La fin de la deuxième guerre mondiale approchant, Walt Disney
s'atèle à remettre à flot financièrement son studio. Il met ainsi en chantier
plusieurs films "packages" présentant le double avantage de garder vivant la
signature "Disney" auprès du grand public et de permettre à ses artistes de
développer leur art de l'animation. Cette stratégie se caractérise très vite par
la sortie, respectivement en 1943 et 1945, de deux films sud-américains :
Saludos amigos
et
Les
trois Caballeros. L'armistice signé, s'enchaînent peu
après
La boite à musique (1946) et
Coquin de printemps
(1947).
Mélodie Cocktail, 10ème long-métrage des
studios Disney, sort quant à lui un an plus tard. Il partage avec
Fantasia
mais surtout avec
La boîte à musique (dont il
reprend l'idée d'utiliser des chansons 'pop' interprétées par des artistes
contemporains alors très connus), la particularité supplémentaire d'être composé
de plusieurs séquences musicales. La critique sera bizarrement plus tendre avec
le petit frère qu'avec l'aîné. Le format des "films compilations de cartoons"
semble digéré. Après trois productions dans le genre, la (mauvaise ?) surprise
ne choque en effet plus ! Il faut dire que Mélodie Cocktail
propose, à l'exception de quelques rares pépites détonantes, des dessins animés
en rapport avec la signature Disney - et en ce sens assurément conventionnel. Le
film vaut ainsi plus pour sa panoplie musicale que pour son graphisme. Il est, à
l'évidence, bien plus agréable à suivre que
La boîte à musique dont les
séquences, contrairement à Mélodie Cocktail, sont beaucoup trop
courtes. Mais ce choix a un prix : le nombre de cartoons est en effet ici très
faible. Le film ne réunit que sept séquences là où
La boîte à musique en proposait
dix. Le final, somme toute abrupt, en rajoute d'ailleurs sur le sentiment de
frustration d'un spectateur qui reste sur sa faim une fois le rideau tombé.

Once upon a wintertime (C'est un Souvenir de
Décembre) nous sert une histoire
d'amour dessinée à la manière d'une carte de voeux. Les couleurs improbables
donnent à l'ensemble un effet certes attrayant mais irréel. La scène de la glace
se brisant dans la rivière résume à elle seule la technique utilisée. Juste
suggérée par des mouvements rapides mais précis, elle étonne pour un Disney qui
en aurait fait, il y a quelques années encore, une représentation bien plus
réaliste. Cette séquence annonce les prémisses des animations minimalistes que
les studios plébisciteront dans les années 50 comme Pêché Mignon ou
Les Instruments de Musique...
Bumble Boogie semble n'être que le résultat d'une collaboration
avortée entre Walt Disney et Salvador Dali. Les deux Maîtres avaient en effet
prévu de réaliser ensemble un court-métrage,
Destino, dès le milieu des années 40. Ils n'étaient malheureusement
jamais parvenus à le finaliser. C'est, en fait, Roy Disney, le neveu de Walt,
qui achèvera le fameux cartoon quelques cinquante ans plus tard, en 2003. La
séquence est totalement surréaliste et rappelle le style d'After you've gone
de
La boîte à musique. Le
personnage principal est terriblement attachant tandis que le décor mêle une
nature bucolique à l'univers musical : les pétales épousent la forme de touches
de piano et les papillons, les notes de musique. Petite merveille, ce cartoon
confirme, s'il en était besoin, le talent des studios Disney et leurs capacités
à sortir des sentiers battus.

Trees (A la gloire d'un arbre), véritable ode à la poésie, à la
chanson et la nature, est, par sa simplicité, véritablement époustouflant. Les
artistes ont en effet suivi un fil rouge somme toute réducteur - un arbre - pour
parvenir à d'étonnants tableaux et prouesses visuelles. Un tour de force qui en
met plein les yeux.
Little Toot
(Petit Toot) est sans aucun doute la séquence la plus faible de
l'anthologie. Cartoon sans surprise où un objet est personnifié par une
technique vue et revue chez Disney, il ne sait, en effet, à aucun moment être
prenant. Rien à voir avec Pedro de
Saludos amigos qui avait su, en
son temps, capter l'attention des spectateurs.
Blame it on the Samba (C'est la Faute de la
Samba) retrouve avec bonheur la
folie visuelle et communicative des
(Les)
trois Caballeros. En utilisant trois des personnages
du film de 1945, Donald, José Carioca et l'Aracuan, le cartoon reprend en effet
ce qui avait fait le succès du premier opus : un mélange réussi de toons et
d'acteurs aux premiers rangs desquels l'actrice Ethel Smith qui joue ici du
piano.

Les deux pièces maîtresses de Mélodie Cocktail sont, sans aucun
doute, les deux séquences basées sur la légende d'un personnage du folklore
américain : Johnny Appleseed (Johnny Pépin de Pomme) et
Pecos Bill.
Johnny Appleseed (Johnny Pépin de Pomme) est animé dans un style qui
sera plébiscité dans les années 50, préférant l'impressionnisme au réalisme. Le
dessin est ainsi attrayant et chaleureux tandis que les chansons sont
particulièrement bien écrites et invitent même à les fredonner. Le cartoon offre
également une apparition à un petit écureuil qui ne dit pas son nom : Tic ?
Mystère...
Pecos Bill, long final de l'anthologie, est présenté par un groupe
de vrais cow-boys racontant la légende à Luana Patten et Bobby Driscoll, les
jeunes acteurs de
Mélodie du Sud et
Coquin de printemps
pour la seule Luana. Le cartoon ancré dans un style caricatural savoureux n'est
pas sans rappeler les mythiques Tex Avery. Véritable petit bijou, il est
toutefois pénalisé par une fin brutale qui laisse bon nombre de spectateurs sur
leur faim. Et c'est tout Mélodie Cocktail qui se voit entaché du
sentiment de frustration de celui qui n'a pas été rassasié.

Mélodie Cocktail connaît le même sort que les
autres anthologies Disney des années 40. Il ne ressort jamais au cinéma en tant
qu'œuvre unitaire mais voit ses séquences dissociées, montées séparément et
présentées sur le grand écran, respectivement le 19 février 1954 pour Pecos Bill, le 13 août 1954 pour
Little Toot
(Petit Toot), le 17 septembre 1954 pour Once Upon a Wintertime (C'est un
Souvenir de Décembre), le 1er avril 1955 pour Blame it on the Samba
(C'est la Faute de la Samba) et le 25 décembre 1955 pour Johnny Appleseed (Johnny Pépin de
Pomme). Trees (A la gloire d'un arbre) et Bumble Boogie sont quant à eux mis bout à bout pour constituer
le court-métrage autonome Contrasts in Rhythm, sorti le 11 mars 1955.
Enfin, cinq des cartoons le composant sont également jumelés à quatre de
La boîte à musique pour former le long-métrage Music Land
présenté au cinéma aux Etats-Unis, le 5 octobre 1955.
A noter :
L'édition européenne du DVD bénéficie
actuellement de la version non-censurée du
cartoon, Pecos Bill. En Amérique du Nord, la cigarette
du célèbre cow-boy a été digitalement
supprimée de l'image et une séquence de la
chanson-titre (celle où Pecos capture une
tornade en s'en roulant une) a disparu... La
prochaine édition française de ce film
devrait subir, à n'en pas douter, les mêmes
coupes. Il est donc temps de s'en procurer
le DVD avant qu'il ne soit complètement
épuisé et, avec lui, sa précieuse version !