Titre original :
Cruella
Production :
Disney
Date de sortie USA :
Le 28 mai 2021 (Cinéma • Disney+)
Genre :
Comédie dramatique
Accès Premium
Réalisation :
Craig Gillespie
Musique :
Nicholas Britell
Durée :
135 minutes
Disponibilité(s) en France :

Le synopsis

À Londres, dans les années 70, en plein mouvement punk rock, Estella, talentueuse escroc à ses heures, entend se faire un nom dans le milieu de la mode. Elle se lie bien vite d’amitié avec deux jeunes vauriens et mène avec eux une existence objectivement criminelle. Tandis que ses créations se font un jour remarquer par la Baronne von Hellman, grande figure de la mode, terriblement chic et horriblement snob, leur relation naissante déclenche une série de révélations qui conduiront Estella à devenir l’impitoyable Cruella, une brillante jeune femme assoiffée de mode et de vengeance...

La critique

rédigée par
Publiée le 05 juin 2021

Cruella est sûrement un des films du label Disney les plus audacieux dans la forme comme dans le fond depuis longtemps. En racontant le passé iconique d'une de ses plus grandes méchantes, le studio propose une histoire plus complexe que d'habitude portée par une plastique extraordinaire, une bande son magistrale, des actrices fabuleuses et des références à la mythologie des (Les) 101 Dalmatiens parsemées de façon intelligente. Le spectateur se trouve alors devant un long-métrage brillant et incroyablement grisant.

Le personnage de Cruella a été imaginé par l'auteure anglaise Dodie Smith. Née le 3 mai 1896 à Withefield, dans le Lancashire, elle vit durant son enfance avec sa mère dans la maison de ses grands-parents maternels après la mort de son père, décédé alors qu'elle n'avait que deux ans. Son grand-père va lui transmettre la passion du théâtre qui la conduira à suivre des études d'art dramatique à la Royal Academy of Dramatic Art. Elle conserve, toute sa vie durant, son amour pour les planches qu'elle pratique comme comédienne, metteuse en scène et auteure dramatique. Elle écrit ainsi de nombreuses pièces pour adultes et même quelques scénarios pour le cinéma. Mais c'est son œuvre littéraire pour la jeunesse qui la rend célèbre auprès du grand public. Si son premier roman Le Château de Cassandra paraît en 1949, celui qui fait sensation est incontestablement Les Cent Un Dalmatiens, publié en 1956. Le succès du film d'animation de 1961 donne alors l'idée à l'écrivaine de proposer une suite à son roman, La Grande Nuit des Dalmatiens, publiée en 1967. Elle écrit ensuite une poignée de romans jeunesse ainsi que quelques ouvrages autobiographiques avant de décéder le 24 novembre 1990 à Uttlesford, dans l'Essex.

Walt Disney acquiert les droits du livre Les Cent Un Dalmatiens dès sa sortie et demande alors à l'artiste Bill Peet de se charger de l'adaptation. Ce dernier rédige un script qui emballe littéralement son patron. Dès lors, il bénéficie d'une grande autonomie tant sur le scénario que sur les personnages ou les dialogues en prenant ainsi quelques libertés par rapport au roman. Le résultat obtenu est néanmoins un exemple de perfection tant le scénario final allie rythme, humour, tendresse et aventures. Il s'agit surtout de la première fois que les studios Disney proposent un film d'animation avec une histoire contemporaine abordant notamment la publicité ou la télévision. D'un point de vue technique et stylistique, Les 101 Dalmatiens est aussi un long-métrage historique puisqu'il initie un changement de design grâce à l'utilisation de la Xerox. Ce procédé, en plus d'économiser du temps et de l'argent, offre la possibilité de garder les traits des animateurs sans passer par un "clean-up man". Et pour harmoniser le tout, les décors utilisèrent la même méthode de travail. Si les animateurs adoraient le processus, permettant de mieux mettre en avant leur travail, Walt Disney n'aimait pas le nouveau design du film. Néanmoins, l'intérêt budgétaire fera que ce style se perpétuera dans les films d'animation Disney durant plus de deux décennies.

Mais la réussite du film tient aussi à ses personnages, en particulier, la méchante Cruella d'Enfer, admirablement imaginée et animée par l'un des Neuf Vieux Messieurs, Marc Davis. Elle occupe l'écran de façon exceptionnelle et toutes ses interventions interpellent. Sa silhouette est d'ailleurs culte : un corps maigre et longiligne, une chevelure en bataille bicolore noire et blanche, un teint blafard, un maquillage excessif, sans oublier un manteau en vison blanc vissé sur les épaules tout comme un fume-cigarette à la main. Le personnage fait assurément dans l'outrance, jusqu'à ses goûts immodérés pour une mode peu respectueuse de la vie animale. Au-delà de son apparence si particulière, son caractère n'est pas en reste : colérique, égocentrique, obstinée, insensible et toujours prompte à faire le mal pour son seul confort. Sans oublier bien sûr une voix, prêtée en anglais par Betty Lou Gerson, en rapport avec le personnage : haut perchée, criarde et stridente. Elle reste, encore aujourd'hui, l'un des méchants du cinéma les plus emblématiques.

Lors de sa sortie en 1961, la critique salue unanimement Les 101 Dalmatiens et plébiscite ce qu'elle considère comme un retour de Disney à plus de modestie, de charme, d'intelligence et d'humour. Le public lui emboîte le pas et réserve un triomphe au film qui aura droit dans sa carrière à de nombreuses ressorties, toutes aussi fructueuses. Aux États-Unis notamment, il est représenté sur les écrans en 1969, 1979, 1985 et 1991. Au milieu des années 90, le film devient en plus une franchise lucrative pour les studios Disney. En 1996, ils en proposent en effet un remake en prises de vues réelles, Les 101 Dalmatiens, avec l'actrice Glenn Close tout simplement remarquable dans son interprétation de Cruella. Le long-métrage remportera un beau succès amenant une suite en 2000, 102 Dalmatiens, toujours avec Glenn Close mais malheureusement bien moins réussie malgré la présence notable de Gérard Depardieu. Le film d'animation de 1961 a, lui aussi, droit à une suite malheureusement sans saveur, sortie directement en vidéo en 2003 sous le titre 101 Dalmatiens 2 : Sur la Trace des Héros, produite par la filiale DisneyToon Studios. La franchise s'exportera également à la télévision avec deux séries. La première est Les 101 Dalmatiens - La Série produite par Disney Television Animation et diffusée entre 1998 et 1999 ; l'épisode final, Les 101 Dalmatiens - La Série : Vacances, ayant lui droit à une sortie vidéo. La seconde est 101, Rue des Dalmatiens produite par Disney Channel UK, diffusé entre 2019 et 2020, et dont l'animation est sous-traitée à un studio britannique. Enfin, pour l'anecdote, l'un des héros joué par Cameron Boyce dans la saga Descendants pour Disney Channel, est Carlos, le fils de Cruella d'Enfer ; celle-ci apparaissant d'ailleurs dans le premier téléfilm.

Les studios Disney annoncent la mise en chantier d'un film basé sur leur personnage iconique de Cruella dès 2013 avec Glenn Close en productrice exécutive. Le premier script est alors écrit par Aline Brosh McKenna puis révisé par Kelly Marcel avant que Dana Fox et Tony McNamara l'adaptent en scénario. Pour la réalisation, Disney pense d'abord à Alex Timbers, un metteur en scène venu de Broadway, mais ce dernier est obligé de quitter le projet à cause d'un souci de planning. Finalement, les studios font appel à Craig Gillespie.
Né le 1er septembre 1967 et ayant grandi à Sydney, Craig Gillespie déménage à New York à l'aube de ses vingt ans et y intègre une école des arts visuels où il étudie l'illustration, le design graphique et la publicité. Il s'intéresse presque tout de suite au cinéma et réalise son premier film en 2005 avec la comédie Monsieur Woodcock puis enchaîne sur la romance Une Fiancée pas Comme les Autres en 2007. Par la suite, il ne travaille quasiment que pour The Walt Disney Company avec trois opus à son actif : Fright Night (2011), le film horrifique de Touchstone Pictures, puis le film sportif Un Lancer à un Million de Dollars (2014) chez Disney et le long-métrage d'aventure The Finest Hours (2016) toujours chez Disney. En 2017, il réalise le petit projet indépendant Moi, Tonya qui se fait remarquer par la critique et obtient quelques prix.

Ce nouveau Cruella rentre parfaitement dans la tradition que la branche chargée des films "live" des studios de Mickey a pris depuis quelques années : adapter en prises de vues réelles des classiques de l'animation. Il faut de la sorte remonter à 2010 pour voir les studios Disney relancer le genre en grande pompe avec leur adaptation d'Alice au Pays des Merveilles par Tim Burton. La formule est toute trouvée : une nouvelle adaptation d'un classique de la littérature enfantine, déjà traité par le passé par les studios, avec la vision, si possible, d'un réalisateur de renom. Ainsi, viennent ensuite une préquelle au (Le) Magicien d'Oz avec Le Monde Fantastique d'Oz en 2013 réalisé par Sam Raimi, puis en 2014 La Belle au Bois Dormant avec Maléfique par Robert Stromberg ; en 2015, Cendrillon par Kenneth Branagh ; en 2016, Le Livre de la Jungle par Jon Favreau et Peter et Elliott le Dragon par David Lowery ; en 2017, La Belle et la Bête par Bill Condon ; en 2018, Jean-Christophe & Winnie par Marc Forster ; en 2019 pas moins de deux films avec Dumbo de Tim Burton et Aladdin par Guy Ritchie sans compter le remake CGI du (Le) Roi Lion par Jon Favreau ainsi que La Belle et Clochard proposé directement sur la nouvelle plateforme Disney+ ; et enfin en 2020 Mulan de Niki Caro sorti directement sur Disney+ après que la sortie au cinéma a été empêchée suite à la crise sanitaire de la Covid-19. Il faut également ajouter les suites de ces adaptations comme Alice de l'Autre Côté du Miroir en 2016 et Maléfique : Le Pouvoir du Mal en 2019.

Parmi tous ces remakes, se remarquent toutefois deux catégories. La première est formée de films qui s'éloignent du matériel de référence pour proposer une relecture de l'histoire originale. Ce fut le cas avec Alice au Pays des Merveilles, Maléfique, Peter et Elliott le Dragon ou Dumbo. L'autre propose des films qui suivent au plus près le matériel de base, que cela soit le conte ou le film d'animation. Ainsi Cendrillon, Le Livre de la Jungle, La Belle et la Bête ou Le Roi Lion s'inscrivent dans cette veine. Cruella ne rentre lui dans aucun de ces schémas. Comme Maléfique, il se concentre sur une méchante mais la grosse différence par rapport au film avec Angelina Jolie vient du fait que le long-métrage n'a pas l'intention de narrer l'histoire des (Les) 101 Dalmatiens selon un angle différent. Il ressemble en cela plus à Jean-Christophe & Winnie, qui raconte un nouvel évènement d'un personnage emblématique. En outre, au lieu de proposer une suite se situant après le film, il offre plutôt une préquelle se déroulant dans le passé. Il s'agit ici en réalité de revenir sur la jeunesse du personnage de Cruella afin de comprendre comment cette femme est devenue la méchante que tout le monde connaît, et ceci à travers un récit totalement original. En fait, le film est une sorte de Joker, le film de DC Comics, passé à la sauce Disney allié, en prime, à un petit zeste de l'ambiance des longs-métrages Le Diable S'Habille en Prada sorti chez 20th Century Fox sans oublier un peu d'Ocean's Eleven chez Warner Bros.

Cruella est sans aucun doute le plus original des longs-métrages des studios Disney basés sur une franchise existante. Le film est, en effet, à la fois singulier et audacieux dans son récit tout en étant respectueux du matériel d'origine. Il n'est en outre pas un remake des (Les) 101 Dalmatiens et n'essaye pas non plus d'être une prequelle qui s'inscrit dans la chronologie exacte d'un des deux films live précédents. Néanmoins, s'il fallait absolument choisir un opus auquel il se rapproche le plus, ce serait peut-être Les 101 Dalmatiens de 1996 avec Glenn Close. Mais en réalité, Cruella est une œuvre à part qui réécrit la mythologie des personnages dans une sorte d'univers parallèle. Le spectateur retrouve donc Cruella mais aussi Jasper, Horace, Anita et Roger ainsi que quelques éléments qui font la saveur du film d'origine comme le Manoir d'Enfer, la voiture si caractéristique de la méchante tout comme sa propension à conduire en chauffard. Et bien sûr, les dalmatiens ne pouvaient pas être absents même si, ici, ils ne sont évidemment pas au nombre de 101. Cruella propose d'ailleurs une scène post générique qui raccroche les wagons avec l'histoire d'origine mais dont l'exécution amène beaucoup de questionnements. Les raisons psychologiques qui ont poussé l'action montrée lors de cette dernière séquence peuvent tout aussi bien s'expliquer dans un sens comme dans un autre, ce qui ne les rend pas moins intéressantes selon l'option retenue... Quelques autres clins d'œil peuvent être aussi observés comme une jeune femme se promenant avec sa chienne à l'image du début du film d'animation ou encore l'une des robes de Cruella à la fin du film qui rappelle une de celles portées par Glenn Close dans l'opus de 1996. Mais l'allusion la plus cinéphile est sûrement le passage où une télévision passe un extrait du film Les Naufragés d'Alfred Hitchcock sorti par 20th Century Fox en 1944, celui-là même où l'actrice Tallulah Bankhead exécute son rire diabolique. Il faut savoir en effet que cette scène a inspiré l'animateur Marc Davis quand il a créé le personnage animé de Cruella d'Enfer.

Cruella rappelle dans un certain sens Maléfique ou Joker, en cela que le film se focalise sur un méchant en tentant d'expliquer comment il est devenu cet être si cruel. Ici, le long-métrage replonge jusqu'en enfance pour expliquer les prémices du mal. L'introduction, narrée à la première personne par le personnage adulte, a tendance à démarrer un peu doucement même si elle s'avère nécessaire pour bien asseoir la personnalité de Cruella. Mais ce qui étonne grandement dans ce film Disney, c'est sûrement la richesse du récit qui propose plusieurs révélations au fur et à mesure de son déroulé. Certaines sont évidentes, d'autres plus surprenantes mais toutes amènent du piment à la vie de la méchante. L'idée excellente de faire naître le diabolique personnage en tant qu'Estella pour devenir par la suite Cruella est superbement exécutée tandis que le passage de l'une à l'autre est jouissif pendant tout le récit, et ce jusqu'à la conclusion particulièrement bien amenée. Alors bien sûr, label Disney oblige, la méchante étant désormais le personnage principal du film, elle n'a plus la possibilité d'être aussi malveillante si bien que l'ensemble n'est pas fatalement sombre non plus. L'ambiance est en fait plutôt à l'humour noir tout en mettant bien en avant le côté torturé de la grande méchante. Même la relativement douce Estella est loin d'être parfaite, se présentant comme une voleuse et une ambitieuse. Mais Cruella est encore plus diabolique dans son extravagance et son assurance. Surtout, ses actions sont poussées certes par une certaine méchanceté innée mais aussi par un fort désir de vengeance à la suite de son enfance sacrifiée. Le film prend ainsi son temps pour approfondir son histoire tout comme les relations superbement écrites de ses personnages. Malgré un début légèrement poussif, le propos devient ainsi très vite passionnant.

Il est impossible de ne pas penser au (Le) Diable S'Habille en Prada en regardant Cruella. D'abord, car comme Les 101 Dalmatiens de 1996, Cruella est une créatrice de mode. Ici, très vite, elle est subjuguée par les belles robes, la haute couture mais aussi la vie mondaine qui va avec. Dès lors, le duo formé par Estella et la Baronne fait indéniablement penser à celui Andrea et Miranda Priestly. Mais si Cruella commence une relation maîtresse dominatrice contre élève soumise, très vite elle se transforme en combat d'influenceuses de mode, voire de divas, où une audacieuse, téméraire et talentueuse débutante va essayer de faire tomber de son piédestal la reine de la haute couture autoproclamée et idolâtrée par le tout Londres. Les joutes alors menées constituent tout simplement le joyaux du film. Voir les deux femmes s'entredéchirer de façon subtile est tout simplement jouissif. Surtout que l'affrontement va crescendo, partant d'abord de l'humiliation en société et menant à de multiples tentatives de meurtre. Le plus grisant est sûrement de voir ces deux femmes violentes entre elles mais toujours de façon polie et sophistiquée. Fatalement qui dit mode, dit aussi costumes. Et Cruella est en cela un véritable ravissement pour les yeux. Les robes sont toutes aussi fabuleuses les unes que les autres et le combat des deux femmes se fait aussi à travers leurs garde-robes, magnifiques toutes les deux : celle de la Baronne tendant vers un classicisme avec des touches originales tandis que celle de Cruella lorgne plus vers une excentricité débridée. Il faut absolument saluer la séquence où Cruella se présente pour la première fois à la Baronne, tout simplement parfaite entre l'entrée en scène de l'héroïne, la scénographie du passage et le contraste de couleur proposé.

Enfin, chose assez étonnante, Cruella est aussi un film de casse à la Ocean's Eleven. Jasper, Horace et Estella alias Cruella forment une belle équipe et à plusieurs moments, fomentent des plans assez complexes pour arriver à leurs fins. Que ce soit pour dérober un bijou, saboter un évènement ou organiser une vengeance, tout est préparé au millimètre près. Il est donc amusant de voir les éléments se mettre en place au fur et à mesure et se dérouler plus ou moins bien en fonction des cas. Cet aspect du film contient le piment nécessaire pour apporter du rythme à l'ensemble, là où le début était justement beaucoup trop lent et linéaire. Alors bien sûr, ce procédé ne réinvente pas la poudre mais finit d'apporter la dernier touche à l'opus pour le rendre brillant et haletant dans son exécution. Surtout, il permet ainsi de mettre en avant d'autres personnages comme les deux compères Jasper et Horace mais également Artie le styliste, sans oublier également la petite touche enfantine du long-métrage avec l'utilisation de deux chiens cleptomanes adorables l'un comme l'autre.

L'une des plus belles réussites de Cruella est assurément la parfaite définition de ses personnages.
Forcément, le rôle-titre se devait d'être excellent et la méchante connue de tous est ici superbement mise en valeur. Après, il ne faut pas chercher à y retrouver le personnage à l'image exacte de ce qu'il était dans les précédents films. Cruella n'est pas (encore ?) l'affreuse folle obnubilée par les manteaux de fourrures qu'elle sera dans un potentiel futur. Néanmoins, son grain de folie pointe deci delà au fur et à mesure du récit. Elle finit par accepter et embrasser la part d'ombre qui attendait au fond d'elle et qu'elle tentait de contenir, comprenant qu'en réalité, elle définit sa personnalité. Par contre, son amour pour la fourrure ne se retrouve pas dans le film. La question est de savoir si dans cet univers elle l'aura bien en vieillissant ou si Disney considère qu'en 2021, il s'agit là d'une passion qui n'est plus acceptable, même pour une méchante. Mais au-delà de ce trait de caractère certes essentiel par rapport à la caractérisation du personnage de 1961, cela n'enlève rien à la personnification de "cette" Cruella. Le spectateur doit seulement faire l'effort d'oublier ses précédentes représentations. Excentrique, intelligente, minutieuse, machiavélique, elle a ainsi une personnalité particulièrement étonnante. Et plus encore quand elle est rehaussée par une garde-robe aussi inventive qu'audacieuse. Il était pourtant difficile d'envisager de succéder à Glenn Close qui avait déjà campé une excellente Cruella. Emma Stone y arrive pourtant haut la main grâce à son talent. Déjà vue notamment dans The Amazing Spider-Man ou La Couleur des Sentiments (The Help), l'actrice apporte sa touche personnelle, plus retenue et subtile que sa prédécesseure mais avec une gestuelle tout autant extraordinaire. Le spectateur ressent vraiment qu'elle s'est fait plaisir dans ce film tout en livrant un vrai et beau travail de composition.

L'autre performance extraordinaire est celle d'Emma Thompson dans le rôle de la Baronne von Hellman. L'actrice participe ici à sa cinquième production Disney après avoir assumé une voix dans les films d'animation La Planète au Trésor - Un Nouvel Univers et Rebelle mais aussi joué dans les films à prises de vues réelles Dans l'Ombre de Mary - La Promesse de Walt Disney et La Belle et la Bête. Dans Cruella, elle campe donc le rôle de la vraie méchante avec un personnage qui rappelle beaucoup celui de Miranda Priestly dans sa froideur et son côté maniaque mais avec, en plus, une part sombre bien plus effrayante et surtout bien plus cruelle et criminelle. Là encore, sa garde-robe est tout simplement sublime et l'actrice apporte une classe incroyable à cette patronne de la mode, persuadée de son talent, fière d'être au sommet et qui compte bien utiliser tous les moyens possibles pour y rester. Certaines de ses scènes sont ainsi bluffantes où par un seul regard et sa prestance, elle arrive à montrer son mépris ou sa frustration. Notamment, elle est glaçante quand du haut de son bureau elle toise ses employés attendant qu'ils exécutent ses ordres. Ou encore, vers la fin de l'opus, elle tente de garder son sang-froid tandis qu'elle se rend compte que les convives qu'elle a invités respectent un code vestimentaire qui dessert ses desseins. Là encore, l'actrice s'amuse follement à jouer l'aristocrate despotique et sans scrupule. Ses joutes verbales avec Emma Stone constituent assurément le summum du film.

Le reste des personnages n'est pas en reste. Jasper (Joel Fry) et Horace (Paul Walter Hauser) sont incroyablement attachants. Il s'agit sans aucun doute de la meilleure version des deux bandits ayant jamais été développée, particulièrement bien écrite. Alors que dans les autres films, tous deux avaient tendance à être principalement bêtes et empotés, ils gagnent ici étonnamment en humanité et en tendresse. Il sera aussi apprécié Artie (John McCrea), le tenancier excentrique d'une boutique de vêtements branchés, premier personnage ouvertement queer dans un long-métrage à prises de vues réelles Disney. Ce dernier apparaît peu mais affiche une prestance incroyable et une extravagance qui lui offrent de littéralement crever l'écran. Mark Strong se démarque également en tant que valet de la Baronne. Par contre, Kirby Howell-Baptiste est assez transparente dans le rôle d'Anita Darling comme est décevant Kayvan Novak dans celui de Roger Dearly. La première semble ne jamais être à sa place tandis que sa relation avec Cruella manque d'authenticité. Roger, quant à lui, est plus anecdotique ; sa future détestation de Cruella étant mal amenée.

S'il y a un point qui mettra tout le monde d'accord dans Cruella, c'est sûrement celui des visuels. Comme dit précédemment, les costumes sont tout simplement magnifiques. Et ils bénéficient en plus d'une merveilleuse exposition grâce à des décors somptueux plongeant le spectateur dans le Londres punk rock des années 1970. La beauté de certaines scènes est également rehaussée par certains effets de styles bien pensés à l'image des unes de journaux qui défilent à l'écran par transparence au fur à mesure des coups d'éclat de Cruella. La réalisation de Craig Gillespie est de même inventive dans ses mouvements de caméra permettant de mettre encore plus en avant les défilés de mode improbables de la méchante. Sa mise en scène est aussi dynamique, notamment lors des explications des différents plans de casse imaginés par la créatrice en devenir ou encore lorsque la caméra exécute un travelling de l'extérieur de la rue vers l'intérieur d'un immeuble en donnant l'impression que la caméra traverse la fenêtre.

L'un des autres forts attraits de Cruella est sa bande originale particulièrement éclectique et rythmée. Si le score du compositeur Nicholas Britell est sympathique bien qu'un peu transparent, la richesse de la bande son provient surtout de la diversité des morceaux choisis pendant tout le film, l'ancrant parfaitement dans les années 70 londoniennes. Il peut être cité notamment Bloody Well Right de Supertramp, Whisper, Whisper des Bee Gees, Five to One des Doors, Whole Lotta Love et Come Together de Ike & Tina Turner, One Way or Another de Blondie, Should I Stay or Should I Go de The Clash ou encore Stone Cold Crazy de Queen. Bien sûr, le spectateur reconnaîtra la fameuse chanson Cruella De Vil écrite par Mel Leven pour le film de 1961 tandis que Call Me Cruella, une chanson originale entendue dans le générique de fin, s'est vue composée spécialement pour Cruella par Florence Welch, Jordan Powers, Nicholas Britell, Steph Jones et Taura Stinson et interprétée par Florence and the Machine.

Prévu à l'origine pour une sortie le 23 décembre 2020, Cruella se voit repoussé à cause de la crise sanitaire alors en cours. Il est alors fixé au 28 mai 2021 avec l'espérance qu'elle sera terminée d'ici là. Malheureusement, c'est loin d'être le cas. Finalement, en mars 2021, Bob Chapek, le nouveau CEO de The Walt Disney Company, annonce que le film sortira dans une combinaison alliant à la fois une sortie en salles dans les pays où les cinémas sont ouverts et une diffusion sur Disney+ en Accès Premium. Seuls les pays où Disney+ n'est pas disponible auront uniquement droit à une sortie au cinéma. La France fait figure d'exception liée à la loi de la chronologie des médias, la filiale devant choisir entre une distribution au cinéma ou une sortie en SVOD. Elle préfère alors repousser l'opus au 23 juin 2021 le temps que les jauges des salles françaises de cinéma soient plus importantes. Lors de sa sortie aux États-Unis, Cruella fait un score honorable de reprise post-pandémique avec 26.5 millions de dollars lors du week-end de quatre jours pour le Memorial Day même si les spécialistes pensent que son résultat a été freiné par sa sortie simultanée sur la plateforme de streaming.

Cruella est peut-être l'un des films Disney les plus osés depuis bien des années. Porté par un combat extraordinaire de divas, interprétées par les talentueuses Emma Stone et Emma Thompson, il propose également un récit bien moins manichéen que ce que le label avait livré jusqu'à lui. Et quand en plus sa bande-son, sa réalisation, ses décors et ses costumes font des merveilles et que ses clins d'œil à la franchise des (Les) 101 Dalmatiens sont aussi et décidément bien sentis, il peut être clamé haut et fort que Cruella frise le génie.

Les personnages

2021
Cinéma

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