L'animation est indissociable de la signature Disney. Walt Disney et ses
studios sont à l'évidence dans l'inconscient collectif des spectateurs du monde
entier les premiers et véritables représentants du genre. Cette image est
d'ailleurs si forte que tout un chacun pense que la magie est éternelle et que
l'animation ne s'arrêtera jamais chez la firme au château enchantée. Pourtant,
le maintien de cette activité au sein de la Walt Disney Company n'a jamais été
un long fleuve tranquille. Au contraire même, l'animation a régulièrement été en
danger chez les studios de Mickey. Déjà, dans les années 60, les financiers,
emmenés par Roy Disney, le frère de Walt en personne, organisent une bronca
contre cette activité jugée peu rentable et fantasque. C'est Walt Disney
lui-même qui se doit de monter au créneau pour sauver la division Animation au
sein de sa propre compagnie, arguant que ses films constituent le carburant
essentiel au fonctionnement du moteur Disney. Il démontre, à raison, que l'âme
de la firme qui porte son nom se trouve dans ses personnages animés et ses
histoires contées qui constituent, ensemble, la base nourricière de tous les
autres profits. Le Maître mène ce combat stratégique jusqu'à sa mort. Une fois
parti, la donne change. Mickey et ses amis, orphelins, n'ont plus une personne
de taille suffisante pour les défendre. La firme s'endort, et comme sa
légendaire Aurore, prend vite des airs de belle endormie. Elle se réveille fort
heureusement, juste avant d'être avalée par un concurrent, sous la direction
d'un nouvel homme fort, Michael Eisner. A partir de la fin des années 80, les
studios d'animation Disney vivent, en effet, avec lui un troisième âge d'or.

La troisième renaissance dans l'histoire des studios Disney commence donc en
1984 à la faveur d'un coup de force orchestré de main de maitre par
Roy Disney, le neveu de Walt. Ce dernier
entend, en effet, réveiller le moribond studio de son oncle. Il s'appuie pour
cela sur deux hommes, Jeffrey Katzenberg et Michael Eisner. Le premier prend la
tête de la division Films tandis que le second s'impose vite à la Direction
Générale. Il vient d'ailleurs avec ses troupes, venues pour l'essentiel de la
Paramount, et - premier signe inquiétant avec le recul - investit sans état
d'âmes les locaux créés à l'origine par Walt Disney lui-même dans le but
d'offrir à ses animateurs un espace de travail convivial et créatif. Jusque dans
la répartition des bureaux, la part belle est faite aux financiers et
administratifs. Très vite, se pose d'ailleurs la question de la production
animée : elle est, en effet, vue comme un non-sens économique à rapidement
contenir. La priorité de la nouvelle Direction est, il est vrai, de relancer la
sortie de films "live", touchant un plus large public que celui ordinairement
atteint par Disney. Le label Touchstone voit ainsi, et pour cela, le jour.
L'animation, elle, est envisagée comme un ovni ; les nouveaux dirigeants ne
comprenant rien à son aura. Fort heureusement,
Roy Disney veille au grain et la défend
bec et ongle, aidé en cela par Jeffrey Katzenberg. Ce dernier réorganise, il est
vrai, tout le système de décisions dans la gestion des projets animés pour lui
rendre souplesse et efficacité. Pour autant, il ne parviendra jamais à changer
le sentiment des financiers sur les animateurs. Ces derniers, d'abord vus comme
des enfants gâtés, sont bien vite éloignés, à la manière de véritables
pestiférés. Remisés dans des préfabriqués situés à l'arrière d'un parking, une
ville plus loin (Glendale) par rapport aux studios historiques de Burbank, ils
sont rapidement marginalisés. Contre toute attente, cet éloignement leur sera
salutaire. Libérés des interventions incessantes des responsables financiers,
les artistes Disney retrouvent, en effet, le foisonnement qui leur est propre,
digne du tout premier âge d'or, à l'époque du cultissime Blanche
Neige et les Sept Nains ! Durant la période " Jeffrey Katzenberg", chaque
film (Oliver
& Compagnie, La Petite Sirène,
Bernard et Bianca au Pays des
Kangourous, La Belle et la Bête,
Aladdin et
Le Roi Lion) fait mieux que le
précédent, non seulement artistiquement mais aussi financièrement.
Le Roi Lion explose même les records
et amène les financiers de Disney (et par la même ceux des autres studios) à
enfin s'intéresser au genre. Devenue juteuse, l'animation n'est plus vue comme
un art mineur, caprice de quelques allumés.

Waking Sleeping Beauty raconte cette période emblématique du studio de
Mickey. Si elle est somme toute bien connue, le documentaire présente l'avantage
indéniable de la mettre en perspective, notamment en proposant une vision de
l'intérieur. Il ouvre ainsi aux spectateurs les portes des bureaux feutrés de la
Direction Générale et en révèle bon nombre de ses secrets. Combinant images
d'archives et interviews récentes des grands décisionnaires et acteurs de
l'époque, il décortique comme rarement avant lui ces moments clés dans
l'histoire contemporaine de la Walt Disney Company. L'un d'eux est d'ailleurs
particulièrement éclairant sur la manière dont sont menées les grandes
multinationales. Il se passe, en effet, un retournement de tendance aussi brutal
qu'excessif. Ne remettant jamais en cause la pertinence des analyses livrées par
ses financiers, le staff de direction ne s'émeut pas le moins du monde
d'ordonner le lendemain le contraire de ce qu'elle a décidé la veille.... Elle
passe ainsi du rejet total de l'activité "Animation" vue outrancièrement comme
un non-sens économique à son adoration sans limite ; la réussite du
Roi Lion et ses millions de dollars
de recettes finissant par mettre tout le monde d'accord sur le sujet. Au fur et
à mesure des succès critiques et commerciaux, les luttes intestines
s'accroissent chez Disney, les égos se développant et les combats de coqs
s'enchainant. Il faut dire que l'affiche est belle :
Roy Disney, Michael Eisner et Jeffrey
Katzenberg sont, en effet, de redoutables combattants qui entendent rester sur
le ring pour autant occuper l'espace que remporter la victoire. Et peu importe
si l'affrontement interne est contre-productif : le seul objectif poursuivi est
de prendre l'ascendant sur les autres... Dans cette guerre sans foi, ni loi,
deux hommes de l'ombre (Peter Schneider et Frank Wells) vont pourtant jouer les
médiateurs salutaires : inconnus du grand public, ils sont ceux qui, à force de
modération, ont maintenu à flot toute la fine équipe assurant, par la même, la
renaissance de l'animation Disney au cours des années 90.

Peter Schneider commence sa carrière au théâtre en 1972. Metteur en scène de
renom, il est connu pour son travail sur bon nombre de musicals, tel The
Breakup Notebook, Regina, Norman's Ark ou Grand Hotel - The
Musical et l'actuel spectacle londonien Sister Act - The Musical.
C'est après avoir organisé le festival d'Arts Olympiques à Los Angeles durant
les jeux de 1984, qu'il est embauché chez Disney. Le studio sort alors à peine
de l'échec de
Taram et le Chaudron Magique et
cherche un nouveau souffle. Bien qu'il ne connaisse rien à l'animation, Peter
Schneider est donc choisi pour amener un regard neuf et un nouvel état d'esprit.
Devenu le premier Président de la nouvelle filiale Disney, Walt Disney Feature
Animation, il fait preuve d'un sens managérial et artistique d'une exemplarité
rare. Il canalise alors mieux que personne l'énergie et les idées des animateurs
Disney, révélant toute l'étendue de leur talent. Il assume dans ce cadre la
responsabilité de la création et de la distribution de films comme La Petite Sirène, La Belle et la Bête
ou
Le Roi Lion mais également
Qui Veut la Peau de Roger Rabbit et
Toy Story. Peu le savent, en effet,
mais c'est Peter Schneider en personne qui, le premier, entame des discussions
avec une petite entité - Pixar !- dont il décèle avant tout le monde chez Mickey
l'énorme potentiel. Dès 1994, il s'attache à organiser l'adaptation de grands
classiques Disney à Broadway (La Belle et la Bête,
Le Roi Lion) et de faire aboutir le
projet, Aïda, une comédie musicale originale écrite par Elton John et Tim Rice
pour le compte de la firme de Mickey. En 1998, il est nommé Président de la
branche "film". Il donne dans ce cadre le feu vert à Une Histoire Vraie
et connait des beaux succès avec Toy
Story 2 ou Sixième Sens. En
2001, il quitte ses fonctions suite à l'échec d'Atlantide,
l'Empire Perdu. Il est immédiatement remplacé par Dick Cook. Il reviendra
ensuite chez Disney de manière sporadique pour réaliser le court-métrage, The
Cat That Looked at a King, un hommage Mary Poppins
pour son 40ème anniversaire ou produire, avec Don Hann, le documentaire,
Waking Sleeping Beauty.

Frank Wells nait le 4 mars 1932 à Coronado en Californie. Fils d'un officier
de la navale, il débute sa carrière en tant qu'avocat spécialisé dans les
affaires conclues à Hollywood. En 1969, il rentre chez Warner Bros en tant que
Vice-président de la côte ouest, puis en devient le Président en 1973. Il est
Vice-président de la division nationale "film" de Warner Bros quand il rejoint
Disney en septembre 1984, en qualité de Directeur Général - Responsable
Financier. Au cours des dix ans passés chez Mickey, en efficace numéro 2, il
transforme la société en machine à faire du cash : il multiplie par six ses
recettes annuelles et fait exploser littéralement la valeur de ses actions de
plus de 1500 %. Toutes les activités de la société sont remises en ordre de
marche : films, parcs, merchandising ; toutes deviennent rentables à des niveaux
exceptionnels...
Frank Wells doit sa réussite, outre sa grande compétence, a son caractère posé
et serein. Connu pour ne jamais perdre son sang-froid, il est assurément le
catalyseur de tous les égos composant le staff de Direction de la Walt Disney
Company. Car, comme Walt avec son frère Roy, Michael Eisner et Frank Wells sont
complémentaires. Le premier est impulsif, blagueur et rentre-dedans tandis que
le second est réfléchi, calme et discret. Grand sportif devant l'Eternel, il est
aussi un aventurier né. En 1983, il se lance d'ailleurs comme défi d'escalader
les montagnes les plus hautes des sept continents sur une année. Son exploit
sera presque accompli puisque seul l'Everest manque à son compteur. N'ayant
aucune ambition personnelle au delà du poste qu'il occupe déjà et ne souhaitant
pas être mis en avant médiatiquement, il est très écouté par ses pairs (Roy Disney,
Michael Eisner et Jeffrey Katzenberg) dont il s'attache à calmer les ardeurs et
velléités. Sa disparition brutale, le 3 avril 1994, dans un accident
d'hélicoptère survenu dans le Nevada, permet d'ailleurs de prendre la mesure du
travail qu'il accomplissait en ce domaine : le vide laissé déstabilise, en
effet, tout l'édifice directionnel disneyen !

Passé le choc du deuil, la lutte au plus haut sommet de la compagnie reprend,
il est vrai, de plus belle. Et comme plus personne n'est là pour calmer les
troupes, le combat des chefs devient sanglant. Toutes les occasions sont bonnes
pour marquer son territoire. Ainsi, afin de contrecarrer la popularité
médiatique grandissante de Jeffrey Katzenberg, Roy Disney
et Michael Eisner annoncent la construction de tout nouveaux bâtiments destinés
aux artistes Disney. Fini le studio improvisé dans un préfabriqué situé sur le
parking. Désormais, des locaux flambants neufs accueillent les animateurs...
Sans aucune concertation avec eux ! Mal fichus, peu pratiques et surtout non
propices à l'échange et à la créativité, les bâtiments construits prennent des
airs de bunkers, tueurs d'imagination. Froids et sans âme, ils dégagent une
ambiance tantôt industrielle, tantôt monacale. Jeffrey Katzenberg s'emploie à
contenir la fronde de ses équipes et encaisse. En réalité, il ronge son frein
car il attend la seule reconnaissance qu'il juge à la hauteur de son action chez
Disney : le poste de Numéro 2, laissé vacant depuis le décès de Frank Wells.
Mais c'est sans compter sur l'hostilité des deux acteurs principaux de la
Direction Générale : Roy Disney ne veut
pas, il est vrai, entendre parler d'une telle promotion tandis que Michael
Eisner n'y aurait été pas opposé si le postulant n'avait pas la fâcheuse
habitude de toujours tirer la couverture à lui dans les médias. Le couperet
finit par tomber, implacable : le poste lui échappe ! Furieux, Jeffrey
Katzenberg démissionne tout de go, juste avant la sortie du
(Le) Roi Lion (dont le générique est
expurgé de toute référence à son endroit). Il attaque dans la foulée son ancien
employeur et réclame de conséquentes indemnités. Extrêmement rancunier, il jure
même la perte du studio de Mickey et décide, à cette fin, de s'associer avec
David Geffen et Steven Spielberg pour créer un nouvelle structure concurrente,
Dreamworks, dont il prend logiquement la Direction du pôle animation...

Passionnant de bout en bout, Waking Sleeping Beauty met sous les feux
de la rampe les coulisses d'une des périodes les plus agitées de l'empire
Disney. Agrémenté d'images d'archives inédites, non appelées à l'origine à être
rendues publiques, il décortique, en effet, tout un processus de décisions, à
bien des égards, incroyables, qu'il éclaire d'un jour nouveau. Permettant de
mettre en perspective le visage actuelle de la compagnie de Mickey et au-delà
d'elle, du secteur de l'animation tout entier, il se doit d'être vu par tous les
passionnés de Disney, de cinéma et d'économie politique les plus exigeants...