John Lasseter
Est-Il le Nouveau Walt Disney ?

L'article

Publié le 01 novembre 2009

La question peut paraitre incongrue : elle est pourtant terriblement pertinente.


John Lasseter

Le génie de Walt Disney ne souffre aujourd’hui d'aucune contestation. Il fait, en effet, partie de ces hommes dont les qualités créatrices exceptionnelles limitent le nombre à quelques uns par siècle. Ainsi, au moment de son décès, s’est posée la délicate question de sa succession. D’un point de vue juridique et financier, la difficulté a rapidement été surmontée. En revanche, sur le plan artistique, l’affaire n’a pas été un long fleuve tranquille. Car, il est peu connu aujourd’hui que les studios Disney ont failli payer très cher le décès de leur créateur. N’ayant absolument pas organisé sa succession, Walt Disney a, il est vrai, laissé à ses équipes un héritage tellement complexe qu’elles n’ont eu, dans un premier temps, que la seule volonté de le conserver dans la naphtaline. L’intention était sans doute louable tant elle se voulait respectueuse. Pourtant, elle se situait à l’exact contraire de la philosophie du Maître dont la remise en cause artistique permanente lui offrait toujours le coup d’avance suffisant pour coller aux attentes du public.

Michael Eisner
Roy O. Disney

A l’aube des années 80, les studios Disney, moribonds, accumulent les œuvres sans imagination et les échecs commerciaux. La Walt Disney Company en arrive au point d’être opéable tant elle se trouve en mauvaise posture. Seul le talent de stratège d’un homme, Michael Eisner, alors Président de Paramount, la sauve finalement du rachat pur et simple et contribue à préserver sa totale indépendance. Il s’attachera ensuite à faire de la firme de Mickey l’un des plus rentables et puissants groupe audiovisuel au monde. Côté productions, il lui offre un troisième âge d’or, accumulant grâce à des œuvres devenues depuis emblématiques de Disney (La Petite Sirène, La Belle et la Bête, Le Roi Lion...) les dollars et les honneurs. La réussite d’Eisner lui ouvre toutes les portes ; une seule, pourtant, lui reste désespérément fermée. Jamais personne, en effet, n’a vu en lui l’héritier de Walt Disney ! Fort de sa réussite à la tête de la compagnie au château enchanté, il s’imaginait pourtant entrer dans les souliers du Maître, l’imitant même dans la présentation d’une émission Disney hebdomadaire sur ABC à la manière du show mythique Disneyland. Peine perdue : Michael Eisner n’a rien de Walt Disney. C’est assurément un excellent gestionnaire et un bon manager, il n’est pas, en revanche, un artiste et encore moins un génie ! Sa fin de règne démontre d’ailleurs à merveille ce cinglant constat : fermant les studios d’animation 2D, développant les suites bon marché, réduisant le label Walt Disney à la portion congrue au profit de « son » bébé Touchstone, ouvrant des parcs à thème indignes du nom Disney, il accule la Walt Disney Company à faire du cheap pour faire du fric. Oubliée la philosophie de Walt Disney, la firme de Mickey n’est devenue qu’un tiroir-caisse où l’imagination et l’ambition artistique n’ont plus droit de citer...
Un homme comprend alors, mieux que quiconque et avant tout le monde, que l’âme de Walt Disney risque de se perdre définitivement si Michael Eisner est maintenu aux commandes de la firme qu’il avait créée : cette homme, c’est Roy Disney ! Le neveu de Walt connait, en effet, suffisamment la philosophie de son illustre oncle pour ne pas la laisser tomber aux seuls mains de financiers, toujours techniciens, jamais artistes. En lançant son offensive « Save Disney », il ne savait pas qu’il allait sauver bien plus qu’une compagnie familiale. Il a, en effet, permis à un homme - John Lasseter - de reprendre le flambeau de son oncle, avec le même talent et la même ambition...

Tron
Le Noël de Mickey

Après des études brillantes dans la prestigieuse université de Cal Arts, John Lasseter est embauché en 1979 chez Disney où il participe à son premier long-métrage, Rox et Rouky. Il travaille ensuite sur Le Noël de Mickey et découvre alors la mise en production du film Tron, considéré, à juste titre, comme l'ancêtre de la production 3D. Il est d'ailleurs l'un des rares à prendre conscience du formidable potentiel de l'utilisation des ordinateurs dans le monde de l'animation. Malheureusement, les dirigeants des studios Disney de l'époque, empêtrés dans leur apriori et leur manque d'inspiration, ne savent que faire du jeune artiste débordant d'idées. La compagnie de Mickey le licencie donc, manu militari, en 1983. A la faveur d'une heureuse rencontre, il rejoint un an plus tard l'équipe de Lucasfilm. John Lasseter se fait très vite remarquer dans le monde ultra-fermé des effets spéciaux pour son travail sur Le Secret de la Pyramide réalisé, en 1985, par Barry Levinson. Il est même nominé aux Oscars. C'est l'époque (février 1986) où naît le studio Pixar qui se consacre tout entier à la seule animation 3D. Si les projets se limitent dans un premier temps à de simples courts-métrages, ils marquent déjà les esprits. Le tout premier est ainsi l'histoire d'un "parent-lampe de bureau" et de son "bébé-lampe" : Luxo Junior. Son originalité comme sa réalisation technique bluffent la profession tout entière. Le public emboîte le pas de la critique unanime. Le succès est complet. Le mini-film est même nominé pour l'Oscar du meilleur court-métrage. La légende de Pixar se construit déjà. Le personnage de la lampe de bureau devient bien vite le logo-symbole du studio trublion qui ne tarde pas à susciter des convoitises. Steve Jobs - le célébrissime fondateur d'Apple - dégaine le premier et l'achète. Parallèlement, Disney se positionne et offre, à la toute nouvelle filiale animation de la maison mère de Mac, un accord de distribution pour la production du premier long-métrage d'animation 3D de toute l'histoire du cinéma. En 1995, sort ainsi Toy Story réalisé par John Lasseter. Le succès est planétaire. Le talentueux réalisateur enchaîne alors deux autres longs-métrages en 1998 (1001 Pattes) et 1999 (Toy Story 2). Il marque ensuite une pause pour s'occuper non seulement de sa famille mais également orienter sa carrière vers la production de films (Monstres & Cie, Le Monde de Nemo, Les Indestructibles). En 2006, il revient à la réalisation avec Cars - Quatre Roues avec le talent et le succès qui font sa réputation.

Toy Story
1001 Pattes

Entre temps, après bien des tumultes, Disney a absorbé Pixar. John Lasseter devient judicieusement le patron de la division Animation de la maison mère de Mickey. Commence alors pour lui, un long travail pour revenir aux fondamentaux disneyens, ceux-là même qu’il a appliqué, en fan absolu du grand Walt, quand son giron se limitait aux seuls studios Pixar.
Sa première et spectaculaire décision est l’arrêt (presque manu militari) des suites vidéo de Grands Classiques. Fausse bonne idée, basée uniquement sur des considérations financières de court terme, ces productions de très mauvaises qualités ont, en effet, participé à la dégradation durable de l’image de marque du label Disney dont le public découvre avec elles qu’il ne rime plus forcément avec une extrême qualité.
John Lasseter s’invite ensuite dans le cours des productions 3D Disney déjà lancées.
Son intervention sur Bienvenue chez les Robinson, si elle reste somme toute limitée en raison d’un timing trop court (le film est quasiment fini à son arrivée à la tête des studios), porte d’abord la manifestation de son talent. Exigeant de voir le long-métrage remonté, il parvient, il est vrai, à lui insuffler sa patte. Malgré une grosse longueur au milieu de son récit (qui correspond peu ou prou à la présentation de la famille dont l’histoire se serait finalement bien passée) Bienvenue chez les Robinson affiche au final un bilan artistique plus qu’honorable. Les résultats commerciaux restent eux catastrophiques : à l’impossible, nul n’étant tenu...
Pour Volt, Star Malgré Lui, parce qu’il est, cette fois-ci en capacité d’agir en profondeur, (il a, il est vrai, le temps pour le faire) John Lasseter révolutionne, de fond en comble, le projet. Remerciant le réalisateur Chris Sanders jugé trop réfractaire aux conseils, il fait réécrire, et l’histoire, et les personnages. Sous son impulsion, Walt Disney Pictures livre ainsi le tout premier film 3D de son histoire à être irréprochable techniquement (Chicken Little ou Bienvenue chez les Robinson sont en effet perfectibles à bien des égards). Le seul regret sur Volt, Star Malgré Lui se situe, en réalité, au niveau de sa rentabilité ; ses résultats au box–office, certes respectables, ne permettant pas de combler ses coûts de production. Volt, Star Malgré Lui est, au final, une œuvre réussie artistiquement, appréciée du public mais couteuse pour le studio.

Bienvenue chez les Robinson
Volt, Star Malgré Lui

Parallèlement à son travail sur les longs-métrages (il continue en effet de sortir des pépites pixariennes, Ratatouille, WALL•E et Là-Haut en tête), John Lasseter ré-initie aux équipes Disney les recettes mises au point par le Maître lui-même (qu’il appliquait déjà consciencieusement chez Pixar). Il permet ainsi, par exemple, à ses animateurs de se faire les dents sur des courts-métrages. Sous sa conduite, un nouveau court-métrage de Dingo, Comment Brancher son Home Cinéma, voit ainsi le jour dans la série des How to. Les fans jubilent : Disney revient au cartoon !
Mieux, le retour de l’animation 2D est orchestré de main de maître. Soutenant bec et ongle le projet de La Princesse et la Grenouille, John Lasseter entend ainsi renouer avec la tradition Disney par excellence : le conte de princesse en 2D. Et sans oublier la rentabilité, s’il vous plait ! Les coûts de production du 49e Grand Classique Disney sont, en effet, tellement encadrés que sa rentabilité est à portée de mains. John Lasseter s’apprête, avec lui, à réussir un pari, vrai paradoxe : réconcilier Disney avec son savoir-faire ! Convaincu de la pertinence de sa politique, il organise, d’ailleurs dans le même temps, le retour de Winnie l’Ourson au cinéma - et en animation 2D - histoire de replacer sur le devant de la scène les incontournables Disney.

Comment Brancher son Home Cinéma
La Princesse et la Grenouille

Non content d’observer un sans-faute (que les fans sont d’ailleurs les premiers à lui reconnaitre) dans toutes les décisions qu’il prend pour la division animation, John Lasseter entend réinsuffler également à Imagineering l’oxygène dont l’ère Eisner l’avait injustement privée. Il s’inscrit là-aussi en complète harmonie avec la philosophie qui avait présidée à l’élaboration de Disneyland (premier du nom) à Anaheim par Walt Disney en personne, et qui voulait qu’un parc à thèmes Disney soit avant tout un endroit d’exception ! Il mène ainsi une refonte ambitieuse de la politique d’investissements menée dans les resorts du monde entier. Disney's California Adventure (Anaheim), Walt Disney Studios (Paris) et Hong-Kong Disneyland, dont l’incroyable pauvreté des conceptions est une insulte même à la mémoire de « Walt Disney, l’imagineur » sont logiquement les premiers à bénéficier de plans de rénovation ambitieux. Même s’il lui faudra du temps pour les hisser au standard « Disneyland », John Lasseter fait preuve des ressources suffisantes pour réussir en ce domaine aussi son audacieux pari. Son objectif reste le même : faire aussi bien, si ce n’est mieux, que Walt Disney. Difficile d’imaginer plus beau challenge !

Présentation du futur de Disney's California Adventures au Blue Sky Cellar

De par son talent, de par son parcours, et maintenant, de par ses décisions et résultats en sa qualité de patron des studios et resorts Disney, John Lasseter témoigne de sa capacité à être le digne héritier de Walt Disney. Le Maître aurait-il enfin trouvé un Elève à sa mesure ?