Danny, le petit mouton noir
est assurément le film qui, bien que n'appartenant pas à l'envieuse
catégorie des Grands Classiques, occupe une place toute particulière dans
le coeur de Walt Disney lui-même.
Il le considérait, ainsi, comme son long-métrage préféré tant il lui rappelait des pans entiers de son enfance.
Le jeune Walt
emménage, en effet, avec toute sa famille, en 1906, dans une ferme de 200 hectares
située à Marceline, dans le Missouri, non loin de celle de son oncle Robert
Disney et acquise contre quelques 3000 dollars. Il patiente jusqu'à 8 ans pour
fréquenter, avec sa sœur cadette, l'école primaire de la ville. C'est l'époque
de sa vie où il tisse des liens très forts avec son frère, Roy. Ils se serrent
ainsi les coudes pour faire face au surplus de travail à la ferme consécutif au
départ de la maison de ses aînés, Herbert et Raymond, las de la domination
psychologique et physique de leur père Elias. La ferme est finalement revendue
en 1909 quand le paternel, malade, ne parvient plus à en assumer la charge.
Toute la famille s'installe donc, jusqu'en 1910, dans une maison louée pour
ensuite déménager à Kansas City et renouer avec Herbert et Raymond. Les années
de vie à Marcelline marquent à jamais l'inconscient de Walt Disney qui y
formatera son goût prononcé pour la faune et la flore, des thèmes à jamais chers
à son cœur.

Danny, le petit mouton noir est une adaptation du Midnight and
Jeremiah de Sterling North. Après la réussite de Mélodie
du Sud, le papa de Mickey souhaite, en effet, s'aventurer
toujours plus dans la production de films "live". Le long métrage est, de
nouveau, un joli conte, mêlant prises de vues réelles et images animées. La
réalisation en est confiée à Harold D. Schuster qui jouit, pour la première fois
chez Disney du vivant de Walt, d'une grande liberté, tant le Maître se contente
de simplement superviser le tout. Certaines méthodes de travail, typiquement
disneyennes et venant pour la plupart de la production des films d'animation,
sont tout de même reprises, telle l'utilisation d'un storyboard (ce qui était
rarissime pour les films "live" à l'époque) ou la recherche visuelle (confiée
à la talentueuse Mary Blair, remarquée notamment pour l'ambiance de
Saludos Amigos et
Les trois caballeros).

Si Walt Disney ne s'implique pas, pour la première fois, à 100 % dans la
réalisation de son nouveau film, il n'en reste pas moins considérablement
attentif. Des séquences entières du film vont, il est vrai, tellement le marquer
qu'elles seront reprises tout au long de son œuvre, bien au delà du simple clin
d'œil. Ainsi la scène où Danny s'enfuie et met à sac le jardin et la maison de Jeremiah deviendra un leitmotiv chez Disney où les bêtises faites par les
animaux entraînant la chute d'objet prend des airs de quasi constance dans les
films mettant en scène des compagnons à quatre pattes (Fidèle vagabond, Quatre bassets
pour un danois...). Les séquences du train à vapeur et de sa
superbe locomotive connaissent le même sort et marqueront bien des productions du
studio. Il faut dire que Walt Disney était un véritable passionné des chemins de
fer au point d'installer un train miniature dans son jardin et d'en faire le
symbole de son tout premier parc à thème, Disneyland.

Le tournage de l'essentiel des scènes de Danny, le petit mouton noir,
notamment les prises de vues réelles, débute en 1946 et se termine l'année
suivante. Cette production à grande vitesse n'empêche pas le film de patienter
jusqu'en 1949 pour se voir présenté au public. Il faut dire que la réalisation
des séquences d'animation en retarde considérablement la sortie tant elles
nécessitent du temps. Elles n'apparaissent d'ailleurs aujourd'hui pas
indispensables au déroulement de l'histoire. Elles se contentent
simplement, il est vrai, de transmettre au jeune héros certains conseils et
autres leçons de morale. Elles ont en réalité une autre vertu ! Si Walt Disney
cherchait à en
justifier la présence par une simple volonté de représenter l'imagination du
garçon, les séquences d'animation ont en fait un tout autre rôle. Elles ont en effet
servi à rassurer le Papa de Mickey pour ce qui constituait pour lui, à
l'époque, une incursion toujours plus grande dans la production de long-métrage
live. Les segments cartoons sont ainsi réalisés d'une façon bien plus stylisée
qu'auparavant, à l'exemple du passage signé de Robert Bruce où une bataille est
symbolisée par des figures abstraites et des jeux d'ombres. Walt Disney
franchira finalement le pas, en 1950, avec son tout premier film d'acteur sans
animation,
L'île au trésor.

Danny, le petit mouton noir repose sur une bande-son assurément
merveilleuse. Six chansons et une superbe mélodie accompagnent en effet le récit
avec grâce, tendresse et poésie. Véritable hymne à la nostalgie, tout l'univers
musical du film enveloppe le spectateur. La palme revient d'ailleurs à la
chanson Lavender Blue qui se hisse sans mal à la première marche des hits
de l'année, aux Etats-Unis. Rien d'étonnant dès lors à voir le film nominé,
grâce à elle, pour l'Oscar de la meilleure chanson.
Le casting, quant à lui, ne souffre d'aucune critique. Les acteurs tiennent en
effet parfaitement leur rôle et prennent un plaisir évident à endosser leur
personnage respectif. Burl Ives est ainsi époustouflant dans son rôle d'oncle
aimant, à l'écoute de son neveu. Sa performance musicale dans Lavander Blue
est notamment superbe. Il signera d'ailleurs à nouveau chez Disney, pour une
production similaire quoique dénuée de séquences d'animation, Summer Magic. Beulah Bondi campe, pour
sa part, une attendrissante grand-mère à la fois ferme et attentionnée. Luana
Patten et Bobby Driscoll participent enfin à leur dernier film Disney ensemble,
après
Mélodie du Sud
et
Mélodie Cocktaïl. Ils
continueront ensuite à travailler pour le studio de Mickey mais séparément :
Johnny Tremain
et
Demain... des Hommes pour la jeune
fille et
L'Ile au Trésor pour le jeune
homme. Ce dernier aura même l'honneur de prêter sa voix au personnage animé de
Peter Pan. Ses prestations dans Danny, le petit mouton noir
et dans The Window (un film non produit pas Disney) lui valent
ensemble l'Oscar spécial "jeune acteur". Il ne parvient malheureusement pas à
capitaliser sur ses rôles et à faire rebondir sa carrière. Après une adolescence
mouvementée, il décède tragiquement à l'âge de 31 ans d'une overdose dans le
dénuement et l'anonymat.

Danny, le petit mouton noir est salué par la critique. Elle juge
les séquences de prise de vues réelles avec acteurs, remarquables tout en étant
beaucoup plus réservée quant à la pertinence des séquences animées. Le film
connaît ainsi la situation inverse de
Mélodie du Sud,
encensé pour ses cartoons mais littéralement conspué pour ses scènes live. Le
public en revanche ne suit pas et lui réserve un accueil plus que médiocre.
Malgré des résultats commerciaux très décevants, Danny, le petit mouton noir
a droit à une ressortie en 1964.
Véritable hymne à la nostalgie "made in Disney", film préféré de Walt
Disney lui-même, Danny, le petit mouton noir
a pourtant sombré dans l'oubli sans qu'il soit besoin, contrairement au contesté
Mélodie du Sud,
que la Compagnie de Mickey le remise définitivement en réserve. Il se doit
d'être (re)découvert !