la rigueur, tu peux un peu plus t’éclater et commander par exemple une couverture inédite à l’artiste pour une édition collector. Là on ne pouvait pas faire ça. Par contre, là où on peut s’amuser une fois qu’on a les droits, c’est sur le marketing. On fait un print autour du bouquin. Là il n’y a pas besoin de demander validation. Niveau marketing on peut faire un peu « ce qu’on veut », sans non plus dénaturer l’esprit et en restant dans le thème. On a un peu de marge de manœuvre sur la traduction. Mais même là, ça demande validation pour dire à quel point le degré de contrôle est élevé. Le moindre terme sur les caractéristiques de Miles doit être validé. C’est triste à dire mais bien souvent on ne prend pas de risques juste pour éviter de se manger un mois de validation en plus dans le planning. Surtout qu’en l’occurrence on a eu les droits du bouquin assez tard et il fallait quand même sortir l’Artbook - le 9 mai - pour la sortie Blu-ray de Spider-Man : New Generation en France, le 6 mai. Si j’avais eu un an pour le faire, je pense que j’aurai rajouté des pages, là ce n’était pas le cas. Ce qui fait plaisir par contre c’est qu’on est moins cher que la VO. Il est bien plus abordable que l’édition américaine – 10 euros en moins – et comme le livre est introuvable aux États-Unis, il va vraiment pouvoir rencontrer son public français. Un artbook à 30 euros, ce n’est pas tous les jours et j’espère que ce sera le premier artbook d’une partie de mon plus jeune public.

[Chronique Disney] Est-ce que vous aimeriez travailler sur un autre personnage Marvel ou DC

[Sullivan Rouaud] Je rêve de faire un truc sur Daredevil. Je suis ultra fan de Daredevil qui est pour moi la version ultime de Batman. Gamin, j’étais à fond sur Batman et je m’en suis lassé même si j’ai pris du plaisir sur une bonne partie du run de Tom King récemment. Mais le run de Bendis puis de Brubaker sur Daredevil c’est la meilleure chose super-héroïque que j’ai lue de ma vie avec Silver Surfer : Requiem. J’aimerais donc vraiment faire un projet autour de Daredevil mais plus du côté créatif. Je pense qu’il y a un fabuleux jeux-vidéo indé à créer dessus et qu’il y a mieux à faire que ce que Netflix a fini par offrir même si j’aime beaucoup la première saison et ses ambitions. Mais Daredevil est intéressant parce qu’il peut être très adulte dans son traitement comme parler à des plus jeunes et être un héros de transition. Tu es fan de Spider-Man quand tu es ado, puis quand tu es ado/adulte c’est de Daredevil et quand tu es adulte tu peux lire du Daredevil pour adulte comme les arcs légendaires de Frank Miller pour ne citer qu’eux. Il y a un milliard de trucs à faire dessus, et c’est un héros qui inspire beaucoup les artistes, mais qui n’a malheureusement pas l’aura des têtes d’affiche de Marvel

[Chronique Disney] Que pouvons-nous espérer chez HiComics les prochains mois ou les prochaines années ?

[Sullivan Rouaud] Pour HiComics à proprement parler, notre objectif c’est vraiment de ne pas changer une équipe qui gagne. On a fait une très belle première année, qu’on aimerait consolider en 2019. C’est-à-dire faire des chiffres au moins similaires, voire sensiblement meilleurs même si je ne suis pas du tout un obsédé de la croissance donc si on fait aussi bien, ça me va très bien. Continuer avec Rick & Morty, Les Tortues Ninjas et les indés. Des artbooks quand il y a des bons plans comme pour Spider-Verse c’est avec plaisir par exemple. Sur Les Tortues Ninjas, j’aimerais bien en faire un Beau-Livre un peu définitif sur l’histoire des tortues et l’impact culturelle qu’elles ont eu depuis 1984. Et concernant la création, ça serait bien-sûr de créer un album de A à Z. De prendre un auteur et de bosser avec lui directement plutôt que de faire une adaptation. Ça serait une belle nouveauté mais c’est énormément de travail. 
Mais la suite, ce sont aussi d’autres petites collections. Que ce soit chez Bragelonne ou en dehors, sur de la BD numérique etc. Réfléchir à d’autres types de BD, d’autres types de formats. Réfléchir aussi au renouvellement du lectorat, qui est un sujet qui m’intéresse beaucoup. Parce qu’aujourd’hui le plus gros ennemi de la BD, ce sont les phénomènes sociaux type Game of Thrones, le MCU, le streaming et les jeux-vidéo. Je n’ai rien contre tout ça, j’en consomme moi-même mais toutes ces activités prennent énormément de temps, que le grand public ne peut évidemment pas réinvestir sur de la lecture de BD puisque les journées font 24h pour tout le monde jusqu’à nouvel ordre. Comment peut-on convaincre les jeunes de lire plus, d’y avoir plus facilement accès, et pas seulement sur les phénomènes shonen qui se gèrent très bien les uns les autres, une licence remplaçant celle qui se termine et ce depuis 30 ans ? Toute cette dimension R&D de l’accès à la BD m’intéresse beaucoup, parce qu’il y a vraiment énormément de talents et de gens passionnés par l’art séquentiel, qui est très précieux, ne serait-ce que pour des questions d’imaginaire pour les artistes, et de budgets pour les éditeurs. 
Mais pour HiComics, si je peux garder ma petite collection comme ça, je suis le plus heureux des hommes. Publier des titres de qualité, faire venir les artistes. Là par exemple on fait venir Bryan Lee O'Malley - auteur de Scott Pilgrim que je réédite sur 2019 - au mois de juin pour une tournée française d’une semaine à Nantes, Nice, Paris et Lyon. Faire une tournée, c’est des moments humains : tu rencontres des lecteurs, des libraires, tu voyages avec l’artiste. On sera aussi au Comic Con Paris avec des artistes qu’on aime beaucoup, autour de Rick & Morty et Skyward notamment. 

Merci beaucoup, à très vite Chronique Disney !

Merci à Sullivan Rouaud pour cet échange. L'artbook Spider-Man : New Generation - Tout l'Art du Film sort en librairie le 9 mai 2019. Spider-Man : New Generation est disponible en DVD, Blu-ray, et UltraHD le 6 mai. Quant à HiComics, leur catalogue et actualité peuvent se suivre sur les réseaux sociaux et leur site internet.

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