Smoke
L'affiche du film
Titre original :
Smoke
Production :
NDF International
Euro Space
Smoke Productions
Date de sortie USA :
Le 9 juin 1995
Genre :
Comédie
Réalisation :
Wayne Wang
Musique :
Rachel Portman
Durée :
112 minutes
Disponibilité(s) en France :

Le synopsis

Au cours de l’été 1990, les destins de plusieurs habitants de Brooklyn que tout semble éloigner s’entremêlent autour du Brooklyn Cigar Co., un débit de tabac tenu par Auggie Wren, un inénarrable conteur d’histoires.

La critique

rédigée par
Publiée le 24 novembre 2020

Proposant un conte moderne incarné par des personnages forts et attachants, Smoke est une plongée passionnante dans le Brooklyn de Paul Auster. Le célèbre écrivain new-yorkais y traite ainsi de ses thèmes favoris, qui passent de l’écrit à l’image grâce à la mise en scène pudique et touchante de Wayne Wang et à d’excellents acteurs.

Smoke est avant tout un film ancré dans l’univers de son auteur, l’écrivain Paul Auster. Né le 3 février 1947 à Newark dans le New Jersey, il trouve le goût de la littérature par hasard. Alors que son père et sa mère ne sont pas de grands lecteurs, son oncle confie à la famille le contenu de sa bibliothèque avant de partir vivre en Italie pour plusieurs années. Après avoir laissé les livres dans des caisses au grenier durant des années, la mère d’Auster finit par craindre une dégradation de leur état et les place sur les étagères du salon. Le jeune Paul, âgé d’une dizaine d’années, découvre alors les grands classiques et se rêve désormais écrivain. Après avoir étudié à la Columbia University, dont le célèbre campus est situé au nord-ouest de Manhattan, il part pour Paris au début des années 70 où il vivote en traduisant de la littérature française. De retour aux États-Unis, il écrit des poèmes et traduit de la poésie française.
Paul Auster vient à la prose en 1982 avec L’Invention de la Solitude, des mémoires où il explore des thèmes devenus récurrents dans son œuvre telles que la coïncidence ou la solitude. Il y aborde le décès de son père, sans avoir encore pleinement conscience que cet événement a bouleversé sa carrière et sa vie. Bénéficiaire d’un héritage modeste mais non négligeable, il peut en effet dorénavant se plonger dans des récits ambitieux sans avoir à se soucier d’obtenir des rentrées d’argent immédiates pour payer son loyer. Obtenant un premier succès, il signe par la suite trois histoires qui font définitivement décoller sa carrière : Cité de Verre (1985), Revenants (1986) et La Chambre Dérobée (1986), regroupées dans la célèbre (La) Trilogie New-Yorkaise (1987) qui, sous de faux airs de polars, traite de l’identité et du destin. La notoriété de l’auteur devient dès lors internationale, décrochant notamment le Prix de Littérature Étrangère de France Culture en 1989 pour son anthologie. Paul Auster marque ensuite les trois décennies suivantes avec, parmi tant d’autres, les chefs-d’œuvre La Musique du Hasard (1990), Mr. Vertigo (1994), La Nuit de l’Oracle (2003), Brooklyn Follies (2005), Sunset Park (2010) et 4 3 2 1 (2017).

Magistrale, l’œuvre de Paul Auster est riche de sa variété, retraçant tantôt l’histoire des États-Unis au XXe siècle ou plongeant tantôt dans une dystopie effrayante, pour aborder le plus souvent un quotidien banal soudainement frappé par les hasards du quotidien. Au travers de ce chemin sinueux se dressent néanmoins des figures récurrentes telles que le baseball ou la création artistique notamment abordée au travers de la mise en abyme du livre dans le livre, nombre de ses personnages étant écrivains. Le lecteur arpente également largement la ville de New York, vivant de multiples aventures aux carrefours des rues et avenues de Manhattan ou à Brooklyn, où l’auteur vit dans le quartier de Park Slope.
Plus que toute autre thématique, le hasard et la coïncidence semblent conduire la destinée des personnages de ses romans comme de la sienne, qu’il raconte dans ses mémoires. Aux événements banals de la vie se heurtent aléatoirement des rencontres marquantes, des mésaventures inattendues voire des décès douloureux ou, au contraire, d’heureuses surprises.

“Le hasard fait partie de la réalité : nous sommes sans cesse soumis à la force des coïncidences, l’inattendu arrive dans nos vies à tous avec une régularité étourdissante. [...] Ce que je cherche à faire, je suppose, c’est à écrire une fiction aussi étrange que le monde dans lequel je vis.” Paul Auster

S’il est une chose qui n’est certainement pas le fruit du hasard, c’est de voir Paul Auster investir le milieu cinématographique. Fou de films durant sa tendre enfance et pris d’une passion pour les personnages de Laurel et Hardy, il rêve au cours de sa jeunesse de devenir réalisateur. Le cinéma est ainsi un thème récurrent de ses romans, Le Livre des Illusions (2002) allant jusqu’à raconter la vie d’Hector Mann, acteur fictif du cinéma muet qui permet à Auster de relater le processus de création d’un film et d’y résumer intégralement un long-métrage intitulé La Vie Intérieure de Martin Frost, qu’il finit par écrire et réaliser dans la réalité en 2007. L’auteur avait déjà commencé à écrire pour le grand écran en adaptant son roman éponyme pour La Musique du Hasard (1993). Après Smoke et sa “suite” Brooklyn Boogie en 1995, il écrit et réalise Lulu on the Bridge (1998).
Bien qu’il trouve ironique d’être entré dans le monde du 7e art par le biais de l’écriture de romans, Paul Auster regarde ces expériences avec satisfaction, ayant été surpris d’apprendre un nouveau métier à quarante-sept ans. Soulignant la différence entre l’écriture destinée au cinéma et celle des romans, il apprécie particulièrement les échanges, les blagues et la camaraderie avec les équipes, évidemment absents dans le travail solitaire du romancier.

Smoke trouve sa genèse en 1990 quand The New York Times commande l’écriture d’un conte de Noël à Paul Auster. Peu inspiré par un type de récit pour lequel il a peu d’appétence, l’écrivain ne veut pas écrire un conte traditionnel. Assis à son bureau de travail, il voit son regard se déporter vers une boîte de Schimmelpenninck, des petits cigares hollandais qu’il aime fumer. Il imagine alors un récit dans lequel il met en scène ses échanges avec le gérant du bureau de tabac Brooklyn Cigar Company, Auggie Wren, photographe du temps qui passe à ses heures perdues. Le texte comporte une histoire dans l’histoire, Wren narrant un repas de Noël improbable passé avec la grand-mère d’un enfant lui ayant volé des livres dans sa boutique. Publié le 25 décembre 1990 dans The New York Times, Le Noël d’Auggie Wren est enrichi de superbes illustrations de Jean Claverie dans l’édition proposée par Actes Sud, l’éditeur français d’Auster.
À la lecture du conte d’Auster, le cinéaste Wayne Wang est autant hilare qu’ému. Il décide donc immédiatement de contacter l’écrivain afin de lui proposer de transposer le conte sur grand écran. Porté par son amour pour le cinéma, Paul Auster écrit un scénario reprenant les éléments de son récit de 1990 - le conte en lui-même constitue la conclusion douce et ironique du film - et les complétant avec de nouveaux personnages et destins qui s’insèrent à merveille dans l’univers de l’œuvre originale.

Smoke s’appuie en effet sur une galerie de personnages aussi variés que peut en offrir Brooklyn, tous superbement incarnés par un heureux hasard, Auster et Wang n’ayant pas eu d’acteur précis en tête en imaginant leur film. Ceux-ci sont particulièrement bien servis avec des dialogues parfaitement écrits par Auster, dans un exercice auquel il n’est pourtant pas habitué, ses romans en comportant peu. Malgré la différence des genres, la virtuosité de ces échanges pour la plupart banals rappelle les dialogues de Quentin Tarantino.

Le rôle central du long-métrage est, comme dans le conte de Noël, celui d’Auggie Wren, le gérant du bureau de tabac autour duquel se croisent les principaux protagonistes. Maniant parfaitement l’ironie, il passe ses journées à entretenir la conversation avec les nombreux clients fidèles de son magasin. Parfois directif avec ses employés, il fait surtout preuve d’empathie et d’une profonde humanité, y compris quand le passé, issu d’un moment furtif, ressurgit. Malgré des airs parfois bourrus, il est en réalité l’auteur d’un projet artistique - l’œuvre de sa vie - qu’il applique avec ambition et discipline en photographiant chaque matin à 8 heures 30 précises le carrefour situé devant son magasin, révélant le passage du temps sur un coin de Brooklyn balayé par la vie.
Alors que le musicien Tom Waits (The Old Man & The Gun) donne son accord pour interpréter le personnage d’Auggie Wren, il se désiste à la dernière minute et est remplacé par Harvey Keitel. Né le 13 mai 1939 à New York, l’acteur préféré de Quentin Tarantino, qui l’a fait jouer dans Reservoir Dogs (1992) et Pulp Fiction (1993) et avec qui il joue dans Une Nuit en Enfer (1996), est également connu chez Disney pour ses rôles dans Benjamin Gates et le Trésor des Templiers (2004) et Benjamin Gates et le Livre des Secrets (2007), chez Touchstone dans Sister Act (1992) et chez ABC Signature dans le téléfilm raté The Path to 9/11 (Destination 11 Septembre) (2006). Avouant après le tournage n’avoir compris le script qu’au fur et à mesure des prises, Keitel est fantastique en tant qu’Auggie Wren, incarnant parfaitement ce fabuleux conteur au travers notamment d’un monologue impressionnant. Retrouvant son rôle dans Brooklyn Boogie, l’acteur est jugé merveilleux par Auster, avec qui il travaille à nouveau dans Lulu on the Bridge.

Paul Benjamin représente, quant à lui, le personnage d’écrivain typique des romans de Paul Auster. En constituant une incarnation de l’auteur et en reprenant certains de ses traits ou expériences, il n’en est pourtant pas un double, les éléments autobiographiques étant mêlés à la fiction. Auster fait de Benjamin un homme veuf, la perte de l’être aimé étant un sujet qui le passionne, sans doute afin de se tenir à distance de cette épreuve. La complexité du processus d’écriture et le besoin de calme que ressent le personnage révèlent en revanche des difficultés vécues. Homme bon malgré les épreuves qu’il a pu connaître, Paul Benjamin n’est pas un saint pour autant et fait preuve d’un égoïsme spontané auprès de quelqu’un à qui il doit le fait d’avoir la vie sauve, le rendant complexe et intéressant.
Il est incarné par William Hurt, principalement connu pour ses rôles dans Broadcast News (1987) pour 20th Century Studios et A History of Violence (2005) ainsi que pour celui de Thaddeus "Thunderbolt" Ross dans le Marvel Cinematic Universe (L’Incroyable Hulk, Captain America : Civil War, Avengers : Infinity War, Avengers : Endgame, Black Widow). Le comédien interprète l’écrivain avec humanité et un regard profond tout en lui ajoutant un grain de folie, frustrant presque le spectateur qui souhaiterait en connaître davantage sur lui.

Rashid Cole campe pour sa part un personnage inédit de l’opus, n’apparaissant pas dans Le Noël d’Auggie Wren. Jeune Noir qui se met tout seul en difficulté en volant une partie du butin d’un braquage auquel il assiste par hasard, il trouve un refuge temporaire en sauvant la vie de Paul Benjamin. Son chemin le mène ensuite à rechercher la trace de son père, qu’il n’a pas vu depuis douze ans. Avançant masqué avec une identité différente de la sienne, y compris auprès de son bienfaiteur ponctuel ou de son géniteur, il cherche à se protéger en permanence et finit par trouver son salut grâce à des rencontres bienveillantes.
Harold Perrineau, Jr. parvient à rendre sincère ce personnage qui voudrait dissimuler ses émotions. Âgé de trente-et-un ans au moment du tournage - et seulement deux ans plus jeune que Forest Whitaker qui joue le père de Rashid - il est pourtant parfaitement crédible dans le rôle de ce jeune homme à peine sorti de l’adolescence. Sa prestation, qui le révèle pour la première fois dans un rôle important, lui vaut d’être nommé pour l’Independent Spirit Award du Meilleur Second Rôle Masculin. Arrivé en retard à l’audition du fait de quiproquos avec son agent, il manque pourtant le rôle de peu mais parvient finalement à convaincre les cinéastes de le choisir, juste par son regard. Alors qu’il joue dans Lulu on the Bridge, sa carrière est ensuite surtout marquée par des rôles dans les séries Oz (1997-2003) et Lost, Les Disparus (2004-2010).

Forest Whitaker (Phone Game, Rogue One : A Star Wars Story, Black Panther) est pour sa part excellent en interprétant Cyrus Cole, garagiste qui tente de vivre une vie normale malgré le poids d’un passé qui lui laisse des stigmates physiques et morales. Lui aussi est ambivalent, capable d’une rage soudaine et effrayante comme pouvant être un père de famille aimant. Voir une vie tourmentée sur le chemin cahoteux de la stabilité être de nouveau chamboulée par le retour d’un fils est bouleversant.
Stockard Channing (Grease, 7 Jours et une Vie, The West Wing) incarne Ruby McNutt, qui fait elle aussi son retour dans la vie d’Auggie Wren. L’actrice offre de très belles scènes d’échanges avec Harvey Keitel, traduisant une aisance dans les dialogues et dans l’expression des émotions. Uniquement présente dans une scène dont elle est cependant le centre de l’attention, Ashley Judd (Heat, Missing) est de son côté convaincante en tant qu’adolescente perdue. Peut également être notée l’apparition dans le Brooklyn Cigar Co. de Giancarlo Esposito, plus tard bien connu pour ses rôles de Gus Fring dans Breaking Bad et Better Call Saul et pour Lucasfilm, Ltd. de Moff Gideon dans Star Wars : The Mandalorian.

Un autre personnage marque Smoke, omniprésent et particulièrement prégnant, comme dans une partie importante de l’œuvre de Paul Auster : Brooklyn. Situé à l’angle de Prospect Park West et de 16th Street, tout proche de la résidence de l’auteur, le bureau de tabac d’Auggie Wren est au cœur d’un quartier marqué par différentes ambiances. Selon Auster, “c’est un compromis entre l'intensité urbaine de Manhattan, tout proche, et le spleen de la banlieue”. L’île de Manhattan, vue de loin, est séparée par East River. Au sein de Brooklyn ne figurent pas de limites visibles mais vivent côte à côte des “quartiers différents” reflétant le monde majoritairement blanc de l’écrivain et celui du jeune Noir où sévissent les gangs, ces mondes opposés pouvant se rencontrer au détour d’un carrefour.
Les photographies d’Auggie sont une mémoire de ce quartier qui constitue une partie insignifiante du monde ayant pourtant tant de choses à raconter sur celles et ceux qui la traversent. Si les sirènes ne sont pas bruyantes comme dans un certain nombre de films ayant New York pour théâtre, les bruits urbains ne se font jamais oublier dans le fond sonore, tandis que le métro aérien fend la ville à l’écran pour mieux l’unir.

La mosaïque qu’est Brooklyn, composition d’ambiances et de cultures, se reflète dans la structure même du long-métrage. Définie par Auster comme “une spirale au lieu d’être linéaire en trois actes”, elle suit indépendamment les histoires tantôt anodines, tantôt plus signifiantes des différents personnages. L’opus est ainsi divisé en cinq chapitres dédiés chacun à un personnage. En leur sein, un élément dans le destin d’un protagoniste trouve un lien avec celui d’un autre, ces passerelles se dessinant au fur et à mesure.
Sans les concerner directement, des événements vécus par un personnage peuvent en effet trouver un écho particulier dans l’histoire d’un autre. Ces protagonistes vivent alors un effet de synchronicité tel que décrit par le psychiatre suisse Carl Gustav Jung, qui désigne l'occurrence de deux événements n’ayant pas de lien de causalité entre eux mais qui peuvent pour autant être mis en relation dans leur perception. Intégré avec brio dans la culture populaire par The Police avec leur album Synchronicity (1983) - dont les morceaux Synchronicity I et Synchronicity II -, ce concept est inhérent à la vision austérienne des coïncidences. Dans Smoke, les synchronicités troublent le spectateur par leur ironie heureuse ou cruelle.

Car le long-métrage dépeint une réalité nuancée où rien n’est tout blanc ou tout noir, où une bonne personne peut être mauvaise par moments et une vie heureuse peut être ponctuée de malheurs. Voler peut également être une façon de donner et mentir peut être une façon de dire la vérité. La vie n’est pas simple et peut sembler remplie de paradoxes, de cohabitations entre idées et comportements irréconciliables. Ou plus justement, la vie est au contraire excessivement simple à compter du moment où sa complexité est assimilée.
Si toutes les notions sont profondes et revêtent de multiples facettes, il en va de même pour l’identité des personnages qui ne saurait être limitée. Rashid, que l’état civil appelle plutôt Thomas, emprunte ponctuellement le nom de son nouvel ami Paul Benjamin. Ce dernier n’est d’ailleurs qu’un alias de Paul Auster, comme il en possède dans nombre de ses romans. Outre le patronyme, l’identité est approchée au travers de la question de la paternité, transmission immuable qui paraît pourtant bien incertaine. Ces identités n’ont finalement aucune importance, si ce n’est celle qui leur est donnée. Nommer les choses et les personnes est néanmoins nécessaire pour les décrire dans l’exercice d’écriture.

Auster entretient d’ailleurs largement le flou entre la réalité et la fiction, reprenant le concept de base du (Le) Noël d’Auggie Wren. Auggie est-il un excellent orateur pour raconter ses souvenirs ? Ou est-il simplement un baratineur qui sait créer un récit de toute pièce comme le fait un romancier ? La frontière est cependant poreuse, le vécu du conteur nourrissant son imagination et les péripéties de ses personnages. La fumée, qui donne son nom au film, omniprésente avec les cigarettes et cigares que les personnages fument en permanence, représente la métaphore parfaite de cette confusion. Ajoutant un effet de flou à l’image, elle constitue littéralement un “écran de fumée” qui rend difficile la perception entre l’objet artistique et la réalité.
L’écrit et le conte oral ne sont par ailleurs pas les seules formes artistiques mises en avant par Smoke, celles-ci contribuant toujours à créer du lien entre les êtres humains, à être paradoxalement - là encore - une création purement individuelle qui permet l’ouverture à l’autre. Rashid se rapproche notamment de son père en dessinant son garage. L’œuvre de la vie d’Auggie - les photos quotidiennes de son coin de rue - amuse initialement Paul qui y voit une obsession sans signification avant d’être bouleversé en y apercevant son épouse disparue. Le gérant du Brooklyn Cigar Co. mène une véritable expérience artistique située entre la subjectivité - un point de vue, une vision du temps qui passe - et une objectivité teintée d’une rigueur scientifique - un cadre unique, des prises de vue à intervalles réguliers. Troublante, la collection de photos finit donc par susciter l’émotion chez l’écrivain, symbolisant la brèche ouverte entre l’art visuel et l’écriture.

Smoke est en effet le fruit d’une collaboration entre deux artistes différents, la collision harmonieuse de deux formes d’expression artistique. Si la patte de Paul Auster imprègne profondément le long-métrage, l’auteur est plus qu’aidé par celui qui a eu l’idée de mettre en image cette histoire, Wayne Wang. Né le 12 janvier 1949 à Hong Kong, le cinéaste est considéré comme l’un des pionniers du cinéma indépendant sino-américain grâce notamment à Dim Sum: A Little Bit of Heart (1985), Eat a Bowl of Tea (1989) ou Le Club de la Chance (1993). Si Les Cahiers du Cinéma regrettent lors de la sortie du film qu'il se soit effacé, abandonnant le film à l’écrivain, cette vision paraît réductrice et injuste vis-à-vis de l’apport du réalisateur.
Wang travaille en réalité très en amont sur Smoke en s’assurant notamment dès la préproduction, huit semaines avant le début du tournage, de disposer du rendu le plus parfait possible aux côtés de son directeur de la photographie Adam Holender. Le résultat est il est vrai soigné, la lumière tamisée par la fumée contribuant à l’ambiance du long-métrage. Le passage au noir et blanc pour la séquence finale reprise du (Le) Noël d’Auggie Wren est visuellement superbe et fige le conte comme le fait le papier. Sur le tournage, les acteurs ne tarissent pas d’éloges pour un Wayne Wang qui leur laisse d’importantes libertés et sait stimuler leur créativité, le spectateur pouvant le ressentir en appréciant les performances des comédiens. Le réalisateur excelle en réalité dans la mise en valeur des objets qu’il filme, qu’il s’agisse de ses acteurs ou de la ville. Il pose pudiquement sa caméra dans un coin - comme Auggie son appareil photo - pour ponctuellement zoomer sur un personnage, laissant entrevoir subtilement son intimité sans pour autant faire ressentir un quelconque voyeurisme. La subtilité de la mise en scène de Wang est simplement une réponse à celle de l’écriture d’Auster, reflétant une entente sans faille entre les deux artistes et les deux hommes. Smoke offre au final bel et bien la conjonction de deux talents artistiques au service d’un propos commun.

La mise en musique de ces pérégrinations new-yorkaises est assurée par Rachel Portman. Née dans le Surrey en Angleterre en 1960, la compositrice signe les bandes originales de nombreux films et productions télévisées britanniques avant de devenir la première femme à recevoir l’Oscar de la Meilleure Musique pour une Comédie Musicale ou une Comédie pour Emma, l’Entremetteuse (1996), un autre film Miramax. Pour les DisneyToon Studios, elle compose la musique de La Belle et la Bête 2 : Le Noël Enchanté. La musicienne est nommée Officière de l’Ordre de l’Empire britannique en 2010.
Dans Smoke, la musique ponctue - parfois avec des percussions - les destins des personnages tout en se faisant discrète et restant donc peu remarquée par le spectateur. Elle s’inscrit ainsi dans le ton du long-métrage et remplit son objectif, bien que sans éclat.

Smoke sort dans les salles américaines le 9 juin 1995 en remportant un succès plus qu’honorable pour un tel film indépendant. Doté d’un budget de 7 millions de dollars, il engrange en effet 8,4 millions aux États-Unis et y ajoute une trentaine de millions de dollars supplémentaires à l’international.
La critique est également positive, louant la capacité des histoires croisées du film à capter l’attention des spectateurs et soulignant la qualité du casting d’ensemble. Harvey Keitel remporte ainsi un Ours d’Argent (Prix Spécial du Jury) lors de la Berlinale de 1995, tandis que Paul Auster reçoit l’Independent Spirit Award du Meilleur Premier Scénario. Le long-métrage est également mis à l’honneur en France, où il est nommé en 1996 pour le César du Meilleur Film Étranger.

L’univers de Smoke apparaît à nouveau dans les salles obscures dès le 13 octobre 1995 avec Brooklyn Boogie, une suite qui n’était initialement pas au programme ! Sur le tournage du premier long-métrage, un échange improvisé entre Harvey Keitel et les acteurs jouant les clients de son bureau de tabac amuse en effet beaucoup Wayne Wang et Paul Auster. Ces derniers décident donc de continuer à tourner après avoir mis en boîte Smoke, en ne filmant quasiment que des improvisations pendant cinq jours.
Harvey Keitel et Giancarlo Esposito poursuivent ainsi l’aventure et sont rejoints par un casting pour le moins diversifié : Michael J. Fox, Lou Reed, Roseanne Barr et même Madonna ou RuPaul explorent en effet eux aussi ce coin de rue du Brooklyn !

Smoke est une merveilleuse transcription à l’écran de l’univers de l’écrivain Paul Auster. Traitant de la création artistique, de la question de l’identité et des coïncidences du quotidien, le long-métrage dresse la fresque d’un Brooklyn animé par des personnalités aussi attachantes que nuancées. Derrière une forme pudique et minimaliste renforcée par la mise en scène de Wayne Wang, cette adaptation du conte Le Noël d'Auggie Wren est à l'image de l’œuvre de Paul Auster : passionnante.

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