Les trois caballeros,
7ème long-métrage de Walt Disney, peut être considéré comme une sorte de suite
à
Saludos Amigos,
de deux ans son aîné. Il en reprend en effet les thèmes et les idées, tout en
les transcendant, pour offrir, en résultat, un feu d'artifice de sons,
couleurs et mouvements.Walt Disney a, en fait, tiré les conséquences des erreurs commises pour
Saludos Amigos,
l'un des rares films - soit dit en passant - non déficitaire, pour son studio,
durant la seconde guerre mondiale.
La toute première raison de sa rentabilité repose sur son genre particulier -
l'anthologie - intrinsèquement bien moins cher à produire. Constitué de
courts-métrages aux décors approximatifs et personnages en nombre limité,
Les trois caballeros n'a pas, à la différence d'un Bambi ou d'un Pinocchio,
de scènes complexes où chaque détail (les feuilles des arbres, les animaux de
la forêt, les nuages dans le ciel...) se doit d'être parfait. Autant de temps
gagné à produire une séquence est autant d'argent économisé. Ajoutez à cela
l'accueil réservé par le public au genre, qui, s'il va vite décroître, est
alors, au sommet de sa gloire, et vous obtenez la recette miracle d'un compte
d'exploitation idéal : peu de frais pour beaucoup de recettes. Rien
d'étonnant, dès lors, à voir la firme de Mickey conserver ce type de
productions quelques années encore.
L'autre raison de sa rentabilité réside dans sa localisation géographique. En
ces temps agités, où l'Europe connaît les pires heures de son histoire et
ferme logiquement son marché, situer l'action d'un film en Amérique latine est
lui assurer d'excellents débouchés, à même de pallier aux pertes commerciales
européennes. Cette décision marketing est d'autant plus aisée à prendre que le
studio dispose encore de l'incroyable "trésor" ramené par Walt Disney et ses
équipes lors de leur périple en Amérique Latine au cours de l'année 1941, en
idées, thèmes musicaux, couleurs et personnages. Tout appelait donc à la
fabrication d'un
Saludos Amigos
bis, mieux abouti et assumé. Le Maître de l'animation, contre l'avis de ses
troupes, y impose d'abord Donald Duck comme personnage de référence. Peu de
gens, à part lui, pensaient que l'irascible canard tiendrait la distance d'un
long-métrage même si le résultat obtenu dans
Saludos Amigos,
où il apparaît avec brio dans deux des quatre séquences, avait pourtant de
quoi rassurer les plus sceptiques. Donald est donc déclaré apte au service et prend
sur ses épaules la responsabilité du nouveau film.

Les trois caballeros est ensuite le tout premier long-métrage à
mélanger personnages animés et réels. Jusqu'alors, la compagnie de Mickey
s'est en effet contentée d'associer toons et acteurs sans aucune interaction
entre eux. A l'image du
(Le) dragon récalcitrant et de
Saludos Amigos,
les séquences filmées et animées se succèdent, il est vrai, sans véritablement
se mêler. Ici, une petite révolution se produit. Les personnages animés
agissent ainsi dans un décors réel avec des vrais acteurs (Donald fait par
exemple son show sur la plage) tandis que les personnages réels peuvent
interagir dans un décor animé au milieu de toons (Carmen Molina s'offre ainsi
le luxe de danser avec des cactus). Cette technique d'animation
révolutionnaire,
appliquée ici au format "long-métrage", ne constitue pas un coup d'essai pour
Walt Disney. En 1923, avant de même créer Mickey, il avait déjà réalisé une
série de cartoons -
Alice Comedies
- où une petite fille réelle voyageait dans un univers animé. Mais, 20 ans ont
passé et des progrès considérables se sont produits, notamment grâce à Ub
Iwerks, l'autre créateur de Mickey, qui, après avoir déserté les studios
Disney entre 1930 et 1940, revient ici à ses premiers amours. Il perfectionne
en effet la synchronisation des mouvements des acteurs et des toons en créant
l'illusion de la crédibilité des scènes fabriquées. Le résultat est bluffant
tant Donald semble avoir rejoint le monde des humains, l'espace du film ! Ub
Iwerks, grand passionné de caméra et d'effet spéciaux, va d'ailleurs continuer
à développer le processus jusqu'à toucher la grâce avec le chef d'oeuvre, Mary Poppins.
Les trois caballeros est aussi le résultat d'une exceptionnelle
audace visuelle. Le film regorge de trouvailles de bout en bout. L'utilisation
de la couleur, due à la talentueuse Mary Blair, donne, tout d'abord, à
l'ensemble un charme et une chaleur indéniables. Les pépites de réalisation,
ensuite, parsèment le récit aussi bien dans ses séquences traditionnelles
(Neptune soulève l'équateur pour que le "radeau" de Pablo, le pingouin, puisse
passer !) que dans ses scènes déjantées (la chanson Les trois caballeros
voit chacune des phrases de Panchito littéralement illustrée à l'écran). Des
hommages ou clins d'œil sont enfin légions à l'image du rêve de Donald qui
fait honneur à la séquence des éléphants roses de Dumbo.

Les trois caballeros prend souvent des airs de film
expérimental. Déjanté à souhait, il sert à l'évidence de prétexte pour mettre
à l'honneur les nouvelles techniques de l'animation. Il dispose ainsi de deux
niveaux de lectures bien distincts : le premier, tout infantile, le second,
résolument adulte. Sa construction même révèle cette dichotomie et l'envie de
divertir en surprenant ou d'instruire en dépaysant. La première partie est, à
ce titre, nettement enfantine tandis que les deux suivantes sont visiblement
plus mures et complexes dans leurs approches. Le spectateur n'est pas invité à
une simple visite mais convié à une immersion totale dans le continent
sud-américain aux travers de ses paysages, coutumes et chansons. Seize titres
se succèdent, d'ailleurs, tout au long du long-métrage, dont certains sont
devenus des standards à l'image de Baïa ou You belong to my heart.
Soucieux de ne pas faire d'impairs et de donner une vision cohérente de la
culture sud-américaine, Walt Disney a, bien-sûr, fait appel à des compositeurs
(Manuel Esperón, Agustín Lara et Ary Barroso) et actrices (Aurora Miranda,
Dora Luz, Carmen Molina) latino-américains.
Les trois caballeros aurait du sortir juste après
Saludos Amigos
dont il parait, à bien des égards, être l'aboutissement. Il connaît
malheureusement des ratés dans sa production, freinée par différents projets
militaires, prioritaires alors, et, bien que terminé en octobre 1944, patiente
encore jusqu'en février 1945, entravé par Technicolor ne parvenant pas à
produire le nombre suffisant de copies pour en permettre une exploitation
normale. Ces retards n'empêchent pas finalement sa rencontre avec le public
qui le plébiscite des deux cotés du golfe du Mexique. La critique n'est, en
revanche, pas tendre avec le film. Elle passe complètement à côté de son
intérêt visuel et de son audace. Pire, elle dénonce sa débauche sexuelle
reprochant à Donald des danses jugées douteuses avec des jeunes filles en
maillots de bains. Le numéro de Carmen Molina est d'ailleurs considéré comme
beaucoup trop suggestif. Certaines critiques en profitent pour s'attaquer à
l'inaction des cabinets de censure, qui, très influents à Hollywood, ont
laissé "passer" ses séquences. Le retour de bâton pour toute la profession est
alors proche... Le film paye au prix fort sa réputation sulfureuse et se voit
confiné par les professionnels à des rangs subalternes dans la course aux
récompenses. Aux Oscars, il est ainsi seulement nominé dans les catégories -
somme toute secondaires - de la meilleure musique et de la meilleure prise de
son.

Malgré son succès commercial, Les trois caballeros n'a droit à aucune ressortie, les studios
Disney le considérant, tels
Le dragon récalcitrant et
Saludos Amigos,
comme un film d'une époque, non apte à passer l'épreuve du temps. Et tant pis
si son visuel extraordinaire annonce, avec 25 ans d'avance, la mouvance
psychédélique ! Il faut alors patienter jusqu'aux années 60 et surtout 70 pour
qu'il retrouve ses lettres de noblesse, grâce notamment à des œuvres comme
Yellow Submarine. A l'image de
Fantasia, le film, tant critiqué, est désormais adulé
par l'intelligentsia et atteint le rang de chef-d'oeuvre incontestable. Disney
prend le train en marche et, décidément peu enclin à lui reconnaître son
potentiel renaissant, attend 1976 pour le ressortir dans une version tronquée,
indigne du travail des artistes. Fort heureusement, le jeu de massacre
s'arrête à l'occasion de ses diffusions sur Disney Channel et de sa
distribution en vidéo où la version originale est enfin respectée.
Les trois caballeros, chef d'œuvre mal jugé, est sûrement
l'expérience cinématographique la plus troublante réalisée par les studios
Disney tant il constitue un long-métrage à l'ambition visuelle bluffante. A
voir absolument !
A noter :
La séquence Flying Gauchito a eu droit à une ressortie en tant que cartoon indépendant le 15 juillet 1955.