Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux

Titre original :
Shang-Chi and the Legend of the Ten Rings
Production :
Marvel Studios
Date de sortie USA :
Le 03 septembre 2021
Genre :
Action
IMAX
3-D
Réalisation :
Destin Daniel Cretton
Musique :
Joel P. West
Durée :
132 minutes

Le synopsis

Il a un millénaire de cela, Xu Wenwu a découvert les Dix Anneaux, de puissants artefacts qui lui confèrent depuis force et immortalité. Au fil des siècles, le guerrier et son organisation ont multiplié les conquêtes, anéanti des empires et combattu dans d'innombrables guerres. En 1996, Wenwu part à la recherche de Ta Lo, une contrée mystique qui recèle un immense pouvoir, mais il est arrêté par Ying Li, l'une des protectrices de cette terre sacrée. Tombés amoureux, les deux anciens ennemis s'enfuient et fondent une famille. Quand Li meurt tragiquement, Wenwu redevient un guerrier impitoyable et entraîne son fils, Shang-Chi, afin qu'il règne à ses côtés sur l'organisation des Dix Anneaux... Des années plus tard, Shang-Chi a refait sa vie à San Francisco après s'être enfui. Le jeune homme mène une existence paisible aux côtés de sa meilleure amie Katy, mais son quotidien est bousculé lorsque Wenwu envoie des guerriers à sa poursuite. Après avoir renoué avec sa sœur Xialing, Shang-Chi va devoir accepter son héritage et protéger à son tour Ta Lo face à la menace des Dix Anneaux et de leur porteur...

La critique

rédigée par

Déjà bien entamée avant la sortie de Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux, la Phase 4 du Marvel Cinematic Universe a su proposer à ses spectateurs une ribambelle de projets tous très différents les uns des autres. En 2021, des séries ambitieuses, comme WandaVision et Loki, ont ainsi permis aux fans de suivre les nouvelles aventures des personnages les plus appréciés de la saga, tout en préparant le terrain pour l'arrivée du Multivers. Black Widow, de son côté, a offert un dernier adieu à une héroïne emblématique quand Falcon et le Soldat de l'Hiver, elle, a permis à un nouveau Captain America d'émerger. Enfin, la première série animée de Marvel Studios, What If...?, a fait voyager le public au cœur du Multivers, à la découverte d'histoires alternatives plus ou moins fascinantes. Après ces projets tous très ancrés dans la continuité, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux offre donc à ses spectateurs une pause bien méritée. Bien sûr, le film tisse de nombreux liens avec le reste de l'univers, dans la plus pure tradition des films Marvel Studios, mais il est aussi et surtout une origin story comme le MCU n'en a pas connue depuis Captain Marvel en 2019, il y a (déjà) neuf productions de cela. Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux prend donc le temps de développer son univers bien à lui, avec une esthétique différente de tout ce que Marvel a pu proposer par le passé, le tout en s'ancrant parfaitement dans l'un des grands thèmes de la Phase 4 : l'héritage.

Adapter Shang-Chi au cinéma n'était pas une mince affaire, tant le personnage puise ses origines dans un contexte historique complexe et parfois problématique. Né en 1973, le Maître du Kung-Fu a en effet vu le jour en grande partie grâce à l'essor du cinéma hongkongais à l'international dans les années 70. Mais si les productions hongkongaises commencent véritablement à s'exporter dans ces années-là, les films d'arts martiaux n'ont évidemment pas attendu les occidentaux pour trouver leur public en Asie. Pendant que les Étasuniens sont bercés par les westerns et que les Européens se régalent d'histoires de cape et d'épée, les Chinois, eux, apprécient un tout autre genre de cinéma : le wu xia pian. Prenant racine dans l'art littéraire ancestral du wuxia, c'est-à-dire le mythe du noble héros évoluant dans l'ancienne Chine, ce genre cinématographique apparaît dès le début du XXe siècle dans la République de Chine. Le genre a ensuite connu plusieurs périodes fastes grâce au cinéma hongkongais, notamment dans les années 50 et 60, puis au tournant du second millénaire avec le film The Blade en 1995, et surtout le somptueux Tigre et Dragon d'Ang Lee en 2000, qui apporte au wuxia une reconnaissance internationale sans précédent. En opposition au wu xia pian, un autre genre de productions apparaît toutefois dès les années 50 : le film de kung-fu. Moins portés sur la fantasy du wuxia et l'usage des armes blanches, les films de kung-fu vont plutôt choisir de faire évoluer leurs personnages dans des univers contemporains réalistes où les combats à mains nues sont de mise. Dans les années 70, le film de kung-fu se divise lui-même en plusieurs sous-genres et supplante presque complètement le wuxia dans le cinéma hongkongais, tout en permettant l'émergence de nombreuses stars des arts martiaux comme Bruce Lee et, un peu plus tard, Jackie Chan.

Parallèlement, le monde occidental est dans de meilleures dispositions qu'auparavant pour apprécier ce genre de films. À la fin des années 60 et au début des années 70, la nouvelle génération entend bien faire évoluer la société, même si le racisme demeure évidemment rampant aux États-Unis. Des mouvements de contre-culture fleurissent en Occident, des révolutions aboutissent à de nouvelles avancées sociétales, quant au modèle de l'ancien monde, basé sur le capitalisme et la colonisation, il suscite des critiques plus virulentes que par le passé. Alors que les Américains assistent aux prémices du blaxploitation, les films de kung-fu envahissent d'abord les télévisions américaines avant d'investir les cinémas, grâce à des partenariats internationaux entre Hong Kong et les États-Unis. Une vraie passion pour les arts martiaux déferle bientôt sur le pays, et les grands pontes américains sentent qu'il y a là un bon filon à exploiter. En 1972, Warner Bros. Television crée donc la série sobrement titrée Kung Fu, avec David Carradine dans le rôle de Kwai Chang Caine. Orphelin né de l'union d'un Américain et d'une Chinoise, le personnage est élevé dans un monastère Shaolin avant de partir errer dans l'Ouest américain du XIXe siècle à la recherche de son demi-frère. Diffusée sur ABC, Kung Fu est si populaire qu'elle aura droit à plusieurs séries et films dérivés jusqu'en 2021, mais elle intéresse surtout Steve Englehart et Jim Starlin, deux géants du comics qui entendent bien surfer eux aussi sur la vague des arts martiaux...

Starlin, qui apprécie les arts martiaux et Englehart, désireux d'aborder le taoïsme et d'autres philosophies chinoises dans un comics, frappent donc à la porte de DC Comics. Les deux artistes présentent leur projet aux dirigeants de la société, en expliquant vouloir s'inspirer de la série Kung Fu dans un nouveau comic book. Pas intéressé pour un sou, DC pense que la « folie du kung-fu » n'est rien d'autre qu'un effet de mode et que le phénomène va disparaître aussi rapidement qu'il est venu. Le duo se rapproche donc de Marvel Comics qui accepte de porter le projet, avec quelques exigences néanmoins. D'abord, leur futur héros devra être sino-américain, et non pas chinois. Ensuite, et c'est là le point le plus problématique, Marvel insiste pour que les deux artistes intègrent à l'histoire le personnage de Fu Manchu, dont la Maison des Idées a acquis les droits. Créé par Sax Rohmer en 1912, le personnage devient rapidement l'un des vilains les plus populaires de la littérature américaine, mais c'est surtout à travers ses multiples apparitions au cinéma qu'il est reconnu, toujours incarné par des acteurs blancs comme Boris Karloff et Christopher Lee. Fu Manchu, qui porte « le visage de Satan », qui a à disposition « toute la cruauté d'un vaste peuple de l'Asie » et qui est décrit par son auteur comme « le Péril Jaune incarné en un seul individu » est un personnage pour le moins stéréotypé, surtout à une époque où les populations asiatiques sont traitées avec indignité au Pays de l'Oncle Sam. Au début du XXe siècle, le personnage, associé à une sinophobie librement exprimée dans une large partie de l'Occident, participe donc pleinement au mythe de la menace insidieuse venue de l'est, la terre des peuples barbares désireux d'anéantir les populations caucasiennes. Intégrer le personnage dans un futur comics n'est donc pas la meilleure des idées, mais Steve Englehart et Jim Starlin acceptent ces conditions avec l'espoir de pousser plus loin l'inclusivité dans les comics, après des personnages comme Luke Cage ou Black Panther. La Maison des Idées a souvent été maladroite à ses débuts dans la représentation des personnages de couleur, mais Stan Lee lui-même a toujours été convaincu que la culture populaire était parfaitement adaptée pour défendre des valeurs sociétales.

Shang-Chi apparaît donc d'abord dans Special Marvel Edition #15 en septembre 1973. Ce magazine, destiné à accueillir dans un premier temps des rééditions d'anciens comics Thor et Sgt. Fury and his Howling Commandos, présente l'origine du personnage dans deux single issues tellement populaires que la série est renommée dès le numéro 17 en The Hands of Shang-Chi, Master of Kung Fu. À ses débuts, Shang-Chi est donc un jeune homme né d'une mère américaine et de Fu Manchu. Entraîné pour être une arme vivante, Shang-Chi a dix-neuf ans quand son père l'envoie tuer le Docteur Petrie. Sa mission accomplie, il est intercepté par Sir Denis Nayland Smith, l'ennemi juré de Fu Manchu, qui lui ouvre les yeux sur la cruauté de son père. Depuis ce jour, Shang-Chi a juré de s'opposer à Fu Manchu et de tout faire pour l'empêcher de nuire. Au fil des années, l'histoire de Shang-Chi est amenée à beaucoup évoluer, et l'origine de Fu Manchu est elle-même plusieurs fois réécrite à mesure que la représentation des populations asiatiques se fait moins caricaturale dans les grands médias occidentaux. Alors que Marvel a perdu les droits de Fu Manchu dans les années 80, le personnage passe par plusieurs pseudonymes avant de trouver un nom définitif, Zheng Zu, mais il ne réapparaît que rarement dans les publications de la Maison des Idées. En 2020, Marvel achève d'effacer complètement les dernières traces de ce personnage peu flatteur pour la communauté chinoise. Désormais, le vilain est réimaginé en sorcier né au XVIIIe siècle. Figure centrale de la Société des Cinq Armes, une organisation secrète chargée de protéger la Chine, Zheng Zu bascule dans la corruption après la mort de son frère.

L'idée de développer un film sur les aventures de Shang-Chi n'est pas nouvelle, bien au contraire. Dans les années 80, Marvel est dans une position financière délicate et permet aux grands studios de cinéma de poser des options sur ses personnages les plus populaires. Déjà à l'époque, Stan Lee aimerait que soit lancée la production d'un film sur le personnage incarné par Brandon Lee, le fils du légendaire Bruce Lee disparu quelques années plus tôt. L'idée n'est jamais concrétisée, mais les droits d'adaptation de Shang-Chi vont passer de mains en mains jusqu'à atterrir dans celles de Yuen Woo-Ping en 2003, qui envisage de réaliser le film pour DreamWorks Pictures avec le soutien d'Ang Lee à la production. Là encore, le projet est abandonné si bien que les droits d'adaptation reviennent à Marvel. Peu après, Marvel Studios envisage de produire directement des films de super-héros sans passer par un studio tiers, comme c'était le cas précédemment pour Blade (1998), X-Men (2000) ou encore Spider-Man (2002). Parmi les dix personnages que Marvel compte adapter en priorité se trouve alors Shang-Chi ! Les projets ont finalement bien changé, et il faudra attendre plus de dix ans pour que le film n'entre activement en phase de production. Comme pour Black Panther, qui avait rassemblé en 2018 des équipes et un casting majoritairement afro-américains, Marvel Studios s'est cette fois-ci tourné vers des artistes asio-américains pour raconter l'histoire du héros chinois. En 2018, David Callaham est ainsi engagé pour écrire le scénario du film. Habitué des productions super-héroïques, l'auteur a déjà officié en tant que script doctor pour Ant-Man (2015) avant de rejoindre les équipes de Wonder Woman 1984 (2020) et de Spider-Man : Across the Spider-Verse (2023), la suite de Spider-Man : New Generation (2018).

Justin Tipping, Alan Yang et Deborah Chow, réalisatrice phare des séries Marvel et Star Wars pour avoir travaillé sur Jessica Jones, Iron Fist, Star Wars : The Mandalorian et Star Wars : Obi-Wan Kenobi, sont dans la course pour réaliser le film, mais c'est finalement Destin Daniel Cretton qui décroche le Graal en mars 2019. Né en 1978 à Haiku, sur l'île de Maui dans l'archipel d'Hawaï, Destin Daniel Cretton a dix-neuf ans quand il s'envole pour San Diego. Sorti diplômé en communication de la Point Loma Nazarene University, l'artiste travaille dans un premier temps aux côtés d'adolescents en difficulté tout en réalisant des courts-métrages sur son temps libre. Passionné par la réalisation, Destin Daniel Cretton suit ensuite des cours de cinéma à la San Diego State University. Durant ses études, il réalise Short Term 12, un court-métrage inspiré de son expérience auprès des adolescents ; diffusé durant l'édition 2009 du Sundance Film Festival, son film lui vaut de recevoir le prix du jury dans sa catégorie. Après sa sortie de l'université, Cretton réalise son premier long-métrage, I Am Not a Hipster, avant de sortir en 2013 un film adapté de son court-métrage Short Term 12. Retitré States of Grace en France, le long-métrage porté par Brie Larson est récompensé dans de nombreux festivals et fréquemment cité comme l'un des meilleurs films de l'année. Cretton retrouve ensuite son actrice fétiche Brie Larson à deux reprises, d'abord pour Le Château de Verre en 2019, puis grâce au film La Voie de la Justice deux ans plus tard. Déjà attaché à la réalisation de Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux, Cretton signe un contrat avec Marvel Studios, dans l'optique de développer plusieurs projets dans les années futures. Outre une suite prévue pour Shang-Chi, le réalisateur est impliqué dans la production de la future série Wonder Man pour Disney+. En juillet 2022, Kevin Feige annonce que la réalisation du cinquième film des Avengers, titré Avengers : The Kang Dynasty, sera assurée par Destin Daniel Cretton, pour une sortie prévue en 2025.

Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux propulse ses personnages dans une quête initiatique, une aventure dans laquelle tous les protagonistes devront apprendre à composer avec leur propre dualité. Le concept n'a certes rien de révolutionnaire, ces thèmes ayant toujours fait partie de l'ADN des histoires de super-héros. En revanche, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux se démarque de par toute l'élégance qu'il déploie pour présenter à ses spectateurs un univers peuplé d'individus à l'identité trouble. Presque tous les personnages du film souffrent de conflits moraux ou identitaires qui façonnent leur vision du monde, ce qui les mène le plus souvent, Marvel oblige, à s'engager dans des affrontements dantesques face à des ennemis qui viennent ébranler leurs certitudes déjà fragiles. L'introduction du film, qui raconte l'histoire de Xu Wenwu à la manière d'un conte, fait ainsi se rencontrer deux forces opposées qui semblent à première vue inconciliables. Parti à la recherche de Ta Lo, une dimension mystique secrète, Wenwu arrive dans une clairière bucolique où il doit affronter la gardienne Ying Li, incarnée par la gracieuse Fala Chen. Référence à peine voilée aux affrontements éthérés du Tigre et Dragon d'Ang Lee et plus globalement à l'art du wuxia, cette première rencontre musclée est simplement somptueuse. La guerrière spirituelle Li et Wenwu, le porteur des Dix Anneaux, utilisent des arts martiaux complètement différents pour se battre. Elle privilégie le tai-chi et ses mouvements amples et maîtrisés pour convoquer l'aide de la nature et plier l'air à sa volonté, quand lui choisit de combattre de manière bien plus nerveuse et agressive, espérant ainsi briser les défenses de son adversaire. Au final, cette danse aussi violente que séductrice se meut petit à petit en une parade amoureuse des plus poétiques ; les anciens ennemis, devenus partenaires, s'enfuient ensemble et renoncent à leurs missions sacrées.

De cette union du métal et de la plume naissent Shang-Chi et Xialing, les héritiers de deux mondes qui n'auraient jamais dû se rencontrer. La famille vit heureuse pendant quelque temps, mais un drame va bientôt pousser Wenwu à renfiler les Anneaux qu'il avait abandonnés après avoir ouvert son cœur pour la première fois. Entraîné à devenir une arme vivante pendant des années et modelé à l'image de son père, Shang-Chi est encore un adolescent quand il s'enfuit à San Francisco. Se faisant appeler Shaun, le jeune homme a refait sa vie aux États-Unis où il mène depuis une existence tranquille aux côtés de sa meilleure amie Katy Chen, une jeune Sino-Américaine interprétée par Awkwafina (Raya et le Dernier Dragon, 2021). Personnage créé spécialement pour le MCU, Katy va, comme Luis dans Ant-Man et sa suite en 2018, être entraînée bien malgré elle dans les aventures super-héroïques de son meilleur ami. Vrai miroir du spectateur lambda qui accepte de lâcher prise pour poser le pied dans un univers fantastique, Katy est elle-même en équilibre entre deux mondes. Née d'un couple émigré de la province du Hunan en Chine, Katy comme son frère se sont bien mieux intégrés à la culture américaine que leurs aînés. Si le film ne prend guère le temps d'explorer le fossé culturel qui semble exister entre les parents et les enfants, le voyage personnel de Katy va tout de même la mener elle aussi à se reconnecter avec une partie de ses origines, sans jamais compromettre toutefois son identité d'Américaine. Très à l'aise dans son rôle qui lui permet d'apporter un peu de comédie dans cette lourde histoire familiale, Awkwafina incarne aussi avec justesse un personnage qui lutte contre la pression sociale qui repose sur les épaules des enfants d'immigrés.

Bien sûr, aucun des personnages n'incarne davantage les questions d'héritage que Shang-Chi lui-même. Fils d'un légendaire guerrier chinois devenu baron du crime et d'une défenseuse de la mystique Ta Lo, l'identité de Shang-Chi est d'autant plus fracturée que le jeune homme a volontairement abandonné sa vie d'autrefois pour se reconstruire aux États-Unis. Marqué par la disparition de sa mère et l'entraînement cruel de Wenwu, Shang-Chi a tiré un trait sur son héritage en même temps qu'il a abandonné son nom. Même si la pratique d'américaniser son prénom demeure courante pour les immigrés asiatiques aux États-Unis, dans le cas de Shang-Chi, il est donc surtout question de rejeter d'un bloc les traumatismes d'une enfance brisée par la vengeance et la mort. Durant une bonne partie du film, en s'envolant d'abord à Macao avant d'entrer dans le luxuriant paradis de Ta Lo, Shang-Chi va donc partir sur les traces de sa propre histoire, et il va surtout devoir composer avec le spectre de son identité pour espérer vaincre une bonne fois pour toutes le mal qui le ronge depuis si longtemps. La musique du film, excellente au demeurant, va parfaitement dans ce sens, en mêlant habilement des sonorités d'instruments traditionnels à des morceaux plus contemporains. Le thème musical sombre de Wenwu et celui de Li, beaucoup plus aérien, se trouvent d'ailleurs en partie combinés pour former la partition du morceau Xu Shang-Chi, appuyant à nouveau l'idée que le héros est véritablement la somme de tous ceux qui l'ont précédé.

C'est au comédien presque inconnu Simu Liu qu'il revient d'incarner le nouveau héros de Marvel. Né en Chine et venu s'installer au Canada avec sa famille alors qu'il n'avait que cinq ans, le jeune acteur a surtout joué à la télévision, notamment dans la série Kim's Convenience (2016-2021, CBC) avant de se présenter au casting de Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux. Très à l'aise dans son rôle de jeune homme à la fois cool et plein de fêlures, Simu Liu participe à bâtir, comme le regretté Chadwick Boseman dans Black Panther, un univers partagé davantage tourné vers la diversité. En tant que premier super-héros asiatique de Marvel Studios, Shang-Chi est non seulement parfaitement interprété, mais il incarne aussi un nouveau genre d'icône populaire pour toute une génération qui se voit de plus en plus souvent représentée dignement dans les grands médias américains.

La sœur de Shang-Chi, Xialing, a elle aussi fait le choix de tirer un trait sur son passé, mais pour des raisons bien différentes. Après avoir perdu ses repères les uns après les autres, Xialing a été mise à l'écart de la cellule familiale par Wenwu. Pendant que le père entraînait son fils pour en faire un guerrier digne de lui succéder, Xialing observait et apprenait elle aussi à manier les armes, dans l'ombre. Frustrée d'être laissée de côté dans sa propre famille et brisée par l'abandon de son frère, Xialing a réussi à s'extirper des griffes de son paternel alors qu'elle était encore adolescente. Contrairement à Shang-Chi en revanche, la jeune femme a hérité sans détours de toute la rage de son père, une colère qui guide depuis son poing dans chacun des combats qu'elle mène, au propre comme au figuré. Là encore, c'est une quasi-inconnue qui rejoint le MCU en la personne de Meng'er Zhang. Davantage habituée des planches, Meng'er Zhang a joué dans quelques pièces de théâtre et comédies musicales parmi lesquelles Oliver Twist en 2017, avant de crever l'écran dans le rôle de Xialing. Tout comme celle de Shang-Chi, l'histoire de Xialing dans les comics est complexe. Les droits de Fu Manchu en poche, Marvel s'est mis en tête d'adapter de larges morceaux de l'œuvre de Sax Rohmer dans les pages de Master of Kung Fu. Dans le numéro 26 paru en décembre 1974, la fille du super-vilain, Fah Lo Suee, entre donc en scène. Après avoir perdu les droits de Fu Manchu dans les années 80, la Maison des Idées renomme en 2013 la jeune femme Zheng Bao Yu mais, comme son père, elle n'intervient que très rarement dans les histoires Marvel. Depuis 2020 et la mini-série Shang-Chi (Vol. 1), l'histoire familiale du Maître du Kung-Fu est intégralement réécrite et actualisée pour moderniser le personnage et coller avec les évènements du film. Désormais, Shang-Chi a (au moins) trois demi-sœurs, dont Esme et Shi-Hua, deux femmes qui empruntent nombre de leurs traits de personnalité à la Xialing du film.

C'est donc peu dire que la famille est au centre de Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux. Après avoir déjà largement exploré le sujet dans Black Widow, Marvel réitère donc, cette fois avec une histoire de famille brisée à cause de la quête vengeresse d'un père et de ses ambitions de pouvoir démesurées. Sans jamais excuser le comportement de Wenwu, le film va chercher à accentuer le côté le plus humain du père de Shang-Chi. Antagoniste plutôt que grand vilain, Wenwu a trouvé voilà un millénaire les Dix Anneaux, des artefacts mystiques qui lui garantissent l'immortalité et lui confèrent des pouvoirs extraordinaires. À travers les siècles, Wenwu va donc modeler l'Histoire à son image, en utilisant les Anneaux pour assouvir sa soif de conquête et d'argent. L'obsession pour le pouvoir que développe le personnage est d'ailleurs mise en images dans le film à plusieurs reprises, grâce à une ingénieuse idée : à chaque fois que l'homme utilise les Anneaux, l'énergie qui parcourt ses bras fait briller ses veines, permettant de développer tout un sous-texte sur l'addiction. Après avoir perdu sa femme, Wenwu replonge, furieux contre lui-même d'avoir abandonné un temps les Anneaux qui lui garantissaient à lui et à sa famille la sécurité. Une fois sa vengeance accomplie, Wenwu va ensuite développer une obsession qui n'a plus rien à voir avec le pouvoir, et cette fois-ci ses motivations sont beaucoup moins manichéennes... En exploitant les faiblesses de cet homme, de son besoin viscéral d'être aimé et du chagrin qui l'habite depuis si longtemps, Marvel développe son meilleur vilain depuis Killmonger en 2018.

Inspiré à la fois de Fu Manchu/Zheng Zu et du Mandarin (le vrai !), Wenwu emprunte ses traits à une légende vivante du cinéma chinois et hongkongais : Tony Leung Chiu-wai. Après avoir fait ses premiers pas à la télévision, Tony Leung a envahi les salles chinoises en 1983, mais il n'avait jamais joué à Hollywood avant Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux, préférant attendre l'opportunité de jouer un personnage qui ne serait pas caricatural. Absolument brillant dans ce rôle d'homme torturé, Tony Leung livre donc une excellente prestation tout en nuances. L'acteur a réussi à mettre à profit ses expériences dans les registres du drame, des films d'arts martiaux mais aussi des comédies romantiques ; un seul regard, une seule expression corporelle suffisent à Tony Leung pour transmettre toutes les émotions qui habitent ce personnage complexe et fascinant. Toujours dans l'idée de moderniser le personnage, Wenwu est présenté comme le véritable Mandarin du MCU après la mascarade orchestrée dans Iron Man 3 (2013). Non content de veiller à n'infuser aucun des clichés datés présents dans les premières apparitions du personnage en comics, le film offre également aux Anneaux du Mandarin un petit coup de jeune. Adieu les dix bagues qui renferment chacune un pouvoir différent, et ceci afin d'éviter la comparaison avec Thanos et ses Pierres d'Infinité, et place à des bracelets en métal qui évoquent les outils utilisés dans divers arts martiaux comme le hung gar. Les Dix Anneaux, qui ont donné leur nom à l'organisation criminelle fondée par Wenwu et qui apparaît dès Iron Man en 2008 dans le MCU, permettent alors aux magiciens de Marvel Studios d'imaginer des scènes d'action visuellement splendides.

Les séquences d'action sont en effet l'une des plus belles réussites de Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux, et sur ce point le film tient sans peine la dragée haute à quantité de projets Marvel précédents. Soigneusement chorégraphiés, les nombreux combats du film profitent en outre de la réalisation très léchée de Destin Daniel Cretton, en opposition franche avec le montage très nerveux d'un Black Widow par exemple. Pas question de surcouper le film donc : le réalisateur préfère filmer ses combats comme des tableaux, avec de longs plans qui permettent aux spectateurs de ressentir la violence des coups portés et de profiter des spectaculaires danses dans lesquelles s'engagent les personnages. Après le fougueux ballet de Wenwu et de Li au début du film, Destin Daniel Cretton livre l'une de ses plus belles propositions durant la séquence qui se déroule à Macao. Pour l'occasion, le réalisateur fait s'affronter les héros et les vilains sur un échafaudage, avec un joli jeu de miroirs qui s'appuie sur les reflets des personnages et des lumières de la ville dans les vitres d'un building. Le combat se termine en apothéose avec un (trop court) affrontement entre Shang-Chi et son ancien tuteur, Death Dealer, leurs silhouettes seulement éclairées par les écrans géants de la très futuriste Macao, à la manière de Kill Bill : Volume 1 (2003) ou de Skyfall (2012) pour ne citer que ceux-là. En ajoutant en plus çà et là des références à l'univers de Dragon Ball, Destin Daniel Cretton signe donc une lettre d'amour au cinéma et à la culture populaire. Désireux de donner à chacun des combats un style singulier, le réalisateur est allé trouver plusieurs chorégraphes experts et a placé Brad Allan à la tête de l'équipe de cascadeurs, lui qui a fait partie pendant de nombreuses années de l'équipe de Jackie Chan. Décédé le 7 août 2021, un mois avant la sortie du film, Brad Allan signe avec Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux l'une de ses dernières contributions à un genre de cinéma qu'il aimait tant ; le film est d'ailleurs dédié à sa mémoire.

En plus de rendre hommage au cinéma d'arts martiaux, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux est aussi un film qui célèbre la culture et le folklore chinois. Après avoir quitté la froideur bétonnée du milieu urbain, Shang-Chi et sa petite troupe se rendent dans la mystique Ta Lo, une dimension luxuriante où Xialing et son frère vont faire la connaissance de Ying Nan, leur tante. Après Tony Leung, c'est une autre sommité du cinéma asiatique qui s'invite dans le film : Michelle Yeoh. Reine du cinéma d'arts martiaux courtisée par tous les réalisateurs américains depuis son rôle de James Bond Girl en 1997 dans Demain Ne Meurt Jamais, Michelle Yeoh est déjà apparue dans un (tout petit) rôle Marvel en 2017 ! Dans Les Gardiens de la Galaxie Vol. 2, elle apparaissait en effet sous les traits d'Aleta Ogord, une cheffe de clan des Ravageurs. Jouant ici un rôle de passeur mémoriel qui permet à Shang-Chi et à Xialing d'en apprendre davantage sur leurs origines, Michelle Yeoh laisse éclater tout son talent sur la pellicule, tout en profitant de l'occasion pour faire étalage de sa grâce dans la maîtrise des arts martiaux.

Apparue très rapidement dans Thor (Vol. 1) #301, un numéro dans lequel Thor parcourt différents royaumes divins, Ta Lo n'a jamais été proprement développée dans les comics. Profitant de ce magnifique canevas vierge, les artistes du film ont plongé le nez dans les légendes chinoises et de l'Asie du Sud-Est pour donner vie à ce petit paradis préservé de la folie des hommes. Dans le somptueux village fabriqué à la main, entre les renards à neuf queues, les oiseaux de feu, les chiens Fu et autres Qilin, le petit Morris est évidemment devenu la coqueluche des spectateurs. Inspiré du Dijiang, la petite créature ailée à six pattes devient dans Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux le compagnon de Trevor Slattery, alias le Mandarin d'Iron Man 3 ! Sept ans après le court-métrage Longue Vie au Roi, Sir Ben Kingsley reprend brillamment son rôle, liant ainsi l'histoire du film au reste du MCU. L'occasion est également parfaite pour verser dans l'autocritique et lancer ainsi quelques piques à la manière dont Marvel Studios a géré ce personnage il y a quelques années de cela. Globalement, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux a été salué par nombre de critiques sino-américains et originaires de Chine, en raison du soin apporté à la représentation de la culture chinoise dans le film. Tout n'est peut-être pas encore parfait, mais Marvel Studios l'a prouvé : Hollywood peut et doit faire mieux.

Ironie du sort, et alors que le film semblait idéal pour draguer le public chinois, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux n'est pas sorti en Chine continentale. En cause, la priorité accordée au cinéma local pendant la pandémie de COVID-19, mais aussi, peut-être, une certaine défiance à l'égard de Simu Liu, l'interprète de Shang-Chi. De vieux messages postés sur Twitter ont ainsi été exhumés durant la production du film, dans lesquels l'acteur critique vivement le gouvernement chinois. Une ancienne entrevue de 2017 accordée à CBC où Simu Liu parle de l'expérience de ses parents qui « ont grandi dans une Chine communiste [et qui] ont vécu dans un pays du tiers-monde dans lequel les gens meurent de faim », a elle aussi fait grand bruit sur les réseaux sociaux chinois. Comme pour Black Widow, le tournage et la sortie de Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux ont été fortement affectés par la pandémie de COVID-19. Prévu initialement pour sortir le 12 février 2021, le premier jour du nouvel an chinois, le film est repoussé au 7 mai, puis au 9 juillet, avant de finalement trouver une date de sortie définitive au 3 septembre 2021. Après les résultats financiers corrects de Black Widow, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux s'en sort plutôt bien de son côté compte tenu de la situation sanitaire et de son statut de personnage obscur, en accumulant plus de 432 millions de dollars au box-office mondial.

Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux est une complète réussite. Très beau visuellement, sincère dans son message et peuplé de personnages ambigus lancés à la poursuite de leur identité, le film est une proposition originale dans la longue collection des films signés Marvel Studios. Profitant de la patte experte de Destin Daniel Cretton, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux mêle parfaitement le genre super-héroïque et celui du cinéma d'arts martiaux et, surtout, il apporte avec lui un tout nouveau héros dont le public ne peut qu'attendre avec impatience les nouvelles aventures.

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