Cendrillon,
12e Grand Classique, marque le renouveau des studios Disney. Après les années de
guerre et d'après-guerre extrêmement difficiles, le film correspond, en effet, à
l'entrée de la Compagnie de Mickey dans un nouvel âge d'or qui perdurera jusqu'à
la mort de Walt Disney. Une fois de plus, sur une adaptation d'un conte de fée,
le Maître de l'Animation joue son va tout et entend sauver son studio de la
banqueroute.
La période de la deuxième guerre mondiale a été
délicate pour Disney. La firme s'est, en effet, contentée de produire des films
"packages" (Saludos Amigos, Les trois Caballeros,
La boîte à musique,
Coquin de printemps,
Mélodie cocktail,
Le crapaud
et le maître d'école) ou des
long-métrages mêlant acteurs et toons (Mélodie du sud et
Danny, le petit mouton noir).
Si ces œuvres présentent l'avantage de permettre aux animateurs de rester
opérationnels, elles n'en restent pas moins en décalage total avec la réputation
de la Walt Disney Company. Il faut ainsi remonter en 1942, et
Bambi,
pour la voir produire un film d'animation, pur et dur, à histoire intégrale.
Difficultés financières aidant, Walt Disney sait donc, à la sortie du conflit
planétaire, que son studio est condamné à frapper un grand coup. Il se doit de
redorer son aura auprès des spectateurs tout en développant des ressources
suffisantes pour se mettre à l'abri. Le public comme les critiques attendent
d'ailleurs une œuvre dans la droite ligne de
Blanche Neige et les sept nains. Le
papa de Mickey n'envisage alors, que l'espace d'une conversation, une suite à
son premier long-métrage pour se rabattre presque instantanément sur un autre
conte : Cendrillon. Il reprend ainsi une idée qu'il avait déjà eu vingt
ans auparavant, avec son ami Ub Werk, pour clôre, en 1922, leur série des Laugh-O-Gram
Fairy Tales mais aussi, en 1933, sans toutefois aller au
bout, pour la série des
Silly Symphonies.

L'histoire de Cendrillon est assurément
universelle. La légende raconte même qu'il existe plus de trois cent versions du
conte dont une remonterait à l'Egypte antique. Walt Disney choisit lui de
s'appuyer sur l'œuvre de l'auteur français, Charles Perrault. Il la revisite
toutefois et ne retient par exemple qu'un seul bal, là ou le livre classique en
prévoit deux.
Issu du milieu aisé de la bourgeoisie d'offices, Charles Perrault est le dernier
d'une famille de quatre frères. Après des études de droit et une première œuvre
burlesque, Les Murs de Troie, il entre en 1654 en qualité de commis chez
son frère aîné Pierre, receveur général. Ses poèmes, notamment les Odes au
Roi, le font vite remarquer. Nommé commis auprès de Colbert, conseiller de
Louis XIV, il devient ensuite Premier commis des bâtiments du Roi en 1665. Elu
en 1671 à l'Académie française, il en devient le bibliothécaire trois ans plus
tard. Son œuvre la plus célèbre reste aujourd'hui ses contes (Cendrillon,
La belle au bois dormant...) nourris de l'imaginaire médiéval légendaire,
chevaleresque et courtois. Charles Perrault reprend dans une prose faussement
naïve des histoires transmises par la tradition orale, encore considérées
aujourd'hui comme une influence majeure de l'inconscient collectif.
Si Walt Disney sait qu'il joue en partie, avec Cendrillon,
l'avenir de son studio, il ne peut, pour autant, s'empêcher, dès 1950, de se
détourner de son animation stricto-sensus. Il confie d'ailleurs cette tache à un
groupe d'animateurs de la première heure, fidèles parmi les fidèles. Désormais,
les dessins animés signés Disney relèvent, selon l'expression consacrée de "Neuf
Vieux Messieurs" en parfait clin d'œil aux neuf sages de la cour suprême des
Etats-Unis : Wolfang Reitherman, Les Clark, Ward Kimball, John Lounsbery, Milt
Kahl, Marc Davis, Frank Thomas, Eric Larson et Ollie Johnston. Walt Disney se
consacre lui à des taches plus généralistes destinées à diriger sa compagnie qui
a perdu depuis longtemps sa taille d'entreprise artisanale et familiale pour se
muer en "major". Il occupe son siège sans partage jusqu'à sa mort en 1966.

C'est donc en qualité de grand patron que le Maitre de l'Animation prend le pari
de Cendrillon. Si l'enjeu est évident, le risque est lui, somme
toute, limité. Le film mis en production est, en effet, d'un classicisme
parfaitement maîtrisé. Seul l'aspect financier est un véritable problème. Les
liquidités du studio ont, il est vrai, fondu comme neige au soleil et il est
désormais impossible d'être aussi exigeant que pour
Pinocchio
ou
Bambi. Le mot
d'ordre est donc à l'économie. Pour cela, Disney inaugure une nouvelle technique
indécelable par le grand public mais particulièrement astucieuse. Une fois le
scénario écrit, les personnages arrêtés et la mise en story-board effectuée,
toutes les séquences du futur long-métrage animé où apparaissent des humains
(Cendrillon, ses belles-sœurs, la Marâtre, le Prince, le Grand Duc ou le Roi)
sont tournées avec de vrais acteurs. Le film d'animation voit ainsi utiliser
pour sa genèse des prises de vues réelles, cachées précautionnement au public et
destinées, non pas à copier le jeu des acteurs, mais à servir de modèle pour la
problématique gestuelle. Les animateurs, soucieux de reproduire des mouvements
crédibles, disposent désormais d'un outil idéal pour capter l'émotion dégagée
par le corps humain en action. Le potentiel créatif de l'animation est ainsi
tout entier tourné vers l'expression des sentiments, donnant au film une force
émotionnelle évidente. La technique de la copie en prises de vues réelles
présente, en outre, l'avantage indéniable de permettre de tester de nouveaux
angles d'images et mouvements de caméra, sans passer par le couteux procédé du
dessin animé.
La grande force de Cendrillon, comme souvent chez Disney, ne
réside pas seulement dans la qualité d'écriture de son histoire ou la maitrise
du procédé de l'animation. Le caractère et le design des personnages sont en
effet essentiels à sa réussite.

Cendrillon est, tout d'abord à l'image du film éponyme : un bijou de
l'animation. La jeune fille apparait, il est vrai, douce, aimante, sans jamais
être mièvre. Attachante à souhait, elle offre au spectateur un tourbillon
d'émotions qui sont autant de situations qu'elle affronte. Son espoir d'une vie
meilleure, sa grande gentillesse, son amour des animaux ou ses peines
bouleversent l'auditoire au point de rendre le personnage en tous points vivant.
Son graphisme reflète d'ailleurs à merveille son caractère. L'animation de la
jeune fille est ainsi signée par un des Neuf Vieux Messieurs, Marc Davis, qui
choisit une héroïne, ni trop belle, ni trop commune, pour permettre au public de
s'identifier. Il s'inspire en fait de l'idéal féminin des années 50 : blonde aux
yeux bleus et au visage délicat. Il est d'ailleurs étonnant de constater sur ce
point le peu d'évolution des mentalités, cinquante ans après. La seule différence
notable réside en effet par le recul de la passivité des jeunes filles
contemporaines, qui ont désormais les moyens de prendre leurs destinées en
mains.
La Marâtre est, elle, le parfait opposé de Cendrillon. Cruelle, injuste,
intolérante et égoïste, elle n'entend ne privilégier que les intérêts de ses
filles et par la même sa propre existence. Rusée et calculatrice, elle s'attache
avec précaution à donner une bonne image et parvient toujours à tromper
l'assistance sur ses réelles volontés. Elle partage, en effet, avec bon nombre
de Disney's Vilains, une grande aptitude à l'hypocrisie qui la rend à l'évidence
très dangereuse. A l'image de Cendrillon, le processus d'identification au
personnage fonctionne à merveille. L'absence de pouvoirs magiques ou
surnaturelles de la Marâtre rend, il est vrai, la mégère crédible au point de
faire frémir les spectateurs. Le personnage a cela de particulier qu'il est dans
l'inconscient collectif du public : qui n'a jamais rencontré une "sorcière" de
la sorte, dans son entourage personnel ou professionnel ?

Les deux belles sœurs de Cendrillon, Javote et
Anastasie, sont, pour leurs parts, assurément plus bêtes que méchantes. Elles
apparaissent dès lors bien moins dangereuses que leur mère. D'ailleurs à sa
différence, leurs designs à gros traits frisent le comique tandis que les
situations qu'elles affrontent, emportent bien souvent le rire.
Les autres personnages humains (le Roi, le Grand Duc et la Marraine, la bonne
Fée) sont, quant à eux, tout aussi réussis mais assurément plus caricaturaux.
Ils contribuent d'ailleurs exclusivement à la bonne humeur du film, pour ne pas
dire l'humour. Leurs designs et leurs caractères s'inscrivent, en effet, dans
l'univers du comique, essentiellement de situation. Ainsi, et pour ne citer
qu'elle, la Marraine, qui n'apparait pourtant qu'une fois dans le film, est un
personnage dont le spectateur se souvient à coups surs. Sa séquence est, à
l'évidence, la clé de voute du long-métrage tant la touche de magie apparait
indispensable au récit.
Seul, enfin, le prince apparait en retrait. Peu
présent, il reste une victime des studios Disney qui ne parviennent toujours pas
à rendre un personnage masculin crédible. Si les animateurs ont acquis
l'expérience pour dessiner une jeune fille rayonnante, ils loupent, en effet,
encore, son alter ego du sexe opposé.

Mais le casting ne serait pas parfait, si Cendrillon n'avait pas, autour d'elle,
une panoplie d'animaux sympathiques. Sans eux, le film serait en effet
conventionnel et ne tirerait, dès lors, aucun avantage à être en animation. Les
deux petites souris, Gus et Jaq, contribuent, il est vrai, à merveille, non
seulement au ressort comique du long-métrage mais aussi au déroulement de
l'action. L'idée de l'accélération de leurs dialogues est, d'ailleurs, sans
aucun doute le trait de génie qui les rend encore plus sympathiques et surtout,
les différencie à jamais de tous les personnages de souris existants, ici et
là, dans l'univers de l'animation. Cette technique les déconnecte, en effet, du
monde des humains (leur horloge biologique apparait alors différente des hommes)
et leur permet tout aussi d'avoir, de temps en temps, des mots totalement
incompréhensibles "Zouk, zouk". Gus et Jaq explosent ainsi leur capital
sympathie. Le pendant méchant des deux petites souris est bien évidemment un
chat, l'affreux Lucifer. Obèse et repoussant, il épouse le caractère de sa
maitresse sans en avoir forcément les moyens. Il permet ainsi, à la fois, des
scènes drôles (à commencer par celle de la cuisine) ou des approches plus
dramatiques (à l'image de la séquence dans la tour). Vedette incontestée du
film, il doit son animation à Ward Kimball, également issu des neufs Vieux Messieurs.
Cendrillon ne dispose pas seulement d'une histoire forte et de
personnages éclatants. Le Grand Classique contient, en effet, une bande musicale
qui ne souffre d'aucune critique. Pourtant, à l'origine, la crainte est grande
chez Disney. Le studio de Mickey vient tout juste de perdre Frank Churchill, son compositeur attitré. Dès lors, il est fait appel à une
nouvelle équipe composée de Mack David, Al Hoffman, Jerry Livingston et Paul J.
Smith, et aidée par Oliver Wallace (bien que ce dernier ne soit pas crédité sur le film). Le choix s'avère, au final, fort judicieux. Deux des chansons vont, il
est vrai, rapidement sortir du lot et avoir l'honneur des sommets des
hit-parades : A dream is a wish your heart makes et Bibbidi-Bobbidi-Boo.
This is love, romantique à souhait, et Oh sing, sweet nightingale,
innovante, ne sont, quant à elles, pas en reste. Mieux, le long-métrage est
nominé pour trois Oscars musicaux : Meilleurs prises de son, Meilleures musiques
et Meilleures Chansons pour Bibbidi-Bobbidi-Boo. Toutes les titres servent, en réalité, à merveille le récit. La scène, par exemple, où Cendrillon
reprend celle du court de chant de ses belles sœurs tout en nettoyant le sol est
un summum du genre. Les bulles de savon se mettent, en effet, à voler dans la
pièce et, reflétant l'image de la jeune fille, lui font écho.

Les critiques américaines saluent unanimement le retour à la qualité des studios
Disney. L'ovation est totale. A l'inverse, la presse française massacre d'abord
le film pour finalement, au fur et à mesure de ses ressorties, se ranger à
l'avis de sa consœur d'outre atlantique. Le public, lui, ne s'y trompe pas et réserve à Cendrillon un véritable triomphe. Et c'est heureux ! Sans lui, il
en était, en effet, fini des films d'animation chez Disney. Le pari financier de
son créateur, qui investi alors les dernières ressources de son studio, est
gagné ! La Walt Disney Company peut ainsi plonger à nouveau dans l'ivresse du
succès et de la richesse. Ce vote de confiance du public encourage, comme
jamais, le papa de Mickey à continuer de produire des longs-métrages
d'animation. Il met ainsi en chantier deux films qu'il envisageait depuis
longtemps : Alice aux pays des
merveilles et
Peter Pan.
Cendrillon est un film magique où les instants comiques
sont rehaussés par la noirceur de la méchante et hypocrite marâtre. Tous les
traits d'un Grand Classique sont là !
A noter :
Une faute dans la traduction anglaise a
complètement changé le symbole de Cendrillon : la pantoufle de verre. La version
originale parlait en effet d'une pantoufle de vair, ce qui signifie en vieux
français, "en fourrure". L'erreur d'interprétation transforme "vair" en "verre".
Mais, l'idée devient tellement populaire que les nouvelles versions françaises
du conte ont fini par l'adopter. La popularité du film de Disney a changé le
cour des événements et rendu l'erreur évidente et la véritable version, désuète
!

Cendrillon a eu droit à deux suites
sorties directement en vidéo :
Cendrillon 2 : Une vie
de princesse, en 2002, est
une véritable calamité qui fait honte au premier opus.
Le sortilège de Cendrillon,
en 2007, est lui de bien meilleure facture même s'il n'atteint pas, et de loin,
la qualité du Grand Classique.
Enfin,
La légende de
Cendrillon, une comédie musicale, produite en 1997 tout
spécialement pour l'émission de télévision The Wonderful World of Disney
(Le monde merveilleux de Disney), est aussi un lointain cousin du
long-métrage d'animation.