20 000 Lieues Sous les Mers

20 000 Lieues Sous les Mers
L'affiche du film
Titre original :
20000 Leagues Under the Sea
Production :
Walt Disney Productions
Date de sortie USA :
Le 23 décembre 1954
Genre :
Aventure
CinemaScope
Réalisation :
Richard Fleischer
Musique :
Paul J. Smith
Al Hoffman
Norman Gimbel
Durée :
127 minutes
Disponibilité(s) en France :
Autre(s) disponibilité(s) aux États-Unis :

Le synopsis

Le professeur Arronax, spécialiste de la faune sous-marine et son fidèle assistant Conseil s'embarquent à bord du "Lincoln", affrété par le gouvernement américain, pour faire la chasse à un monstre inconnu qui coule les bateaux et écume les océans du globe. Quand le "Lincoln" sombre après une attaque du monstre, Arronax, Conseil et Ned Land, le harponneur, sont recueillis sur un étrange submersible, dénommé le "Nautilus" et commandé par l'énigmatique Capitaine Nemo...

La critique

rédigée par
Publiée le 22 septembre 2019

20 000 Lieues Sous les Mers est un film charnière dans la filmographie de Walt Disney. Il est, en effet, le premier film à prises de vues réelles que le créateur de Mickey va produire au sein des studios de Burbank faisant appel aux plus grands talents d'Hollywood, derrière comme devant la caméra. Ce blockbuster avant l'heure sera à l'époque le film le plus cher jamais produit par un studio américain. Son échec aurait pu signer la fin de Disney mais le destin en décida autrement. Le long-métrage d'une beauté renversante fut, en réalité, un immense succès aussi bien critique que public et fait rentrer Walt Disney dans la cour des grands producteurs de cinéma. Il est aussi la preuve de l'envie du maître de l'animation de se diversifier et de défraîchir de nouveaux horizons artistiques. 20 000 Lieues Sous les Mers est ainsi ce genre de projet où la conception est aussi riche que passionnante tandis que le produit fini est un chef d'œuvre extraordinaire du septième art.

20 000 Lieues Sous les Mers est naturellement basé sur le roman éponyme de l'auteur français, Jules Verne. Né le 8 février 1828 à Nantes, le futur romancier monte sur Paris lors de ses études de droits. Mais très vite, il se rend compte que le métier d'avocat n'est pas fait pour lui, préférant une carrière littéraire. Ses débuts en tant qu'écrivain sont toutefois timides et passent inaperçus s'essayant à la poésie, au théâtre et à la rédaction de nouvelles. Mais sa rencontre avec l'éditeur Pierre-Jules Hetzel en 1861 va changer sa carrière lorsqu'il décide de publier son premier roman Cinq Semaines en Ballon (1863). L'ouvrage est un immense succès en France comme à l'étranger. Il devient ainsi le premier volume d'une série qui fera la gloire et la fortune de Jules Verne, les Voyages Extraordinaires. L'auteur s'engage auprès d'Hetzel à en produire deux à trois tomes par an. Les livres sont, encore aujourd'hui, particulièrement recherchés car en plus d'être des chefs d'œuvre de la littérature, ils constituent des objets superbes avec leurs couvertures à dorures et leurs incroyables illustrations en noir-et-blanc. Au final, pas moins de 62 romans, dont 8 posthumes, 2 recueils et 6 nouvelles sortiront dans cette collection écrite durant près de quarante ans. Les titres emblématiques ne manquent pas parmi lesquels : Voyage au Centre de la Terre (1864), De la Terre à la Lune (1865), Les Enfants du capitaine Grant (1867-1868), Vingt Mille Lieues sous les Mers (1868-1870), Le Tour du Monde en Quatre-Vingts Jours (1873) ou L'Île Mystérieuse (1875). En 1871, Jules Verne s'installe à Amiens où il mourra le 24 mars 1905. L'auteur sera salué dans le monde entier - il est d'ailleurs l'écrivain français le plus traduit au monde - mais aura étrangement du mal à se faire reconnaître comme un grand écrivain dans son propre pays durant de nombreuses années. Considéré à tort comme un auteur pour la jeunesse car faisant appel au voyage et à l'imaginaire, il est en réalité bien plus que ça : il est tout à la fois père de la science-fiction et de l'anticipation dont certaines de ses prédictions se sont avérées vraies ; observateur de son époque en particulier des avancées scientifiques, techniques et politiques ; merveilleux conteur avec ses descriptions faites d'accumulations précises et détaillées et véritable pédagogue arrivant à vulgariser des principes complexes. Aujourd'hui, enfin réhabilité, Jules Verne est à la place qui était la sienne : au panthéon des plus grands auteurs français.

Jules Verne écrit donc Vingt Mille Lieues Sous les Mers entre 1869 et 1870. Roman d'aventure et d'exploration, il s'agit principalement d'un ouvrage d'océanographie porté par des personnages forts notamment le Capitaine Nemo, à la fois ingénieur de génie et humain rejetant ses semblables. Le nom de Nemo qui signifie en latin « personne » au sens négatif du terme montre bien le combat intérieur du personnage. L'auteur fait aussi l'éloge dans son roman du progrès scientifique avec la description du sous-marin utilisant l'énergie électrique ou des scaphandres de plongée mais aussi du désir de liberté et de conquête de territoires inconnus sans oublier de dénoncer l'envie d'isolement et de vengeance de Nemo.
Jules Verne choisit Nautilus pour nom à son sous-marin en hommage à Robert Fulton, ingénieur et inventeur américain. Ce dernier avait, en effet, dès 1797, soit 70 ans avant Jules Verne, commencé à travailler sur un sous-marin utilisable en temps de guerre pour couler des bateaux. Au tout début du XIXème siècle, les premiers essais, qui se font devant le Directoire français, alors en guerre contre la Grande-Bretagne, s'avèrent concluants même si les décideurs politiques dont Napoléon Bonaparte en personne ne donnent pas suite au projet. Fulton propose alors son vaisseau à l’ennemi anglais sans pourtant obtenir de meilleurs soutiens.
Le roman est assurément l'un des plus populaires de Jules Verne ; rien d'étonnant dès lors qu'il ait été souvent adapté au cinéma et à la télévision. Ainsi, avant le film de Walt Disney, Vingt Mille Lieues Sous les Mers eut droit à deux transpositions cinématographiques : un film français muet de Georges Méliès en 1907 puis un film américain muet de Stuart Paton en 1916 et produit par les studios Universal. Ce dernier est d'ailleurs l'un des tout premiers longs-métrages à proposer des images sous-marines.

L'origine de 20 000 Lieues Sous les Mers de Disney vient en réalité d'un homme : l'artiste Harper Goff. En 1951, il rencontre, il est vrai, Walt Disney devant un magasin de trains miniatures ; tout deux voulant acheter le même modèle. Les deux hommes sympathisent et quand Walt Disney apprend qu'il a travaillé pour les studios Warner en tant qu'illustrateur, designer de décors et directeur artistique, décide de l'embaucher. L'une des premières tâches qu'il lui confie est d'imaginer un storyboard pour un projet de court-métrage pour la série True-Life Adventures. Walt Disney comptait, en effet, filmer des baleines en utilisant des caméras sous-marines et il avait un nom tout trouvé pour l'épisode : 20 000 Lieues Sous les Mers. Bien sûr, le projet n'avait rien à voir avec le roman de Jules Verne. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé de l'adapter, le créateur de Mickey étant un fervent admirateur de l'oeuvre de l'écrivain français. Mais à l'époque, il cherchait à en faire un film d'animation sans jamais réussir à concrétiser le projet. Il se rabat finalement sur une version documentaire vaguement inspirée du roman. Sauf que Goff décide de ne pas suivre totalement les indications de Walt et, étant fan du film muet de 1916, s'amuse aussi à dessiner des esquisses pour une vraie adaptation du roman. Walt Disney tombe alors sur ses recherches : s'il est un temps furieux que son employé ne passe pas du temps à faire ce qui lui était demandé, il trouve néanmoins ses idées vraiment intéressantes. Au final, Walt Disney est littéralement emballé par la vision de Goff et décide de lancer la production de 20 000 Lieues Sous les Mers son premier film à prises de vues réelles, tourné aux États-Unis, en confiant en Harper Goff non seulement la conception des décors mais aussi celle du fameux sous-marin.

Walt Disney est en fait rentré petit à petit dans la production des films à prises de vues réelles. Le tout premier d'entre eux est Le Dragon Récalcitrant en 1941. Il s'agit d'ailleurs plus d'un documentaire sur les studios Disney agrémenté de nombreux cartoons, une sorte de précurseur des futurs films d'anthologie que le maître de l'animation produira après la Seconde Guerre mondiale. Deux ans plus tard, il propose Victory Through Air Power dont la seule partie live est constituée des interventions du Major de Seversky. En 1946, Walt offre un film majoritairement "live" aux deux tiers avec Mélodie du Sud, même si encore une fois, ce sera l'animation qui sera saluée par la critique et le public. En 1949, il reprend le système avec Danny, le Petit Mouton Noir sauf qu'ici l'animation ne représente plus qu'une portion congrue.
En 1948, Walt Disney se lance dans une série de courts-métrages intégralement en prises de vues réelles : les documentaires animaliers des True-Life Adventures. Le succès est tel qu'il décide de passer au long-métrage en 1953 avec Le Désert Vivant tandis que la même année il propose une nouvelle série de documentaires sur les us et coutumes du monde entier, People and Places.
À la fin des années 40, le Maître tient, en ces temps difficiles d'après guerre pour le studio, à valoriser le moindre dollar. Il a donc l'idée d'utiliser des fonds bloqués en Angleterre datant du Second Conflit Mondial pour réaliser des films au Royaume-Uni. Ne disposant d'aucun animateur britannique chevronné, il décide de produire des films à prises de vues réelles. Le tout premier est L'Île au Trésor dont la sortie se fait en 1950. Trois autres suivent : Robin des Bois et ses Joyeux Compagnons (1952), La Rose et l'Épée (1953) et Échec au Roi (1954). Malheureusement, aucun d'eux n'est un succès et quasiment tous tombent vite dans l'oubli à l'exception du premier, scellant par la même, la fin de la production britannique des Walt Disney Productions. Walt Disney a, en fait, bien compris qu'il est un petit studio et qu'il n'est pas pris au sérieux par les autres grands pontes d'Hollywood. Qu'à cela ne tienne ! Dans un désir de diversification, mais aussi pour prouver qu'il peut faire aussi bien que les autres labels, il décide de lancer des productions de films intégralement à prises de vues réelles et réalisés à Hollywood, dans ses propres studios de Burbank. Il tient aussi à ce que la qualité ne soit jamais sacrifiée, peu importe le budget, et souhaite utiliser les dernières avancées technologiques pour montrer son savoir-faire. En choisissant d'adapter 20 000 Lieues Sous les Mers, il ne sait pas encore qu'il va produire, à l'époque le film le plus cher d'Hollywood, mettant dans la balance la survie même de son studio !

Preuve de son envie de proposer les dernières innovations, Walt Disney décide de tourner le film en écran large (appelé aujourd'hui communément scope), via le tout nouveau procédé de diffusion, le CinemaScope.
Le CinemaScope est, en effet, un procédé qui consiste à anamorphoser (comprimer) l'image à la prise de vue, pour la désanamorphoser (décomprimer) à la projection sur un rapport de un à deux. Le dispositif optique est ainsi basé sur celui de l'Hypergonar, inventé en 1927 par le français Henri Chrétien. Il s'agit principalement d'une lentille cylindrique placée devant l'objectif primaire, sphérique.
En 1953, Hollywood, qui tremble devant la démocratisation de la télévision soupçonnée des pires conséquences sur la fréquentation pouvant entraîner la disparition pure et simple de l'industrie cinématographique, cherche alors tous les moyens pour retenir le public dans les salles ; le progrès technique étant le premier d'entre eux. Le format CinemaScope et la projection en 3-D inaugurent d'ailleurs l'offensive commerciale.
20th Century Fox conclut dès 1953 un accord avec l'inventeur du procédé, Henri Chrétien, et présente la même année (le 16 septembre 1953) le premier film tourné en CinemaScope, La Tunique (The Robe) d'Henry Koster. Les studios Disney obtiennent dans la foulée une licence de 20th Century Fox pour utiliser le format. Walt Disney est donc le premier à proposer un cartoon en CinemaScope avec Les Instruments de Musique présenté le 10 novembre 1953. L'année suivante, il signe deux autres œuvres : son premier film à prise de vues réelles, 20 000 Lieues sous les Mers et son deuxième cartoon - mais le premier à proposer une star maison dans ce format, Donald - Donald Visite le Grand Canyon. Tous deux sortent le 23 décembre 1954. L'année suivante, Walt Disney présente avec La Belle et le Clochard, le premier long-métrage d'animation en écran large.

Pour réaliser 20 000 Lieues Sous les Mers, Walt Disney va aller chercher les meilleurs talents d'Hollywood à commencer par le réalisateur Richard Fleischer.
Richard Fleischer est né le 8 décembre 1916 à New York. Après ses études à la Yale School of Drama, il commence à travailler pour RKO en 1942 en réalisant des courts-métrages, des documentaires ou des compilations de films muets oubliés depuis. Il déménage ensuite à Los Angeles où il signe son premier film Child of Divorce en 1946. Il va ensuite mettre en scène de nombreux opus de petites envergures mais qui se font remarquer dont le polar Bodyguard (1948). Il quitte alors RKO et va chez MGM réaliser le western en 3D Arena (1953). Walt Disney lui propose dans la foulée son premier blockbuster 20 000 Lieues Sous les Mers.
Si l'offre est plus qu'alléchante pour le jeune réalisateur, il est tout de même surpris par le choix du maître de l'animation. Après tout, il est le fils de Max Fleischer, grand rival dans les années 20 et les années 30 de Walt Disney, ayant créé notamment les cartoons Out of the Inkwell, le personnage de Betty Boop mais aussi animé les héros de comics tels Popeye ou Superman et enfin produit le long-métrage animé Les Voyages de Gulliver en 1939. Richard demande donc l'autorisation à son père avant de travailler pour son ancien concurrent. Son paternel lui fait comprendre qu'il doit accepter le poste lui demandant juste de dire à Walt Disney qu'il a bon goût dans le choix de ses réalisateurs.
Suite à son travail exemplaire dans 20 000 Lieues Sous les Mers, Richard Fleischer décroche un contrat avec 20th Century Fox et réalise des films pour eux pendant une quinzaine d'année parmi lesquels se remarquent le long-métrage de science-fiction Le Voyage Fantastique (1966), dont l'auteur Isaac Asimov écrira la novélisation, et la comédie musicale L'Extravagant Docteur Dolittle (1967). Il a également brillé sur un autre film de science-fiction, le mythique Soleil Vert (1973) pour Metro-Goldwyn-Mayer mais aussi sur le film de fantasy Conan le Destructeur (1984) avec Arnold Schwarzenegger pour Universal.

Richard Fleischer amène avec lui le scénariste Earl Felton. Ils se rendent ainsi compte très vite que le roman de Jules Verne n'a pas forcément une histoire très linéaire. Il s'agit principalement d'un ouvrage sur l'océanographie avec quelques scènes emblématiques comme celle de l'enterrement sous-marin ou l'attaque du calmar géant. Le scénariste trouve alors l'angle d'attaque parfait pour rendre le film palpitant : il s'agira d'un récit d'évasion, celui de Ned Land, du Professeur Pierre Aronnax et de Conseil séquestrés contre leur gré par le mystérieux Capitaine Nemo. En choisissant cette approche, le film s'est clairement densifié par rapport au roman et amène une tension remarquable. Du roman, ils reprennent tout de même quelques thématiques comme par exemple la dénonciation de l'esclavage ou encore le fait de partager, ou non, les connaissances techniques avec le reste de l'humanité. Nemo pense, en effet, que ses découvertes pourraient entraîner la fin de la vie sur terre et dans les mers tandis que le Professeur Aronnax, en optimiste convaincu, est persuadé que la science ne peut mal faire. Les scénaristes font aussi quelques aménagements dont le lieu où se passe l'aventure. Dans le roman, le récit se déroule en effet dans toutes les mers du globe, le film se contentant lui uniquement de l'Océan Pacifique.

Une autre idée plutôt intéressante, et en avance sur son temps, est présente dans 20 000 Lieues Sous les Mers. L'opus développe, il est vrai, une explication sur le moyen de propulsion du Nautilus. Dans le roman, Jules Verne ne parle que de la "fée électricité" pour expliquer vaguement l'origine des merveilles technologiques du sous-marin. Ici, le long-métrage montre, sans la nommer, que la puissance nucléaire est à l'origine des prouesses techniques du Nautilus. Si pour les contemporains, des sous-marins nucléaires n'ont rien d'extraordinaire, pour les spectateurs de l'époque, il s'agit d'une idée nouvelle puisqu'elle ne deviendra réalité que quelques mois après la sortie du film Disney20 000 Lieues Sous les Mers montre d'ailleurs les deux facettes de l'énergie nucléaire, la bonne avec les avancées qu'elle permet mais aussi la mauvaise comme son pouvoir de destruction quand elle contribue à raser l'île du Capitaine Nemo de la carte avec un nuage aussi inquiétant que terrifiant. Walt Disney restera malgré tout un fervent défenseur de cette technologie comme le montrera l'épisode de l'émission d'anthologie qu'il propose le 23 janvier 1957, Our Friend the Atom.

La grande force de 20 000 Lieues Sous les Mers est assurément la parfaite caractérisation du personnage du Capitaine Nemo. Pour jouer ce rôle primordial, Walt Disney a la bonne idée de faire appel à un grand acteur britannique, James Mason, qui a acquis une stature internationale grâce à des films hollywoodiens comme Pandora (1951), Le Renard du Désert (1951), Le Prisonnier de Zenda (1952), Jules César (1953) ou Une Étoile est Née (1954), ce dernier lui valant une nomination aux Oscars. Dans 20 000 Lieues Sous les Mers, il est tout simplement extraordinaire donnant une épaisseur incroyable au Capitaine Nemo. Apatride, ayant perdu foi en l'humanité suite à un drame personnel, l'aventurier est à la fois un génie scientifique, un explorateur de l'inconnu (ici les profondeurs sous-marines) mais aussi un justicier se battant contre les esclavagistes et autres militaires. Tout autant anarchiste et utopiste, il ne pense pas que le reste des hommes soit capable de recevoir les découvertes qu'il a faites. Il préfère vivre en autarcie avec ses hommes formant une petite communauté coupée du monde mais subvenant à ses propres besoins. Le film va toutefois légèrement modifier le personnage par rapport au roman, d'abord en lui donnant une apparence européenne via son physique et son accent, même si, comme dans le roman, sa nationalité n'est jamais précisée. De plus, par rapport au livre, une explication compréhensible est donnée pour expliquer son rejet de la société. Ni bon ni foncièrement mauvais, le Capitaine Nemo est à l'évidence la clé de voûte du film et l'une de ses nombreuses réussites.

Le reste du casting n'est pas en reste. Pour interpréter Ned Land, le harponneur, Walt Disney pense à Kirk Douglas qui est déjà une star montante d'Hollywood ayant notamment été remarqué dans Le Champion (1949) et Les Ensorcelés (1952), deux films pour lesquels il a été nommé pour l'Oscar du Meilleur Acteur. Pour la petite histoire, il est aussi le père de Michael Douglas (Napoléon & Samantha, Ant-Man). L'acteur donne ici tout son bagou et son exubérance permettant d'être l'opposé total de Nemo. Pas forcément très futé, faisant marcher ses muscles plutôt que sa tête, il possède une sacrée joie de vivre. Par contre, comme Nemo, il aime sa liberté et refuse de rester enfermé dans une boite de conserve. Il sera donc le moteur du film en cherchant à tout prix à s'échapper de sa prison sous-marine. Le personnage est égaillé en formant un duo improbable avec l'otarie Esmeralda dont leurs baisers forment à l'évidence la scène la plus cocasse de l'opus. Un autre détail à propos du personnage met en avant un aspect particulier de 20 000 Lieues Sous les Mers.  Il s'agit d'un film exclusivement masculin, comme l'était le roman d'ailleurs. Les deux seules personnages féminins, proposés par Kirk Douglas, sont les deux conquêtes au bras de Ned Land se baladant à San Francisco ! L'idée de l'acteur, acceptée par Walt Disney, était de montrer que le marin était aussi un tombeur et rendait ainsi plus crédible ses assertions répétées sur le sujet dans le reste du film.

Le Professeur Pierre Aronnax est, quant à lui, tenu par l'acteur hongrois Paul Lukas connu pour avoir obtenu l'Oscar du Meilleur Acteur dans Quand le Jour Viendra (1943). Malheureusement, le tournage de 20 000 Lieues Sous les Mers ne va pas être facile pour lui et pour ses collègues à cause d'une maladie lui causant des troubles de la mémoire. Pour autant, rien ne se voit à l'écran et il incarne un personnage aussi positif qu'humain. Le professeur essaye coûte que coûte de convaincre Nemo de transmettre son savoir tout en étant à la fois passionné scientifiquement par ce qu'il voit mais aussi révolté par les idées du capitaine situées à l'opposé des siennes. Quand il doit choisir entre les découvertes scientifiques et la mort de ses acolytes, il préfère ainsi les suivre dans leur sinistre destin plutôt que d'accepter cet odieux chantage.

Enfin, le professeur est aussi accompagné de son aide, le fidèle Conseil. Le personnage est joué par l'acteur Peter Lorre. Autrichien, naturalisé américain en 1941, révélé par Fritz Lang dans M le Maudit (1931), il est connu pour ses seconds rôles notamment dans Le Faucon Maltais (1941) ou Casablanca (1942). Conseil est déchiré entre sa fidélité au Professeur Aronnax, qui veut tout apprendre du Nautilus tout en essayant de faire revenir Nemo dans la société, et son amitié avec Ned Land qui veut retrouver la liberté. Conseil désire également sortir du sous-marin mais ne peut se résigner à laisser le professeur quitte à le sauver malgré lui. Gentil camarade pas très courageux, il n'en est pas moins un personnage attachant.

L'autre rôle emblématique de 20 000 Lieues Sous les Mers, et certains diront LE personnage du film, est clairement le Nautilus. Le sous-marin est tout simplement époustouflant aussi bien de l'extérieur comme de l'intérieur. Son design est dû à Harper Goff qui en a imaginé la forme et dessiné les plans. S'éloignant de la représentation qu'en faisait l'auteur français en le décrivant comme un cylindre très allongé avec deux extrémités coniques et à l’allure générale d’un cigare, l'artiste décide de chercher pourquoi les gens crient aux montres quand ils le voient de l'extérieur. Il préfère ainsi partir sur des caractéristiques animales avec un design mélangeant l'apparence d'un crocodile avec ses yeux sortant hors de l'eau et celui d'un requin avec sa nageoire dorsale. Pour les matériaux, il va utiliser beaucoup de métaux et de boulons dans une apparence inspirée de la révolution industrielle. Pour les décors de l'intérieur, il sera aidé par Emile Kuri qui se fera débaucher de l'équipe d'Alfred Hitchcock par Walt Disney en 1952. Il travaillera ensuite sur de nombreux autres films à prises de vue réelles pour les studios Disney. L'artiste va proposer ici un intérieur de toute beauté entre ses livres, ses cartes murales, l'orgue immense et un nombre de détails incroyables rendant le sous-marin plus vrai que nature. Le travail extraordinaire sur le Nautilus fera de 20 000 Lieues Sous les Mers, un film de science-fiction grand public et surtout intemporel. En s'éloignant des poncifs du genre des années 50 où tout était lisse et froid, les matériaux choisis faisaient du film un futur comment l'aurait imaginé le public du passé. Le long-métrage était en réalité en train de lancer la mode du steampunk qui deviendra populaire à la fin du XXème siècle et qui imagine ce qu'aurait pu être le futur si la révolution industrielle de la fin du XIXème avait atteint son paroxysme. L'apparence du Nautilus de Disney est sûrement l'inspiration première du courant. Rien d'étonnant donc que la direction artistique de 20 000 Lieues Sous les Mers soit récompensée d'un Oscar, même si Harper Goff n'obtiendra jamais cette récompense malgré son implication. Il n'eut pas à l'époque la possibilité d'obtenir la statuette et l'honneur car une règle stipulait que seuls les artistes syndiqués, ce que Goff n'était pas, avaient droit à la récompense.

Le tournage se fait dans plusieurs endroits. Tout d'abord, les rues de western des studios Universal sont utilisées en étant légèrement transformés pour les besoins du début du film qui est censé se passer à San Francisco à la fin du XIXème siècle. La grande étendue d'eau des studios 20th Century Fox servira, elle, à mettre en image les longs plans extérieurs du sous-marins quand il est émergé, notamment pour l'attaque des cannibales. Certaines scènes sous-marines comme la séquence sur l'île sont, pour leur part, tournées aux Bahamas. Pour la petite histoire, les prises de vues aquatiques se font au même endroit que celles du film muet Vingt Mille Lieues sous les Mers de 1916 car cette côte des Bahamas était connue pour avoir une eau claire et transparente idéale pour le cinéma. Clairement, les prouesses de tournage des équipes Disney pour le film de 1954 sont exceptionnelles. Les scènes de l'enterrement sous-marin comme la visite de la ferme aquatique sont en effet saisissantes. Enfin, les équipes vont aussi tourner directement dans les studios Disney de Burbank. Pour cela, il est construit un bâtiment tout spécialement pour le film, le Sound Stage 3 (qui existe encore aujourd'hui) et qui comprend, entre autre, un réservoir central de 335 m². Dans ce réservoir, seront filmées d'autres séquences sous-marines, la plupart avec les grands acteurs qui ne firent pas le déplacement jusqu'aux Bahamas, et surtout la fameuse scène du mollusque.

Il faut dire que l'attaque du calmar géant est la pierre angulaire de 20 000 Lieues Sous les Mers et son passage le plus spectaculaire. Pourtant, elle a failli en être la fossoyeuse, et par ricochet celle du studio. À l'origine, la séquence était, en effet, prévue pour avoir lieu lors du crépuscule avec un ciel rouge ou rosé. De plus, le monstre était une marionnette immense manipulée depuis des fils au dessus de lui tandis que le mouvement de ses tentacules était confié à des manipulateurs tout autour de la scène. Malheureusement, le rendu ne fonctionnait absolument pas car tous les trucages étaient affreusement visibles et pas du tout naturels. L'échec de la scène pouvait donc signifier l'arrêt du long-métrage, et vu le budget investi, de grandes difficultés financières pour les studios Disney. Walt Disney et Richard Fleischer décident donc d'arrêter le tournage afin de réfléchir à un meilleur moyen de la présenter ; le patron des studios préférant dépenser plus que de proposer un film de faible qualité. Finalement, le scénariste Earl Felton trouve la solution : non seulement, il fallait améliorer l'apparence du calmar géant mais en plus filmer la scène de nuit, durant une forte tempête avec une pluie diluvienne, du vent et des éclairs. L'idée était tout simplement fabuleuse car la lutte se faisait non seulement contre un monstre hors norme mais aussi contre les éléments déchaînés. La séquence s'avère au final époustouflante d'abord car le calmar est juste suggéré, n'étant réellement visible que brièvement durant les éclairs ce qui le rend bien plus impressionnant. Mais en plus, l'attaque est absolument magnifique et haletante. Les effets spéciaux sont splendides et ont très bien vieilli malgré les années, restant souvent encore parfaitement crédibles par rapport à des films des années 80. Pour le public contemporain habitué aux effets numériques, il est évident en revanche que ce calmar mécanique fait factice mais quand il est su que le film date de 1954, il est difficile de ne pas saluer la performance.

Les autres effets spéciaux de 20 000 Lieues Sous les Mers ne sont, quant à eux, pas en reste et souvent tout simplement extraordinaires. Rien d'étonnant ainsi que le film ait, entre autres, remporté l'Oscar des Meilleurs Effets Visuels. Là encore, Walt Disney fait appel à d'immenses talents d'Hollywood comme Ralph Hammeras qui va se charger de toutes les séquences de miniatures du sous-marins notamment quand le Nautilus est vu naviguant au fond de l'océan. Le maître de l'animation rappelle également un artiste qu'il avait embauché pour ses films anglais et qu'il fait déménager à Los Angeles, l'incroyable peintre en charge de matte painting extraordinaires, le talentueux Peter Ellenshaw. Les trucages qu'il signe pour le film sont tout simplement bluffants, comme par exemple San Francisco au début ou encore, plus impressionnantes, l'île des esclaves ainsi que celle de Nemo à la fin de l'opus. Pour cette dernière, seule l'eau est réelle tandis que les installations du Capitaine sont toutes entièrement peintes. Comme les studios Disney sont des studios d'animation, il était aussi prévu une longue séquence montrant des poissons des profondeurs et totalement animée. Dessinée par l'artiste Joshua Meador avec une qualité proche de Fantasia, la scène n'a finalement pas été retenue. Néanmoins quelques traces d'animation subsistent ça et là comme les poissons qui passent devant le hublot quand le Professeur Aronnax découvre pour la première fois le Nautilus mais également les décharges électriques que recevront les cannibales quand ils mettront les pieds sur le sous-marin.

Pour la musique, Walt utilise les services d'un vétéran des studios, la talentueux compositeur Paul J. Smith. Ce dernier a, en effet, intégré Disney en 1934 pour y composer la musique de nombreux courts et longs-métrages, animés comme "live",  notamment la majorité des True-Life Adventures jusqu'à son départ en 1962. Parmi toutes ses magnifiques partitions, il est nommé sept fois aux Oscars pour la Meilleure Musique et remporte la statuette pour son travail sur Pinocchio. Pour 20 000 Lieues Sous les Mers, il signe un travail remarquable amenant des thèmes aussi forts que marquants, et ce dès le générique d'ouverture. Le long-métrage ne serait, en outre, pas une production Disney si une chanson n'avait pas été incluse. Ici, il s'agit d'Une Histoire de Baleine (A Whale of a Tale) écrite par Al Hoffman et Norman Gimbel, interprétée par Kirk Douglas à la demande de Walt Disney lui-même alors que l'acteur n'arrêtait pas de clamer qu'il ne savait pas chanter. Aussi entêtante qu'entraînante, sa mélodie revient régulièrement dans le film et laisse son emprunte musicale sur tout l'opus.

20 000 Lieues Sous les Mers nécessite deux ans de production : un an de préparation, six mois de tournage et six mois supplémentaires de post-production et de montage. Pour cette tâche, Walt Disney fait appel à un autre talent d'Hollywood, Elmo Williams, qui obtiendra pour ce film une nomination aux Oscars en tant que Meilleur Montage. L'opus va de fait exploser son budget prévisionnel, Walt Disney dépensant sans compter, persuadé que la qualité finirait par payer. Étonnamment, son frère Roy O.Disney, détenteur de la bourse aux seins des studios Disney, et qui réfrénait souvent les ardeurs de son cadet, ne verra ici aucun inconvénient à autoriser les rallonges budgétaires. Il convaincra même les banquiers de leur prêter plus d'argent pour le boucler ; sans grandes difficultés à dire vrai, simplement après avoir vu les rushs. Au final, le budget total, hors promotion, s'éleve à cinq millions de dollars, en faisant à l'époque l'un des films les plus chers d'Hollywood.

Mais pour être sûr du succès en salles, il faut savoir convaincre le public de se déplacer en nombre. 20 000 Lieues Sous les Mers a ainsi droit à la plus grande campagne de promotion cinéma jamais réalisée qui rajoutera quatre millions de plus à son budget de production déjà conséquent. Pour la distribution, Walt Disney fait appel à la jeune équipe de sa filiale Buena Vista Distribution Company qui s'était déjà chargée de la sortie des deux documentaires, Le Désert Vivant (1953) et La Grande Prairie (1954), à la suite du refus de son ancien distributeur, RKO Pictures, de les proposer en salles. En créant Buena Vista, les frères Disney ont ainsi consolidé un peu plus toute la chaîne de production de leur Studio. Pour autant, vu son budget, 20 000 Lieues Sous les Mers restait un challenge beaucoup plus important. Il s'agissait du premier "vrai" film d'envergure du label. La filiale s'en sortira pourtant de main de maître. Elle sera aussi aidée par la machine Disney qui va faire jouer à fond la synergie sur tous les médias. Ainsi, le film est adapté en comics strips du 1er août 1954 au 16 décembre 1954 mais également en comic book en février 1955 dans le magazine Four Color #614. De plus, pour promouvoir et financer l'ouverture de son parc Disneyland, Walt Disney propose une émission hebdomadaire d'anthologie intitulée fort à propos Disneyland. Lors de la première saison, il présente ainsi pas moins de deux épisodes promotionnels making-of, sortes de bandes-annonces de 45 minutes, autour de 20 000 Lieues Sous les Mers : Operation Undersea le 8 décembre 1954 et Monsters of the Deep le 19 janvier 1955. Comme souvent chez Walt Disney, même pour faire de la promotion, la qualité est toujours au rendez-vous. Operation Undersea devient vite très populaire auprès des téléspectateurs et gagne même l'Emmy Award du meilleur documentaire télévisé de l'année.

20 000 Lieues Sous les Mers sort finalement le 23 décembre 1954. La critique le plébiscite tandis que le public lui fait un triomphe ; tout le monde saluant la beauté du film ainsi que la qualité du casting. Rien qu'aux États-Unis, il récolte plus de 22 millions de dollars, plus du double de son budget. Il sera récompensé par trois nominations aux Oscars et en remportera finalement deux. L'aura du film sera telle qu'il aura droit à deux ressorties sur le territoire américain : en 1963 et en 1971. Son succès à l'international est tout aussi impressionnant. En France, pays natal de Jules Verne, l'opus est aussi un succès avec 4 937 745 entrées lors de sa sortie en 1955. Avec ses ressorties françaises en 1966, en 1976 et en 1985, le total se montera à 9 623 764 entrées ce qui en 2019 en fait encore un des quarante films les plus vus au cinéma dans l'Hexagone.

Le succès du film aboutit logiquement à une exploitation dans les Parcs Disney. À l’ouverture de Disneyland en Californie en 1955, Walt Disney en présente ainsi les décors via l'attraction 20,000 Leagues Under The Sea Exhibit, un parcours scénique à pied, qui sera proposée de 1955 à 1966. À Walt Disney World Resort, l’attraction 20,000 Leagues Under the Sea: Submarine Voyage, inaugurée en 1971, consiste en un voyage dans les profondeurs à bord de sous-marins identiques à celui de Harper Goff. Cette attraction ferme définitivement ses portes en 1994. La même année, l'attraction Les Mystères du Nautilus ouvre à Disneyland Paris, proposant un parcours scénique à pied permettant aux visiteurs de découvrir le Nautilus, reproduit selon le design iconique du film, en entrant littéralement dans le sous-marin. De plus, l'attraction se voit située à Discoveryland juste à côté de Space Moutain qui, surtout dans sa première version, s'inspire d'un autre roman de Jules Verne, De la Terre à la Lune. Enfin, il existe à Tokyo DisneySea, une attraction dénommée 20,000 Leagues Under the Sea qui fait partie d’un ensemble plus grand, Mysterious Island, et qui consiste en un parcours scénique en véhicule simulant un voyage sous les océans et menant à la découverte de l’Atlantide. À noter que dans ce Port de Tokyo DisneySea, se trouve également l'attraction Journey to the Center of the Earth basée sur un autre roman de Jules Verne, Voyage au Centre de la Terre.

20 000 Lieues Sous les Mers est un merveilleux film aux personnages forts portés par un casting cinq étoiles, aux décors somptueux dont un Nautilus époustouflant, aux effets spéciaux certes d'un autre temps mais encore magnifiques, à la musique puissante et envoûtante. 20 000 Lieues Sous les Mers reste encore aujourd'hui un chef d'oeuvre intemporel de Walt Disney et un grand classique du cinéma ; un film que chaque génération se doit de découvrir et de savourer sans modération.

L'équipe du film

1908 • 2004
Artiste d'Effets Visuels
1901 • 1966
Producteur

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