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Serge Bromberg
Le Sauve-Mémoire

L'article

Publié le 01 mai 2011

Né le 26 avril 1961 à Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne), Serge Bromberg fait ses études à Paris et notamment à l’École Supérieure de Commerce de Paris dont il sort diplômé en 1983. Il débute alors une carrière très riche dans le monde de la communication, de la télévision et du cinéma. Touche à tout, il est ainsi, entre autres postes, Chargé de Mission chez Havas puis au Carrefour de la Communication (1985-1986), Directeur des Expositions à la Cité des Sciences  (1986-1988) ainsi qu’Animateur et Producteur au cinéma et en télévision pour des documentaires, des émissions de divertissement et des programmes culturels. Les fans d’animation retiendront dans son parcours télévisuel  Cellulo (1995-2001) et Ça Tourne Bromby (1997-1999) sur La Cinquième (l’ex France 5) ; Cartoon Factory sur Ciné Classics ainsi que La Nuit s’Anime et Sylva sur Arte. Ils plébiscitent également son travail en qualité de Directeur Artistique du Festival d’Animation d'Annecy depuis 1999.

Serge Bromberg (© Studio Harcourt)

Serge Bromberg assume aussi des rôles institutionnels en tant que membre et administrateur de l'Association Française de Lutte contre les Myopathies et de l'Institut de Myologie,  administrateur de l'École de la Poudrière (depuis 2000), de la Fondation GAN pour le cinéma (depuis 2004), ou de la Cinémathèque Française (1999-2007).

Avant tout cela, dès 1985, il crée la société Lobster Films dont l’objet s’accommode parfaitement avec sa passion pour le cinéma d’antan. Il est ainsi à l'origine de la constitution d'une collection de plus de cent mille bobines de films anciens et de la restauration d’une cinquantaine de films par an.

Sa carrière multicartes est logiquement couronnée de nombreux prix et récompenses dont le Prix Jean Mitry et le César 2010 du meilleur film documentaire pour sa coréalisation, avec Ruxandra Medrea, de L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot. Chevalier des Arts et des Lettres, élevé au rang d’Officier des Arts et des Lettres  en 2010, Serge Bromberg est assurément un professionnel du cinéma et de la télévision reconnu par ses pairs.

Pour les fans Disney, il est surtout un connaisseur hors-pair de l’œuvre de Walt Disney et de son studio. Il en possède notamment quelques pépites introuvables par ailleurs. Il détient ainsi trente films de la série des Alice Comedies dont quinze ne sont jamais sortis en vidéo. Mieux encore, cinq d’entre-eux (Alice Plays Cupid, Alice Helps the Romance, Alice's Brown Derby, Alice at the Rodeo et Alice in the Big League) n'ont quasiment jamais été vus. Ils ne circulent ni dans le milieu des fans Disney (ils sont absents des DVDs « fabriqués sous le manteau»), ni via les canaux alternatifs comme Youtube.

Serge Bromberg a eu la gentillesse d’accorder à l’équipe de Chronique Disney le droit de visionner les cartoons en question et d’échanger pendant une heure avec elle.

[Chronique Disney] Comment êtes-vous devenu propriétaire de cent mille œuvres et parmi elles, de certains épisodes des Alice Comedies ?

[Serge Bromberg] En fait, on se rend compte, il y a 30 ou 40 ans, que plus personne chez Disney se souvenait qu'ils avaient fait les Alice Comedies. Tout le monde s'en foutait. Le fait qu'ils soient tombés dans le domaine public ou presque (car ils n'ont pas été tous recopyrightés) prouve que Disney en avait un peu rien à faire ! En tout cas, Disney était occupé à bien d'autres choses que de réanimer les Alice Comedies. Il y a d’ailleurs peut-être un problème juridique au niveau de la boite qui a fait les cartoons qui ne doit pas être la boite qu'est Disney aujourd'hui ou peut-être même que les films appartenaient à Winkler et Winkler n'existe plus... C'est possible. En tout cas, moi, mon boulot, -vous vous êtes un peu renseignés-, au delà du film d'animation, c'est d'essayer de restaurer des films perdus que j'ai retrouvés dans les caves et dans les greniers. Vous entendrez parler très, très bientôt d'un gros événement à Cannes. Ben, c'est nous ! Donc moi, ma vie, c'est une moitié dans l'animation, une moitié dans le film très ancien. Et en ce qui concerne le film très ancien, il y a à-peu-près la moitié du patrimoine cinématographique tourné dans le monde qui est perdu aujourd'hui. Parce qu'il n'a pas été conservé, parce que le temps passe, parce que les bras manquent... Et moi, j'essaye de fouiller les caves et les greniers pour tenter d’y retrouver des bobines perdues. Et dans ces bobines perdues, il y a probablement encore quelques Alice Comedies. Certainement même. Qui n'existent plus nulle-part. Alors, ce sont des films qui ont été distribués, commercialement, un peu partout dans le monde et dont les bobines n’ont pas été détruites contrairement aux engagements du distributeur local. Il y a aussi eu des éditions pour amateurs dans les années 20, les années 30, et bien sûr des petits pirates... On ne sait pas mais à l'arrivée, il y a une bobine échouée sur une étagère dans une cave ou dans une brocante. Et moi, mon métier de chasseur de trésors est de retrouver ces bobines-là et après, de les restaurer pour, in fine, les proposer aux spectateurs, c'est-à-dire, les remontrer au public !

Alice Plays Cupid (1925)
Alice Helps the Romance (1926)

[Chronique Disney] Peut-on espérer un jour voir sortir en DVD les Alice Comedies que vous possédez, et notamment les quinze qui n’ont jamais été édités en vidéo et parmi eux, les cinq parfaitement introuvables ?

[Serge Bromberg] A priori non car les débouchés sont extrêmement faibles. Il ne s’agit pas pour moi de gagner de l’argent avec ce genre d’éditions, mais au moins de ne pas en perdre. Or, il faut un minimum de 2000 copies écoulées pour être à l’équilibre... Et je sais que le marché est trop faible pour cela...

[Chronique Disney] Comment devient-on chasseur de trésors comme vous ? C'est une opportunité de vie ?

[Serge Bromberg] Par névrose obsessionnelle... Je suis collectionneur de films depuis l'âge de huit ans. Un jour, mon père a ramené à la maison un petit projecteur Super 8 car, à l'époque, il n'y avait bien sûr pas de DVDs ou de VHS... Il a fermé les volets et il a passé Charlot au Music-Hall. C'était la première fois que je voyais un Charlot chez moi. Il en passait à la télé. A l'époque, il n’y avait deux chaînes. Et la deuxième était à peine passée en couleur. Donc, le fait de voir des films muets, noir-et-blanc ; le fait de pouvoir projeter sur un écran chez moi la même chose que ce que je voyais à la télé : c'était vraiment phénoménal ! En plus, je pouvais décider quand je le voyais ; ce qui peut paraître incroyable aujourd'hui avec Youtube ou le DVD mais, à l'époque, c'était totalement magique. De marionnettes regardant la télévision, on devient le marionnettiste qui agit soi-même sur Chaplin. J’ai donc commencé à collectionner les films d'abord Super 8, puis 16, puis 35. Et puis, j'ai rencontré un ami collectionneur, Eric Lange, avec qui j'anime aujourd'hui Lobster Films : on ramasse des copies partout, on restaure le plus possible et, surtout, on montre le plus possible. Simplement, ce qui était un travail de collectionneur à l'époque est devenu un travail de cinémathèque, un travail de laboratoire, un travail de spécialiste, et presque d'industriel, du patrimoine cinématographique. Ce qui est paradoxal en soi mais c'est un peu vrai. Je crois qu'il y a de moins en moins de gens que cela intéresse, donc on est de plus en plus tout seul. Ce qui au fond n'est pas rassurant... Donc, je suis cinglé si c'est ce que vous vouliez me faire dire...

Alice's Brown Derby (1926)
Alice at the Rodeo (1926)

[Chronique Disney] (Rires) Non, nous, nous sommes pareils. Si vous avez l'occasion d’aller faire un tour sur Chronique Disney. Bien évidement, toutes les œuvres dont nous parlons, nous les avons. Mais, nous, c'est différent de vous... Nous, nous faisons venir toutes les œuvres en question du monde entier, par des canaux traditionnels ou sous le manteau. Et l’âme de collectionneur dont vous parlez retentit chez nous et chez nos lecteurs : si cela fait onze ans que le site existe, c’est parce qu’elle y est pour beaucoup... C'est pour cela que ce que tout ce que vous nous dites là, intéresse vraiment beaucoup les fans que nous sommes (et que nous « représentons »).  Tout simplement, parce que ce n’est pas abordé par ailleurs, dans le circuit de la presse traditionnelle, notamment... Nous traitons aussi toutes les vieilles émissions télé réalisées par Disney... Walt Disney a fait plein d'émissions d'anthologie dans les années 50/60. Aucune n’est sortie en DVD car la compagnie Disney d’aujourd’hui (comme pour « vos » Alice Comedies) s’en contrefiche. Fort heureusement, certains fans les ont enregistrées (notamment lors de rediffusions sur Disney Channel USA), et nous parvenons peu à peu à nous les procurer. Cela nous permet de trouver des éléments très, très intéressants. Par exemple, nous avons retrouvé, dans une de ces émissions d’anthologie, la séquence de Fantasia censurée : le passage de la centaurette noire !

Alice's Circus Daze (1927)
Alice in the Big League (1927)

[Serge Bromberg] Avez-vous Mélodie du Sud ? Est-ce que vous avez certains de ces trucs-là, des trucs censurés ?

[Chronique Disney] Mélodie du Sud oui, car il est sorti en VHS dans les années 90... En revanche, nous n’avons pas The Sweatbox ?

[Serge Bromberg] Ah, et c'est quoi ?

[Chronique Disney] C'est un documentaire qui a été produit par la femme de Sting lors de la production assez controversée de Kuzco, l'Empereur Mégalo, qui s'appelait alors The Kingdom of the Sun. C’est le fruit d’un engagement contractuel : il a donc été réalisé puis est sorti dans une seule salle aux Etats-Unis durant une petite semaine. Depuis, il est introuvable... C'est une charge contre Disney qui, à l'époque, est en pleine tempête ; Roy Disney se battait contre Eisner, la 2D était en train de s'effondrer... Et c'est quelque chose que l'on recherche bien sûr...

[Serge Bromberg] Vous l'avez ?

[Chronique Disney] Malheureusement non... Nous l'avons chroniqué sur le site pour expliquer son histoire mais nous n'avons aucune capture, aucune image et bien sûr, nous ne l'avons pas jugé puisque nous ne l’avons pas vu... Nous avons d’ailleurs découvert son existence lors de la sortie de Waking Sleeping Beauty...

[Serge Bromberg] Connaissez-vous Thank You, Lasseter-San ?

Thank You, Lasseter-San (2003)

[Chronique Disney] Non...

[Serge Bromberg] C'est un film que je voulais passer cette année à Annecy mais que je ne passerai pas parce qu'ils ne me le donneront toujours pas. Il y a une dizaine d'années maintenant Miyazaki est allé visiter les studios Pixar. John Lasseter a alors pris dix jours de vacances pour être toujours avec lui : il lui a fait tout visiter. Miyazaki était bien sûr suivi par une de ses équipes qui le filmait. Il a monté un film d'une heure et demi qui s'appelle Thank You Lasseter San. En gros « Merci Mr Lasseter ». Il retrace toute sa visite, les studios, la maison de John Lasseter qui l’a reçu chez lui... Miyazaki n’a jamais autorisé aucune présentation parce que pour lui, « c'est une gage de remerciement à John Lasseter » et uniquement cela !

[Chronique Disney] Votre poste de Directeur du Festival d'Animation d'Annecy fait que vous avez une place particulière vis à vis de Disney et vis à vis de l'animation. Vous avez reçu notamment Roy Disney ?

[Serge Bromberg] Oui...

[Chronique Disney] C’est d’ailleurs vous qui l'avez fait venir à Annecy ?

[Serge Bromberg] Ah oui, ça c’est sûr...

[Chronique Disney] Pouvez-vous nous expliquer comment vous êtes parvenu à le faire venir compte tenu des relations un peu bizarres que le monde du cinéma français entretient avec Disney qui relèvent un peu du "Je t'aime moi non plus" ?

Fantasia 2000 (2000)

[Serge Bromberg] C’est vrai qu’Annecy n’a pas toujours été très accueillant pour Disney. Il y a eu une situation étrange qui résulte du simple fait que le festival est né dans les années 50 avec l'équipe des gens qui s'occupaient de l'animation au Festival de Cannes. Or, à l'époque, l'animation, c'était quelques productions européennes vraiment rarissimes. Elles venaient surtout des pays de l'Est ou de deux/trois auteurs français. Bref, économiquement, elles ne représentaient rien du tout. Ainsi, en gros, l'animation, c'était le grand film de Disney à la fin de l'année pour émerveiller les enfants dans les salles de cinéma et les cartoons de la Warner, de Disney, de MGM, d'Universal... Bref, tous les grands studios américains. Dans ce contexte, les gens qui s’occupaient du genre de l'Animation à Cannes se sont vite donc rendus compte que leurs animateurs chouchous, ceux qu'ils vantaient, ceux qui étaient un peu ambitieux (les Norman McLaren, Alexander Alexeieff, même Paul Grimault) produisaient très, très peu en réalité. Ils n'avaient dès lors pas vraiment leurs places au Festival de Cannes. Et du coup, ils ont créé Annecy en 1960 en réaction à cette animation de studios. Annecy est donc devenu « Le » festival de l'animation indépendante. De fait, pendant très longtemps, l'idée était de ne parler uniquement que de l'animation indépendante pour lui donner la parole alors même que les grands studios (les américains) l'avaient un petit peu trop en raison de leur omnipotence marketing. La réalité, aujourd’hui, c'est que le monde change. D'abord, l'omnipotence des studios américains n'est plus si omnipotente que ça. On sent bien que quelque chose a changé. D’ailleurs, Annecy qui n'était « rien », commence à devenir franchement quelque chose de grand. Et quand moi, j'ai été nommé Directeur Artistique en 1999, on m'a dit de faire très attention par rapport aux studios hollywoodiens. « Ici, les studios ont leurs places mais quand même, il faut comprendre qu’il faut les contenir »... C'était complètement imbécile. Au fond, on parlait d'animation sans parler des studios américains... C'était un peu comme parler de Groucho Marx sans sa moustache. Voire d’Harpo Marx sans ses cheveux car figurez-vous qu’Harpo Marx était chauve et que sa chevelure blonde était, en fait, une perruque ! Ce qui est, en soi, assez amusant. Il était aussi chauve que Charlie Chaplin était glabre. Et pas de moustache. Jamais. Donc... (Arrêtons-là la digression). J'ai tout simplement benoitement appelé Disney en leur disant : écoutez, c'est l'an 2000 [Moi je suis arrivé en avril 1999, donc le festival 1999 était déjà plié, programmé - heureusement d’ailleurs, un mois et demi avant !] Donc, pour l'année suivante, j'ai dit à Roy Disney : "bon, ben, voilà avec Fantasia 2000, vous relancez le rêve de Fantasia qui est un peu à l'intersection de la promotion du court-métrage et ce qu'est devenu Disney aujourd'hui. Pourquoi ne pas ouvrir sur Fantasia 2000 et vous invitez, vous et, je ne sais pas, moi, des petits débutants comme John Lasseter ?" Des trucs comme ça, enfin, en gros, l'arrière-garde et l'avant-garde ou plutôt le Disney traditionnel et le Disney de demain. Et Roy Disney est venu tout à fait sereinement, sympathiquement et sans aucunes espèces de difficultés. Avec un grand bonheur et qui a été renouvelé car il est revenu deux fois au festival par la suite.

Destino (2003)

[Chronique Disney] Vous avez une anecdote sur lui ?

[Serge Bromberg] Roy Disney était un homme extrêmement affable. Tout à fait charmant avec sa femme Patricia. Quand je l'ai rencontré, c'était un homme très préoccupé, très miné par l'aspect financier des choses. Disney allait mal. On était au cœur d'une certaine tourmente. Il y avait sans arrêt des meetings du board avec une volonté de renverser le pouvoir, le machin, le truc... Et lui, la seule chose qu'il l'intéressait vraiment, c'était de continuer le rêve de Walt Disney et je comprends parfaitement ce qu’il visait. Il était au fond le dernier intervenant de la famille Disney qui était là de manière très active. Et si ce n'était pas un descendant direct de Walt Disney, il en avait la ressemblance et la corpulence. Les anecdotes, j'en ai plein. Je l'ai vu trois ou quatre fois. Il y a des choses que l'on peut dire et des choses que l'on ne peut pas dire. Parmi celles qu’on peut dire, il y en a une très simple. C'est Roy Disney m'appelant un matin de... C'était le 8 mai, je m'en souviens car c'était un jour férié. Je dormais et il m'a appelé à 9h du matin. Il devait être minuit en Californie. Il a eu le numéro de chez moi, je ne sais pas comment d’ailleurs. Et je décroche un peu vaseux comme on l'est au petit matin. Il me réveillait. Et j'entends en anglais :

"Hey, Serge"

"Oui ?"

"C'est Roy !"...

Et Roy continue. "J'ai une question à te poser avant que l'on continue cette discussion. T'as intérêt à être au courant. Est-ce que tu sais ce que c'est Destino ?"

"Euh, ben oui, c’est machin Dali bidule 15 secondes de line-test truc"

Et il me dit "Est-ce que cela t'intéresserait de montrer Destino en première mondiale dans trois semaines à Annecy ?"

Là, j'étais immédiatement réveillé ! Et c'est comme ça, c'est très simple. A la suite de ce coup de fil, on a tout changé, tout le plan d'Annecy. Et on a tout bousculé pour ça, car c'était un véritable événement. C'était un cadeau formidable mais au fond, je ne réfléchis jamais en termes de cadeau des producteurs vis à vis des festivals ou des festivals vis des uns vers les autres. Moi, la seule chose qui m'intéresse, c'est que les films vivent, qu'ils circulent au mieux, et qu'ils soient présentés dans les meilleures conditions aux meilleurs publics. Alors, le lancement d'un film, pour qu'un film rencontre un maximum de public, il faut appliquer un certain nombre de techniques marketings, un certain nombre de choses stratégiques qui n'ont que peu à voir avec le film lui-même mais qui sont du registre de la stratégie commerciale et qui en sont probablement une des pierres angulaires, l'un des moments les plus importants. Donc, si quelqu'un me dit, tu n'as pas tel film car nous avons choisi une autre stratégie, c'est tellement crucial, c'est tellement important que je ne leur en voudrai jamais. L'important, c'est que, quoique les uns et les autres fassent, à l'arrivée, l'on ne perde pas l'idée que le plus important reste que le grand public puisse voir le film dans les meilleures conditions et le plus souvent possible. Roy Disney était de cet avis-là aussi. J'ai revu Roy, j'ai déjeuné de nouveau avec lui un jour lorsqu'il est venu faire Fantasia 2000 au théâtre des Champs Elysées avec l'orchestre du London Philharmonic. C'était à tomber par terre ! Cela a dû leur couter la moitié de ce qu’a rapporté le film. Qu'est-ce que c'était beau ! C'était un truc absolument inoubliable.

Raiponce (2010)

[Chronique Disney] Et maintenant, quel regard  portez-vous sur le Disney actuel ? Par Disney actuel, nous entendons après le débarquement d'Eisner, avec la nouvelle direction d'Iger, la gouvernance de Lasseter, la nouvelle relation 3D / 2D. Quel avis portez-vous dessus tout ça ?

[Serge Bromberg] Disney a toujours été, en tout cas le Disney d'avant 80, 90, un Disney ouvert, inventif et qui pense à l'avenir, qui pense à être le premier sur les nouveaux coups. Au fond, aujourd'hui, le monde va tellement vite que si John Lasseter a fait un acte de gouvernance majeure, c'est celui de revenir à la 2D pour certains des films. Ce qui est un truc absolument incroyable. Le côté visionnaire de John Lasseter a été de dire : « Attention. Bien-sûr, il faut regarder plus loin que le futur mais il faut aussi garder le passé car il y a, dans le passé, des choses que le futur ne nous donne pas ». Je trouve que Disney a une politique assez amusante aujourd'hui, enfin assez passionnante, en terme créatif parce qu'ils ont décidés de ne pas lâcher la proie pour l’ombre. On se rend bien compte que l'animation 3D a des limites assez sérieuses qui font que les films 3D se ressemblent un petit peu, beaucoup, car ils sont plus faciles à produire. Il y a donc de plus en plus de gamins dans la cour d'école et la concurrence commence à être un peu féroce entre Blue Sky, Dreamworks, les Indiens qui débarquent, les Européens qui ne font pas que de la figuration, etc. Le produit Animation risque un peu de se banaliser. A l'évidence, l'aspect catalogue (Mickey ou les Grands Classiques Disney) a un peu tendance à s'estomper. On sent que ces films commencent à devenir un peu démodés. Je parle là des vrais Grands Classiques Disney. Des films comme La Petite Sirène, Le Roi Lion, Pocahontas, etc. sont des films qui font partie de la génération d'après Les Grands Classiques Disney en réalité. Donc quelque part, le temps passe. Disney se laisse emporter dans ce maelstrom où il est, de plus en plus, difficile d'être lisible et où la diversification se fait aussi, et bien évidemment, sur les plateformes numériques. J'ai vu -et vous avez peut-être vu - ces adaptations de Mickey en 3D faites au Japon absolument étonnantes où Mickey ne ressemble pas à Mickey ! Mais cela a été fait avec l'aval de Disney car ils ont essayé d'aller vers ce truc-là. Il y a aussi les Mickey en 3D, en CGI, qui ne sont pas inintéressants. Donc, quelque part, Disney n’a peur de rien mais n’oublie pas d'où il vient ! Je trouve que c'est très, très fort au fond. Disney a cette culture, cette tradition, cet ancrage. C'est peut-être sa plus grande force aujourd'hui. Et John Lasseter est assez intelligent pour ne pas l'oublier. Après, le fait que Pixar soit le studio qui fasse le plus de films d'animation dans lesquels ils expérimentent de nouveaux réalisateurs, des nouvelles techniques, des nouveaux logiciels... Je trouve ça aussi formidable ! C'est le côté laboratoire en permanence.

[Chronique Disney] Quels sont vos sentiments sur un film comme Raiponce qui est fait par Disney, qui est sur le schéma Disney (avec le conte de princesse, les animaux omniprésents, la méchante sorcière, etc.) mais dont certains contestent le côté trop pixarien. Pour vous, cela a été quoi ? Une bonne surprise ou une hérésie ?

[Serge Bromberg] Pourquoi cela aurait été une hérésie ? Cela a été un gros succès. Non je n'ai rien à dire...

La Princesse et la Grenouille (2009)

[Chronique Disney] Succès commercial d'accord mais en terme créatif ? On a entendu beaucoup de critiques contre ce film. Même trois jours avant sa sortie Ed Catmull disait que Disney allait arrêter les contes de princesse. Certes, il a fait un démenti juste après au regard du succès. Mais on voit bien qu'ils étaient mal à l'aise avec ce film. Son succès les a dépassés pour le coup...

[Serge Bromberg] On parlait de marketing tout à l'heure... Et ben voilà. Non, je dois dire que, lorsqu’Howard Green m'a montré Raiponce à Los Angeles, j'étais... Je me suis posé la question. Je trouvais ça bien mais moi, j'ai 50 ans donc je ne suis pas vraiment dans la cible. Je me suis dit que cela me ferait plaisir d'amener mes enfants le voir. Ils n'ont pas voulu mais bon, ils ont 15 ans... C'est normal. A 15 ans, quand papa propose d’aller voir un film, non il n'en est pas question ou alors pas avec lui... Ils y sont peut-être allés en cachette, je n’en sais rien... Non, je ne crois pas qu'il y ait ce problème là. La Princesse et la Grenouille n'a pas été un si gros cataclysme que ça. Il n’a pas trop mal marché. Je trouve que Musker et Clements s'en sont plutôt bien sortis. Ce n’était pas démodé leur truc, c'était même vachement bien. Je trouve ça génial. C'est mâtiné avec des nouvelles technologies. Bon, elles sont là les nouvelles technologies. Les gamins, ils veulent voir ça ! Ils ont ça sur leur Ipod ou leur téléphone toute la journée. Il est normal qu'ils recherchent ce genre d'innovations. Que Disney continue à être lui-même en utilisant toutes les cordes qu'ils ont à leur arc ne me gêne absolument pas. Non, non je n'ai rien à dire sur Raiponce. J'ai trouvé ça vachement bien même si je n'étais pas très convaincu par le titre français.

[Chronique Disney] Faire une traduction littérale à la québécoise ne fonctionne pas. Vous auriez mis quoi ?

[Serge Bromberg] Ben je ne sais pas... Un titre comme Raiponce, cela part un peu directement comme le Titanic. Mais comme cela n’a pas du tout été le Titanic, c'est moi qui ai eu tord comme toujours. C'est Disney qui a raison. Et c’est bien. C'est rassurant. Mais pour en revenir à la nature du film, de toute manière, maintenant Pixar et Disney se mélangent. Je ne sais pas si pour vous Pixar devient Disney ?

Glago's Guest (2008)

[Chronique Disney] Non... Nous, nous ne trouvons pas. John Lasseter a une vraie vision sur la relation des deux labels. On a d’ailleurs fait un article sur lui très élogieux où nous posons l'interrogation (sans y répondre) de savoir si c'est le nouveau Walt Disney. Parce que nous trouvons qu'il vraiment une vision des choses enthousiasmante à la fois dans la défense de la 2D, la défense de l'identité des labels : Disney n'est pas Pixar et Pixar n'est pas Disney. Ils sont certes consanguins car Pixar n'aurait jamais pris son envol sans Disney. Ils sont siamois...

[Serge Bromberg] On peut même dire que Pixar n'est plus...

[Chronique Disney] Exactement ! C'est pour ça que la question sur Raiponce n'était pas anodine parce que le reproche -que nous combattons nous férocement !-  entendu ici ou là, était qu’avec Raiponce Disney faisait du Pixar. Tous les « mauvais » journalistes ont écrit un certain nombre de choses en ce sens. Pourtant, à y regarder de plus près, quand on analyse les labels, les trucs, la politique de Lasseter, on se rend compte que Raiponce est, en vérité, très proche de... Winnie l'Ourson. John Lasseter a compris comment ne pas maltraiter un personnage. Il a vraiment tout compris...

[Serge Bromberg] Winnie l'Ourson est bien ?

[Chronique Disney] Il est vraiment très bien... Il reprend la patte des premiers courts-métrages des années 60/70 avec un humour très moderne. Les personnages sont un peu barrés comme on dit. Mais digestes, ce n’est pas lourd. Ce n’est pas Shrek...

[Serge Bromberg] Shrek, c'est lourd !

[Chronique Disney] Le premier avait un sens, même si c’était un brûlot. Les autres sont des inepties.

[Serge Bromberg] C'est La Ballade de Nessie, le court-métrage qui passe avant non ?

Tick Tock Tale (2010)

[Chronique Disney] Oui ! D'ailleurs l'année dernière, vous avez passé un court-métrage, Tick Tock Tale à Annecy qui n'a, après ça, jamais été diffusé au grand public...

[Serge Bromberg] Oui c'est vrai. Chaque chose vient en son temps ou ne vient pas.

[Chronique Disney] Quand vous faites des choix comme ceux-là, vous savez que vous faites un vrai coup ?

[Serge Bromberg] Quand je fais venir Tick Tock Tale, je m'intéresse avant toute chose au fait que Disney explore à nouveau le genre du court-métrage. Ce n’est quand même pas négligeable. En 3D, encore moins négligeable. Et quelque part, je veux donner un coup de chapeau à cela. En plus, Disney a été formidablement sympa de m'autoriser à le diffuser sur le lac. De le montrer au grand public annecien. C’est un cadeau en or. Donc voilà.

[Chronique Disney] C'est vrai qu'Annecy a beaucoup d'avant-premières. Tick Tock Tale, là, mais il y a deux ans, c'était Glago's Guest qui devait passer devant Volt, Star Malgré Lui et qui ne la pas été.

[Serge Bromberg] Exact. L'année dernière, il y a eu Day & Night de Pixar.

Lorenzo (2004)

[Chronique Disney] Et Lorenzo...

[Serge Bromberg] Oui mais Lorenzo, c'est autre chose. Lorenzo a été un des rares films de Disney à rentrer en compétition. Et il a d’ailleurs remporté la palme, enfin le Grand Prix. Là, cela était un schpountz d'enfer. En gros, le festival qui s'était créé sur un ADN anti-studio donnait son Grand Prix, le Cristal d'Annecy, à un film réalisé par Disney, produit par Disney, d'après Joe Grant. Donc c'était carrément un truc dont les origines revenaient aux années 40. On était vraiment au cœur du loup qui fait peur. Sauf que pour moi, ce n'est plus un loup et il ne fait plus peur du tout. Disney est au contraire l'un des grands phares lumineux de l'animation. Et il y en a beaucoup d'autres et tant mieux.

[Chronique Disney] Ce Cristal vous le considérez comment ? Comme un aboutissement... Notamment par rapport à votre arrivée à la tête du festival en 1999...

[Serge Bromberg] Ce n’est pas un aboutissement. C'est que le film est formidable ! Lorenzo c'est quand même un truc. C'est extraordinaire. Cela couronne ma politique d'ouverture. Sans aucune espèce de doutes. C'est la fin d'une "end of the doom", la fin d'une malédiction. La malédiction qui condamnait Annecy à ne parler de l'animation qu'en dehors des studios. C'est idiot. De la même manière qu'il y a des gens qui disent que l'animation du cinéma, ce n'est pas l'animation de la télé. Mais l'animation, c'est l'animation. Il y a beaucoup de films, de héros qui sont nés à la télé et ensuite sont devenus des héros de longs-métrages et qui sont formidables. Les Simpsons, c'est de l'animation "as it’s best " et c'est entièrement de la télévision jusqu'à quelques années donc il ne faut pas stigmatiser les uns par rapport aux autres... Walt Disney n'avait pas d'exclusives dans ses approches. S’il ne faisait pas trop de trucs animés pour la télé, c'est seulement parce que la télé n'existait pas ou peu. Et c’est seulement pour ça. Le format Disney s'adapte à tout et Annecy est là pour ça : célébrer l'animation, toutes les animations sans exclusives et sans interdits. Lorenzo est effectivement un beau cadeau.

[Chronique Disney] Et comme pépite, qu’allez-vous encore nous dénicher à l’avenir ?

Goldie Locks and the Three Bears (1922)

[Serge Bromberg] Les Laugh-O-Grams ! Dont certains sont totalement inédits (ou du moins n’ont jamais été rediffusés depuis leur sortie initiale) seront présentées cette année à Annecy ...

[Chronique Disney]  Effectivement - et comme toujours - c’est du lourd ! Nous arrivons à la fin de notre entretien, il ne nous reste plus qu’à vous remercier  chaleureusement de votre gentillesse et de cet échange dont la teneur ravira nos lecteurs...

[Serge Bromberg] Merci à vous. Et si certains de vos lecteurs disposent dans leur grenier ou dans leur cave de films qui prennent la poussière qu’ils n’hésitent pas à écrire à lobster@lobsterfilms.com" ou mieux qu’ils nous appellent, car c'est souvent plus pratique pour déterminer rapidement si cela vaut le coup au +33 (0)1 43 38 69 69. Qu'ils n'hésitent surtout pas à appeler : je lance cette bouteille à la mer chaque fois que je fais une émission de télé ou un journal...