Le Royaume Enchanté
La couverture
Titre original :
Disney War
Éditeur :
Sonatine
Date de publication France :
Le 25 août 2011
Genre :
Essai
Auteur(s) :
James B.Stewart
Autre(s) Date(s) de Publication :
Simon & Schuster (US) : 11 février 2005
Nombre de pages :
779

La critique

rédigée par
Publiée le 05 février 2021

Rien ne va plus au Royaume Enchanté : après la mort de Walt Disney en 1966, l'un des plus grands génies du XXe siècle s'il en est, Walt Disney Productions est tombée dans un sommeil profond, et personne ne semble être en mesure de réveiller la belle endormie. Certes, la créativité bouillonne toujours au sein des Studios de Mickey, et les années 70 et 80 ne sont certainement pas avares de superbes longs-métrages d'animation. Pourtant, Disney semble moins faire rêver qu'avant. Qu'à cela ne tienne, la relève des anciens champions de Walt Disney, les Neufs Vieux Messieurs, est assurée ; Ron Clements, John Musker, Andreas Deja, Kelly Asbury ou encore Glen Keane s’apprêtent à laisser leur marque au sein des Walt Disney Animation Studios. Personne ne le sait encore (et tous l'espèrent !), mais d'ici quelques années, le public comme la critique encenseront la « Renaissance » de Disney, son nouvel « Âge d'Or ».
Du côté des films en prises de vues réelles, et alors que les adolescents boudent les salles de cinéma dès lors que le film à l'affiche est estampillé Disney, la Compagnie au Château Enchanté réalise quelques-uns des longs-métrages les plus atypiques de son catalogue : Le Trou Noir (1979), Les Yeux de la Forêt (1981), La Foire des Ténèbres (1983) ou encore l'extraordinaire et visionnaire Tron (1982).
Du reste, Disney continue son expansion dans des domaines multiples, que ce soit dans celui des Parcs à Thème, avec l'ouverture d'Epcot à Walt Disney World Resort le 1er octobre 1982 puis, quelques mois plus tard, celle de Tokyo Disneyland, le 15 avril 1983, ou bien à la télévision, avec le lancement de Disney Channel sur le réseau câblé étasunien, le 18 avril 1983.

Malgré tous ces efforts, Disney vivote, incapable semble-t-il de répliquer les succès d'antan, et la firme demeure financièrement vulnérable. En coulisses aussi, tout périclite, jusqu'à l'année 1984, qui marque un tournant décisif dans l'histoire de Disney. Menacée par plusieurs OPA hostiles à l'extérieur, la compagnie est également rongée de l'intérieur par des luttes intestines. Roy E. Disney, traînant après lui le surnom de « neveu idiot de Walt », réussit, malgré son sobriquet peu flatteur, à fomenter un petit coup d'état. Aux côtés de Stanley Gold et de Sid Bass, deux des actionnaires principaux, Roy E. Disney parvient en effet à obtenir la disgrâce de Ron Miller, le dirigeant en place et gendre de Walt Disney, évincé de la direction alors même qu'il vient de lancer la production de Qui Veut la Peau de Roger Rabbit, après en avoir acquis les droits.
Pour accompagner ce que toutes et tous espèrent être le renouveau de Walt Disney Productions, renommée en The Walt Disney Company durant l'année 1986, un changement drastique va bientôt s'opérer au sein de la compagnie de Mickey ; en effet les rênes vont être confiés pour la première fois à de complets étrangers de la société, de véritables pointures dans le domaine du cinéma et du divertissement : Frank Wells, Michael Eisner et Jeffrey Katzenberg.

James B. Stewart, né en 1952 à Quicy, dans l'État de l'Illinois, est probablement l'un des journalistes les plus respectés outre-Atlantique. Diplômé de la DePauw University et de la Harvard Law School, membre du Barreau de New York et récipiendaire du prix Pulitzer, Stewart s'est illustré avec ses ouvrages ultra-documentés qui dévoilent au grand public les rouages implacables des sociétés et des grands groupes les plus opaques de la planète. De son extraordinaire travail sont nés les ouvrages The Partners : Inside America's Most Powerful Law Firms (1983, Simon & Schuster) ou encore Le Royaume Enchanté (2005, Simon & Schuster).
James B. Stewart rencontre Michael Eisner pour la première fois en 1978, alors qu'il est avocat dans le cabinet Cravath, Swaine & Moore. Michael Eisner est alors à l'époque le Président de Paramount Pictures quand le jeune avocat, lui, est engagé dans le cabinet représentant CBS dans un procès antitrust. Ce n'est que bien des années plus tard , en 2001, que Stewart recontacte Eisner afin de lui exposer le projet de son livre : une plongée vertigineuse dans les coulisses du plus grand groupe de divertissement au monde. Si Eisner semble plus ou moins emballé par le projet, quelques mois plus tard, les Tours du World Trade Center s'effondrent, et pendant que toute collaboration est désormais hors de question, Stewart entame l'écriture de son livre Heart of a Soldier : A Story of Love, Heroism, and September 11th, une biographie du héros américain Rick Rescorla qui sauva des milliers de vies en procédant à l'évacuation de la Tour Sud.
Le journaliste a toutefois la mémoire longue et une ambition sans commune mesure, aussi rappelle-t-il Disney dans le courant de l'année 2003. Quelques mois plus tard, Stewart, avec la bénédiction de Michael Eisner, pénètre à l'intérieur même du Royaume Enchanté pour y débuter un travail journalistique de longue haleine, qui s'achève en janvier 2005. Le journaliste récolte alors des centaines de témoignages de collaboratrices et collaborateurs de Michael Eisner, il a accès aux milliers de correspondances, de comptes-rendus, d'archives et autres documents soigneusement conservés, et surtout, il maintient durant une large partie de son immersion le contact avec Eisner, glanant çà et là ses pensées et réflexions, qu'il prend soin de coucher sur papier.

À la lecture du (Le) Royaume Enchanté, un constat frappe immédiatement le lectorat : comment diable un livre comme celui-ci a-t-il pu voir le jour ? Et surtout, alors que Michael Eisner, durant les dernières années de son mandat, enchaîne scandale sur scandale et que la compagnie est accablée par les mauvaises décisions et les coups durs, de la démission de Roy E. Disney et Stanley Gold du Conseil d'Administration en 2003 et leur campagne Save Disney aux pots cassés d'ABC et de sa petite sœur, ABC Family (aujourd'hui Freeform), en passant par l'OPA lancée par Comcast Corporation et les négociations impossibles entre Steve Jobs et Eisner concernant la distribution des films Pixar Animations Studios, il est extraordinaire de voir que Stewart a pu continuer, plus ou moins tranquillement, à noircir les pages de son carnet. Si l'auteur note que la participation de Disney a été déterminante pour l'écriture de son ouvrage, il rapporte dans le même temps qu'elle « n'a pas été ce [qu'il] appellerai[t] une véritable collaboration » (p.743), expliquant notamment qu'il s'est vu refuser l'accès à de nombreux documents ou plusieurs entretiens. Fascinante, son analyse minutieuse peut se targuer d'être la plus complète en la matière, au point que Le Royaume Enchanté est aujourd'hui la référence incontestable pour qui s'intéresse à cette période-charnière de l'histoire de The Walt Disney Company.
Si le livre est sorti en 2011 dans l'Hexagone, chez Sonatine Éditions dans une version traduite par Barbara Schmidt, il faut bien se rendre compte qu'aux États-Unis, Le Royaume Enchanté débarque dans les librairies début février 2005, alors que Eisner a toujours un pied dans l'entreprise (The Walt Disney Company annonce seulement un mois plus tard, le 13 mars 2005, que Bob Iger est nommé à la tête de la Société de Mickey) ; en outre, si nombre des éléments soulevés par l'auteur peuvent sembler quelque peu opaques à un lectorat francophone, les étasuniens, eux, ont assisté en direct à nombre des événements relatés dans le livre, notamment via la presse écrite. Entre les mémos confidentiels qui se retrouvent « malencontreusement » étalés en première page des quotidiens, les batailles d'égos livrées par journaux interposés, les mises en scène rocambolesques agrémentées de sourires de façade dans les médias et les coûteux procès éclaboussant la réputation de l'empire du divertissement, les guerres à couteaux tirés qui se jouent à l'époque dans les coulisses de The Walt Disney Company ne sont un secret pour personne.

Dans ce drame en trois actes, le premier rôle revient évidemment à Michael Eisner, que le journaliste associe parfois à un héros de tragédie shakesperienne, tant sa chute est spectaculaire. Auréolé de ses succès dans le milieu de la télévision, dont CBS et ABC, puis chez Paramount Pictures, où il officie en tant que Président de 1976 à 1984, produisant d'extraordinaires succès populaires dont La Fièvre du Samedi Soir (1977), Grease (1978) ou encore Indiana Jones et Les Aventuriers de l'Arche Perdue (1981) ne sont que quelques exemples, Eisner franchit les portes grandes ouvertes de The Walt Disney Company le lundi 24 septembre 1984, fin prêt à en découdre et à sauver une production cinématographique moribonde. Après tout, c'est ce qu'il sait faire de mieux, et c'est pour ça qu'il a été appelé.
Pour sa part, Frank Wells, le Président des studios Warner Bros. en 1973, puis Vice-Président-Directeur-Général de Warner Brothers, Inc., une filiale de Warner Communications, Inc., en 1977, est nommé Président et Directeur des Opérations de The Walt Disney Company en 1984. Frank Wells rassure immédiatement Eisner : leur collaboration sera sans anicroche, et il lui assure qu'il ne lui fera pas de l'ombre. Tout au long de la lecture du (Le) Royaume Enchanté, le lectorat se rend en effet compte que Michael Eisner est bien décidé à ne jamais être le numéro deux de personne. Pour les épauler dans la restructuration de la division cinéma, les deux comparses peuvent compter sur Jeffrey Katzenberg, transfuge de Paramount Pictures nommé à la tête de Walt Disney Studios, et surnommé par son patron le « Golden Retriever » en raison de son flair et de sa fidélité, qui travaillait déjà auparavant sous les ordres de Eisner. Pour compléter ce quatuor, Roy E. Disney, devenu Vice-Président du Directoire, est nommé responsable du Département Animation. Les personnages bien en place, le drame commence à se dérouler, et aucun des protagonistes n'en sortira indemne car si l'ascension est certes impressionnante, la chute, elle, est vertigineuse.

Il faut l'avouer, les premières « Années Eisner » sont fastes. Comme le note Stewart dans son ouvrage, Eisner et Katzenberg n'ont pourtant aucune connaissance du milieu de l'animation. Pour Eisner, qui est habitué à travailler avec des scénarios précis et des budgets maîtrisés, le Département Animation est d'ailleurs une réelle aberration économique avec ses délais de production à rallonge, ses dépenses faramineuses et le chaos qui accompagne la production des longs-métrages. Pour ne rien arranger, la nouvelle direction arrive durant la laborieuse production de Taram et le Chaudron Magique (1985) ; James B. Stewart livre pour l'occasion l'une des anecdotes les plus savoureuses de son ouvrage, en restranscrivant un scène qui a donné bien des sueurs froides aux artistes de l'époque ! En effet, durant son visionnage des images du long-métrage encore en production, Katzenberg est tout bonnement horrifié du ton très sombre et de la violence qui se dégagent de l'ensemble. L'homme estime donc qu'il faut couper des séquences au montage, ce à quoi le producteur Joe Hale lui répond naturellement qu'un film d'animation ne saurait être coupé, l'intégralité des séquences produites se trouvant dans le film. Ni une ni deux, Katzenberg décide de procéder au remontage lui-même, avant qu'un Joe Hale affolé n'appelle Roy E. Disney en catastrophe pour tenter d'arrêter le massacre. Rares sont les premières rencontres aussi électriques ! Passé « l'épisode Taram », qui est un désastre économique – le film se fait de plus coiffer au poteau au box-office par Les Bisounours - Le Film (1985) –, Walt Disney Animation Studios va toutefois remettre le pied à l'étrier et entamer une lente renaissance, à commencer par Basil, Détective Privé en 1986.
Dans le même temps, les premières séries animées produites pour la télévision commencent à être diffusées avec succès, à l'image des (Les) Gummi (1985) ou de la cultissime La Bande à Picsou (1987). Le marché florissant de la vidéo est lui aussi investi drastiquement par Disney. Si Dumbo (1941) a déjà eu les honneurs d'une sortie en vidéo en 1981 sous le label naissant Walt Disney Home Entertainment lancé par Ron Miller, l'idée même que tous les longs-métrages animés, jusque-là jalousement conservés dans le coffre-fort et ressortis sporadiquement au cinéma, puissent sortir en vidéo fait grincer quelques dents. Pourtant, l'expérience est tentée malgré un Roy E. Disney plus que réticent et, en 1985, la totalité des VHS de Pinocchio (1940), soit 1,7 millions de copies, se vendent comme des petits pains. L'année suivante, ce sont trois millions de copies vendues de La Belle au Bois Dormant (1959), et six millions durant l'année 1988 pour Cendrillon (1950) ! (p.137-38) Curieusement, et alors qu'elles sont une composante importante de l'ère Eisner et largement décriées par les fans du monde entier, aucune mention n'est faite dans Le Royaume Enchanté des multiples suites produites directement pour le marché de la vidéo, à commencer par Le Retour de Jafar en 1994. Le développement de ces nombreux longs-métrages, peu coûteux et à la qualité parfois douteuse, semble pourtant être une véritable manne économique digne de figurer dans une étude aussi complète des aspects financiers de cette période trouble de The Walt Disney Company.

Du côté du cinéma traditionnel aussi, l'arrivée des comparses venus d'ailleurs souffle comme un vent de fraîcheur. Il faut dire que, rapidement, le label Touchstone Pictures, lancé par Ron Miller peu avant son départ forcé, fait les beaux jours de la Compagnie aux Grandes Oreilles, à commencer par Splash en 1984. Comme Stewart l'explique dans son livre, Michael Eisner débarque à la tête de Disney avec les recettes qui ont fait le succès de Paramount Pictures, et notamment sa théorie des « simples et des doubles », un terme employé au vocabulaire du baseball. Plutôt que de viser constamment un « Home run » à chaque production, c'est-à-dire un film qui sera un succès monumental, il faut plutôt viser « les simples et les doubles », en produisant des films originaux mais dont le budget est fortement maîtrisé. En cas de succès, le film engrange ainsi des bénéfices, parfois modestes certes, mais des bénéfices néanmoins, et si jamais le long-métrage fait un four, les pertes sont nettement plus faciles à éponger. Évidemment, cette stratégie n'empêche pas un studio de s'adonner à l'occasion à un « film évènement » ou « blockbuster », mais Eisner reste persuadé qu'en minimisant les coûts, il saura sauver la branche cinématographique chancelante. Et force est de constater qu'il a raison ! Stewart note ainsi que, pour s'assurer d'une maîtrise constante des budgets, Eisner signe des contrats de plusieurs films avec des acteurs sur le déclin, dont le cachet est moins élevé qu'une tête d'affiche en vogue, tels Bette Midler ou encore Robin Williams. Avec la première, ce sont Le Clochard de Beverly Hills (1986), Y'a-t-il Quelqu'un Pour Tuer ma Femme ? (1986) ou Une Chance pas Croyable (1987) qui offrent à Disney une nouvelle image plus branchée et osée, quand Robin Williams, lui, offre à Disney quelques-unes de ses plus belles prestations dans Good Morning Vietnam (1987) et Le Cercle des Poètes Disparus (1989)... et les nominations aux Oscars qui vont avec !
La production télévisée en prises de vues réelles est au beau fixe elle aussi, grâce à la création de Touchstone Television, qui produit des cartons d'audience comme Les Craquantes (1985, NBC) ou encore Papa Bricole (1991, ABC).

Au travers des quelque 750 pages de son volumineux ouvrage, qui se lit presque à la façon d'un roman tant le journaliste parvient à captiver sans cesse son lectorat, Stewart rapporte d'innombrables anecdotes, toutes plus invraisemblables les unes que les autres. De la croustillante réplique d'un Stanley Gold prenant la défense de Roy E. Disney en disant à Card Walker en 1977 qu'ils ne souhaitent pas « produire pour la quinzième fois Un Amour de Coccinelle (1969) » (p.70) alors que la créativité semble s'essouffler au sein du studio jusqu'à la choquante question de Michael Eisner adressée à Diane Disney Miller lors d'un diner, s'apprêtant à lui demander si la rumeur dit vrai, et si son père est bel et bien congelé (p.73), nombreuses sont les répliques qui font mouche.
Avec tant d'anecdotes et de scènes de dialogues remarquablement fournies, y compris celles venant étayer des faits qui se sont déroulés près de 20 ans avant la rédaction du (Le) Royaume Enchanté, le lectorat doit toutefois savoir raison garder et conserver une certaine part d'incrédulité face à tant d'éléments incroyables, et ce même s'ils sont rapportés avec une extrême minutie. Stewart précise, à la fin de son ouvrage, que ces dialogues ne sont « ni plus, ni moins précis que d'autres formes de témoignages » (p.746), même si la théâtralité de certains échanges peut, par moments, laisser songeur. Et après tout, pourquoi pas ? Car, comme le lectorat le découvre rapidement à la lecture du (Le) Royaume Enchanté, les messes basses, les bassesses, les répliques lunaires et les coups de poignard dans le dos sont le lot quotidien de Michael Eisner et de ses équipes.

Alors que la Belle endormie commence à s'éveiller, les premières fractures ne tardent pas à apparaître. Dès la production de Qui Veut la Peau de Roger Rabbit (1988), Stewart note que la collaboration entre Michael Eisner et Jeffrey Katzenberg s'effrite, lorsque ce dernier, face à un patron anxieux des coûts de production du film et son incapacité à appliquer les consignes d'Eisner, finit par répliquer « si ça ne te plaît pas, alors je ne suis pas la bonne personne pour faire ce boulot. » (p.130) Même si Eisner se radoucit bien vite suite au succès du film, la fracture, elle, demeure. En vérité, les péripéties du « cas Katzenberg » occupent une large partie du (Le) Royaume Enchanté, et c'est bien normal tant elles ont rythmé toute la première moitié du mandat de Michael Eisner. L'affaire du mémo de Jeffrey Katzenberg, écrit en janvier 1991 et paru peu de temps après dans les pages de Variety (sans que l'autrice ou l'auteur de la fuite ne soit clairement identifié•e), est probablement la plus emblématique de cette guerre d'egos. Katzenberg s'y désole notamment de la direction que prend Hollywood avec ses superproductions coûteuses impliquant des risques financiers toujours plus élevés, ce que Michael Eisner approuve, bien entendu. Là où le bât blesse, en revanche, c'est lorsque Katzenberg commence à illustrer sa pensée au moyen d'exemples concrets, en utilisant notamment l'échec de Dick Tracy (1990), réalisé par Warren Beatty, pour étayer ses arguments :

Quand Warren Beatty viendra nous voir pour vendre son prochain film (un grand film d'action d'époque, coûtant des millions de dollars, avec la participation de grands talents […], nous devrons écouter ce qu'ils auront à dire, nous permettre de nous enthousiasmer sur ce qui sera très certainement un événement cinématographique spectaculaire, puis nous donner quelques bonnes gifles, nous jeter un seau d'eau froide au visage et conclure calmement que nous ne devrions pas choisir de produire ce projet. (p.168)

Pire, dans son mémo, Katzenberg cite de nombreux acteurs, parmi lesquels Steve Martin, Bill Murray, Dustin Hoffman et Sylvester Stallone, des stars avec qui Disney a négocié, comme symptomatiques de la « surcharge de célébrités » qui tend à rendre les budgets des films hors de contrôle. Enragé, Eisner ne peut que tenter de réparer les pots cassés de ce qu'il estime être un complot de son collaborateur pour le ridiculiser et se mettre en avant, au risque d'affecter la réputation de la société. Du reste, James B. Stewart explique la suite de la guerre entre Eisner et Katzenberg, de la propension de ce dernier à se complaire sous la lumière des projecteurs, ses ambitions de récupérer le poste de Frank Wells après son tragique décès ou encore la guerre juridique et médiatique livrée par Katzenberg suite à son départ de The Walt Disney Company en septembre 1994. De bien des façons, Le Royaume Enchanté n'est pas à envisager seulement comme une (excellente) analyse économique et artistique d'une période très discutée de The Walt Disney Company, mais il peut surtout se targuer d'être un travail d'archives des plus complets, et il est peut-être plus précieux encore pour le lectorat non-Étasunien tant il rend les évènements de cette période houlouse accessibles aux non-anglophones.

À la lecture du (Le) Royaume Enchanté, le lectorat comprend rapidement que l'année 1994 marque un tournant décisif dans les « Années Eisner ». Elle est en effet celle de tous les succès, avec notamment la sortie au cinéma du (Le) Roi Lion, qui pulvérise tous les records au box-office pour un film d'animation ; cette histoire de « Bambi (1942) dans la jungle » comme elle était surnommée, et qui faisait bien pâle figure au sein des studios à côté de l'autre projet très ambitieux du département animation, Pocahontas, une Légende Indienne (1995), va alors établir de nouveaux standards d'excellence et apporter une pression supplémentaire aux animateurs, déjà épuisés par plusieurs années de travail acharné. Du côté du cinéma en prises de vues réelles, Pulp Fiction, produit par Miramax Films, est sur toutes les lèvres et auréole de succès Quentin Tarantino ainsi que le studio des frères Weinstein. Au théâtre, 1994 marque également l'arrivée de La Belle et la Bête sur les planches de Broadway le 18 avril 1994, où la comédie musicale sera applaudie sans interruption pendant treize ans. Enfin, les ventes de produits dérivés, notamment les jeux vidéo, ainsi que celles des films sur support vidéo, se portent à merveille, contrastant fortement avec la débâcle économique du Parc Euro Disneyland, ouvert deux ans plus tôt et criblé de dettes. Pourtant, ces extraordinaires résultats ont un goût amer.
Le 3 avril 1994, Frank Wells perd la vie dans un tragique accident d'hélicoptère. Celui qui considérait que l'humilité est la plus belle des qualités vient de disparaître. Suite à ce décès, Michael Eisner se retrouve acculé, et alors même que Jeffrey Katzenberg, l'homme qui a participé (parfois de manière explosive) à revitaliser l'animation traditionnelle estampillée Disney, convoite le poste de numéro deux laissé vacant, l'ombre de la chute du colosse Eisner plane au-dessus de sa tête. Jeffrey Katzenberg vole finalement vers de nouveaux horizons en septembre de la même année, dix ans après son arrivée, pour cofonder, avec Steven Spielberg et le producteur David Geffen, la compagnie DreamWorks SKG. Comme en témoigne la suite du (Le) Royaume Enchanté, la disparition de Frank Wells a été le grain de sable qui a enrayé la machine. Véritable garde-fou d'Eisner, que lui seul parvenait à canaliser et à contredire sans avoir peur de se faire renvoyer manu militari, Frank Wells a emporté avec lui la cohésion de la direction de The Walt Disney Company, laissant un Eisner désabusé rongé par la paranoïa et par son égo, qui entend désormais avoir un pied sur tous les fronts, quitte pour cela à développer une véritable culture de l'espionnage au sein de l'entreprise et à accumuler les responsabilités, ne se laissant guider que par un jugement de plus en plus obscurci.

Les mauvaises décisions et les jugements douteux de Michael Eisner sont donc passés au crible dans Le Royaume Enchanté ; et ils sont nombreux. Certains trouvent heureusement un dénouement heureux, comme lorsque Eisner s'oppose à l'apparition de Richard Gere dans Pretty Woman (1990), suite à l'échec du film Le Roi David (1985) de Paramount Pictures ; Gere y porte en effet « une jupe » – qui est en fait un costume hébreu –, aussi Eisner estime-t-il que le film a fait un four à cause des costumes, et que Pretty Woman est bien parti pour embrasser le même destin. Il a d'ailleurs fait montre des mêmes réticences face au look adopté par Johnny Depp dans Pirates des Caraïbes : La Malédiction du Black Pearl (2003), cette fois en raison de l'eye-liner porté par l'acteur, de ses dents en or et de sa coiffure, ne le jugeant simplement pas assez beau : « On a engagé le plus canon des acteurs et il ressemble à ça ? » (p.602).
Avec le recul, ces anecdotes prêtent à sourire, et elles ne semblent être que le fruit de jugements un peu hâtifs. Néanmoins, durant la fin des années 90 et au début des années 2000, alors que Eisner veut être sur tous les fronts et refuse purement et simplement de désigner un potentiel successeur – même après un quadruple pontage cardiaque – les choses périclitent rapidement. Tout semble d'ailleurs se succéder à un rythme effréné : la brève nomination de Michael Ovitz au poste de Président puis son départ onéreux en 1997, le rachat d'ABC, qui a depuis plusieurs saisons bien des difficultés à stabiliser ses audiences sans compter les programmes sur lesquels la direction passe, parmi lesquels Survivor (2000, CBS) ou Les Experts (2000, CBS), le rachat de Fox Family Worldwide en 2001 pour un montant scandaleusement élevé de 5,3 milliards de dollars ou encore les tensions multiples aboutissant entres autres au départ des Frères Weinstein (Miramax Films, Dimensions Films), sans compter les brouilles qui ont bien failli coûter à Disney son partenariat historique avec Pixar.
À la fin de son mandat, Michael Eisner n'est plus que l'ombre de lui-même, un fantôme qui s'arroge le succès des projets menés par d'autres cadres de la société, dont Bob Iger, et qui vit désormais dans l'ombre de sa grandeur passée.

Le Royaume Enchanté vaut véritablement le coup d'être lu tant il donne le sentiment d'assister, depuis les coulisses, à une période proprement unique dans l'histoire de The Walt Disney Company. Les fans, qui ont déjà connaissance de la période et des protagonistes, sont certes avantagés, mais ils risquent parfois de buter sur les notions purement économiques de l'ouvrage. En effet, outre les diverses mentions des OPA, le journaliste prend pour acquis que son lectorat a déjà des notions de base en économie et dans la gestion d'une entreprise, ainsi que le fonctionnement d'un Conseil d'Administration ou des actions. Avec un peu de persévérance, toutefois, la lecture file sans interruption, retraçant ces vingt années mouvementées du plus grand groupe de divertissement au monde.
Si quelques coquilles minimes viennent se glisser çà et là, qu'elles soient imputables à la traduction ou non (Aladdin (1992) est notamment mal orthographié, Robert Iger est appelé une fois ou deux Roger), le livre de Stewart fascine et passionne, à tel point qu'il devient difficile de le lâcher : une prouesse pour un livre portant sur le monde des affaire qui semble, à première vue, si peu accessible, voire même rébarbatif aux non-initié•e•s. Stewart, la plume agile et le regard acéré, a patiemment consigné le récit de vingt années de luttes intestines, dans ce qui s'apparente à l'une des études les plus complètes jamais réalisées sur The Walt Disney Company, et qui accompagne à merveille les autres documentaires et travaux de recherches sur la période qui abordent, eux, principalement des volets artistiques ou biographiques. Parmi ceux-ci, Waking Sleeping Beauty (2010), Howard (2020) ou encore le livre de Damien Duvot, Au Cœur des Chefs-d'Œuvre de Disney - Le Second Âge d'Or : 1984-1995 paru en 2020 chez Third Éditions, complètent parfaitement Le Royaume Enchanté, permettant au lectorat de parfaire ses connaissances sur une période captivante qui sera discutée et revisitée pendant longtemps encore.

Le Royaume Enchanté est, à bien des égards, un livre presque glaçant, tout autant que fascinant, dans lequel James B. Stewart dépeint avec une profondeur extraordinaire l'ascension et la chute du géant Eisner. Véritable esprit créatif dévoré par ses propres ambitions ou despote jaloux et désillusionné, c'est au lectorat qu'il convient de trancher suite à sa lecture. Et après tout, pourquoi pas les deux ? Tout en s'efforçant de conserver une certaine neutralité au sein de son ouvrage, Stewart peint la remarquable fresque d'une période charnière et ô combien mouvementée dans l'histoire de The Walt Disney Company, dans laquelle les rois d'hier sont les bouffons de demain et où, au dessus des éclats de génie et la revitalisation d'un empire planent la paranoïa, l'espionnage au sein même des murs, les coups bas et les jeux de pouvoir.

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