Walt
Disney peine à convaincre les distributeurs de la qualité de Mickey Mouse.
Ses deux premiers cartoons, Plane
Crazy et
The Gallopin' Gaucho, ont, en
effet, été tous les deux retoqués par les professionnels qui ont, purement
et simplement, refusé de les présenter au public. Mais l'industrie du
cinéma va fort heureusement connaitre une de ses révolutions dont elle a le
secret et indirectement donner au Maître de l'animation en devenir le coup
de pouce qu'il lui manque alors. The Jazz Singer (1928)
premier film parlant bouleverse, il est vrai, le tout Hollywood et remporte
immédiatement un immense succès auprès du grand public. Walt Disney sait
alors qu'il tient la clé de son avenir. Il comprend, en effet, qu'il se doit
d'intégrer le son à ses dessins animés. Il a conscience aussi qu'il lui faut
dès lors trouver des trésors de soins et d'ingéniosité pour arriver à un
résultat convaincant. Il décide donc de se consacrer à un cartoon
spécialement créé pour être parlant. Une chose est claire : il devra
regorger de personnages parfaitement synchrones avec une bande son
correctement rythmée...

Mais voilà... Personne dans l'équipe Disney n'a, à l'époque, la connaissance
du solfège. Seul un jeune animateur, Wilfred Jackson, joue de l'harmonica.
Il sait, en revanche, grâce à sa mère, professeur de musique, se servir d'un
métronome. Il a ainsi l'heureuse idée de proposer cet instrument comme outil
de synchronisation du rythme musical avec la succession d'images. Le
fonctionnement de ce système D qui ne dit pas son nom prévoit, alors, de
décomposer les effets sonores. Un accent est mis toutes les huit ou douze
images et toujours accentué dans le douzième dessin pour soutenir un visuel
précis, le plus souvent un geste : comme un coup sur la tête, un pas, une
chute... La synchronisation des images avec la musique est ainsi acquise.
Une fois le métronome réglé, l'accompagnement musical, certes très sommaire,
peut, en effet, commencer...
Peu de temps après, lors d'une soirée privée, Walt Disney présente à un
public, on ne peut plus restreint, composé exclusivement des épouses ou
petites amies de ses collaborateurs, un extrait du dernier Mickey,
Steamboat Willie. Roy Disney projette alors le film pendant que,
dans une autre pièce, son frère Walt, aidé d'Ub Iwerks et de certains
membres de son équipe, improvisent un accompagnement sonore en direct.
Suivant les battements d'un métronome, Wilfred Jackson joue de son harmonica
tandis que ses "complices d'un soir" - dont son patron ! - réalisent des
effets sonores s'apparentant plus à des bruitages, à l'aide de cloches à
vaches, de sifflets à coulisse, de casseroles et autres objets en tous
genres. L'expérience, certes grossière, offre un résultat qui finit de
convaincre le papa de Mickey : il est persuadé d'être sur la bonne voie !

Mais il doit maintenant relever un nouveau défi : l'enregistrement de la
bande son. Pour faciliter la manœuvre, Walt Disney fait donc appel à un
arrangeur professionnel. Il lui demande de "mettre en forme" la partition en se basant non seulement sur les marques
mises par Ub Iwerks sur le film mais aussi sur les interprétations des chansons Turkey in the
Straw et Steamboat Bill par Wilfred Jackson. Le travail est
finalement achevé en septembre. Le grand Walt part ainsi l'esprit conquérant à New-York pour assister à une
démonstration d'un nouveau système sonore proposé par RCA aux distributeurs
indépendants. En chemin, il s'arrête à Kansas city, afin d'y retrouver Carl
Stalling, qui l'a déjà aidé sur la musique d'un des cartoons
muets de la série des Laugh-o-Grams.
Le papa de Mickey le persuade à nouveau de se mettre à sa disposition et
d'écrire une partition pour les court-métrages Plane
Crazy et
The Gallopin' Gaucho.
Le rendez-vous de New-York est, lui, plus difficile. Walt Disney est, en
effet, déçu par la présentation de RCA. Le système proposé est trop cher et
trop compliqué à installer pour un petit producteur, surbooké qui plus est.
Fort heureusement, il fait, lors de la réunion, la connaissance de Pat
Powers, un petit distributeur indépendant, en charge de la diffusion de
Félix le Chat. Ce dernier lui trouve du matériel d'enregistrement
clandestin et lui propose les services de Carl Edouarde, un célèbre musicien
de Broadway. La solution bricolée s'avère un désastre et l'enregistrement
tourne court. L'équipe de Disney avait, en effet, échafaudé un système par
trop sommaire : des flashes projetés sur la copie de Steamboat Willie
étaient censés indiquer le tempo à l'orchestre pendant la séance
d'enregistrement. Séduisant sur le papier mais impossible dans les faits.
Carl Edouarde, furieux, exige un autre essai. Walt Disney, conscient de
l'échec du système imaginé par son studio, télégraphie à son frère une
demande de rallonge budgétaire. Roy Disney se résout alors à vendre la
voiture familiale et fait retirer le film en ajoutant un système basé sur
les rebonds d'une balle pour indiquer les rythmes et tempos. Dans la
deuxième tentative d'enregistrement, si Carl Edouarde est toujours aux
commandes, c'est Walt Disney, lui même, qui s'occupe des voix de Mickey et
Minnie. Le résultat est concluant. Steamboat Willie a
désormais "sa" bande sonore et Mickey est enfin prêt à faire ses débuts en
grandes pompes.

Steamboat Willie est présenté au Colony Theater le 18 novembre
1928 en première partie de Gang War. Le cartoon - le tout
premier de l'histoire du cinéma à avoir une bande son synchronisée et
complexe - emporte, en moins d'une semaine, l'adhésion du grand public et
des critiques. Walt Disney se voit aussitôt proposer un contrat de
distribution par l'homme d'affaires Pat Powers associé à Celebrity
Productions. Certes, il aurait assurément préféré de contracter avec un
grand studio, mais les majors semblent toujours le snober. Résolu à ne plus
jamais perdre son indépendance, il signe un "timide" contrat d'un an. Les
deux premiers courts-métrages de Mickey, Plane
Crazy et
The Gallopin' Gaucho, sont ainsi
sonorisés et ouvrent la voie à la mise en production d'une vraie série de
dessins animés mettant en vedette la souris de Walt Disney...